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F. DUPLESSIS, S. J

 la Révérende

La Révérende Mère de V Enfant Jésus, Hospitalière de V Hôtel-Dieu de Québec.

A Québec,

A Rennes, ce 23 Mars 1719

Le Père Beaubois ^, qui part aujourd'hui pour aller s'embarquer à Bordeaux sur un vaisseau qui doit partir au commencement du mois prochain, m'ayant promis de vous remettre en main propre mes lettres de Tannée passée et de celle-cy, je crois que vous n'aurez pas lieu de faire de moi les mêmes plaintes que vous fites avec raison n'en ayant reçu qu'une. Il pourra vous dire que je suis en parfaite santé et que les fatigues d'une classe de 240 écoliers n'ont point été capables de l'altérer. Je vous avoue que si j'^cou-

1 Le p. de Beaubois, jésuite, desservait comme curé, en 1721, une grosse bourgade de français, presque tous canadiens, établis à quatre lieues du fort de Chartres, sur le Mississipi. Cf. Charlevoix III p. 394.

tais mon inclination ce métier me paraîtrait fort rebutant, mais la volonté de Dieu qui m'y attache me le fait tellement aimer que je ne voudrais pas le changer pour aucun état ; je vous avouerai en vous ouvrant mon cœur que la dissipation qu'il cause est une croix bien pesante, cependant je voudrais encore en sentir plus intimement le poids. Et n'est-il pas bien juste qu'il n'y ait point au monde de peine plus sensible pour nous que celle de perdre si souvent et si longtemps de vue celui dont la présence et l'amour doit faire tout notre bonheur et notre plaisir, au moins retranchons, mes chères sœurs, retranchons tous les sujets de dissipation qui ne sont pas absolument nécessaires ; tant de pensées inutiles, tant d'affections purement naturelles afin que nous goûtions autant que nous le pouvons maintenant quelque chose du bonheur dont nous espérons jouir pendant toute l'éternité ; je prie Dieu de faire •cette grâce à vous à tous vos chères sœurs et à moi ; mais particulièrement aux filles en Jésus-Christ de ma chère sœur de Ste Hélène ; sans une lettre du P. Le Brun ^ je n'aurais point su le fardeau dont la providence l'a chargé ^ : il est pesant, difficile à supporter, ce sont des épouses qu'il faut former à Jésus-Christ, rien donc de terrestre et d'indigne de leur divine alliance dans l'éducation qu'on leur donne ; Que dirait-on d'une personne qui chargée de l'éducation d'un prince, permettrait, souffrirait et même lui enseignerait les manières grossières des gens de la campagne ; c'est à bien plus juste titre que les anges, les Sts, que Dieu

1 FrangoisLeBniD, jésuite, arrivé AU Canada le 16 août 1710, mort le 20 août

2 La mère de Ste Hélène avait été nommée maîtresse des novices le 12 Mars 1718, charipe qu'elle occupa jusqu'au 13 Mars 1721.

même méprisent et blâment la conduite de tant de supérieurs qui sous prétexte d'avoir égard à la faiblesse humaine ne font pas tous leurs efforts pour conduire avec autant de douceur que de fermeté, des âmes qui sont appelées à la plus haute perfection. Comment éviter un si grand danger : c'est en sacrifiant à Dieu toute attache, et se sacrifiant soimême en vidant entièrement son cœur de toute autre chose que Dieu ; car alors Dieu nous promet qu'il nous remplira parfaitement de lui-même et que le feu que la charité aura allumé en nous éclairera et échangera en même temps toutes les âmes à qui il se communiquera par nos paroles : ex abundantia cordis os loquitur. C'est alors que Dieu nous mettra en bouche toutes les paroles que nous aurons à dire ; mais défions nous particulièrement de la prudence humaine. Je suis comme vous le savez en Jésus-Christ tout à vous.

F. DuPLESSis, Soc. Jésus.

Je vous adresse un petit livre pour Denis ; je vous prie de différer à le lui donner jusqu'à sa fête aussi bien que sa lettre. Si vous n'en êtes pas contentes, comme vous avez, trouvez le secret de contrefaire assez mon écriture pour qu'il s'y trompe, faites lui je vous prie, de ma part, des lettres conformes à son besoin, je lui dis par vous tout ce que vous jugez qu'il lui faut dire. Je voudrais que vous me mandiez des nouvelles de tous nos Sts amis et que vous me recommandassiez de temps en temps à eux sans oublier toua nos pères et frères.

Ma Révérende

La Révérende mère de Ste Hélène Religieuse HospitaUère à V Hôtel-Dieu de Québec^

A Québec,

A Bennes, ce 4ième Mai 1719

Mes très chères sœurs,

Quoiqu'il se passe aucun jour que je ne pense à vous avec bien de la consolation me représentant le désir que vous avez d'être tout à Dieu, je vous avoue que hier pendant toute la journée je vous eus présentes à l'esprit, je vous considérais au pied du St Sacrement demandant continuellement à notre Seigneur pour vous et pour moi la grâce de trouver le trésor précieux de la croix, ou plutôt de l'amour de la croix. C'est en vérité un trésor bien caché et bien inconnu dans le monde. C'est un trésor bien précieux puisque c'est la seule chose que le fils de Dieu est venue chercher sur la terre ; c'est un trésor qu'il nous assure que nous trouverons, si nous le cherchons querite et invente-

tis et où le chercherons nous et où le trouverons nous, si ce n'est dans le sacrement de son amour, qui est comme le magasin où sont renfermées toutes ses richesses mais remarquons ce que notre Seigneur dit dans la parabole de celui qui avait trouvé dans un champ un trésor caché ; il s'en alla et vendit tout ce qu'il avait, abiit et vendidit omnia qua hahehat. Voilà le secret, nous savons où est le véritable trésor ; nous allons même le chercher tous les jours, mais nous ne voulons pas nous retirer entièrement des créatures ; nrus ne voulons pas nous défaire de toutes nos attaches ; Jésus-Christ a beau le demander, on est si accoutumé à lui résister qu'on n'entend plus sa voix, la nature trouve mille prétextes pour se persuader que ce n'est point Dieu qui parle, on vit d'une manière toute naturelle, on vit pour soimême, on vit pour les autres créatures et on ne vit point pour Dieu, quoi de plus injuste ! Que répondrons nous quand à la mort Jésus Christ même nous fera voir qu'il n'a vécu, qu'il n'est mort, qu'il n'est ressuscité, qu'il n'est monté au ciel et qu'il n'y demeure en quelque sorte que pour nous. C'est l'écriture qui nous l'apprend : et incarncUua est pro nobis. Voilà comment il a commencé. Pasaua est, mortuua est pro nobis. Ce n'est pas tout, St Paul ajoute et resurrexit propter justijicationevi nostram, c'est donc pour nous qu'il est ressuscité ; expedit vobis ut ego vadam . . vado parare vobis locum. C'est donc pour nous qu'il est monté au ciel : semper vivens ad interpeUandum pro nobis. Au ciel, au St Sacrement de l'autel, partout où il est il y est pour nous, il pense à nous ; il y prie, il y presse, il y importune même, pour ainsi parler, son père pour nous, vivens ad interpellandum : tachez de comprendre ces paroles. Et après cela nous refuserons de tout sacrifier et de nous sacrifier nous même pour l'amour de lui ; et après cela nous croi-

rons ne le pouvoir pas faire ce sacrifice parfait ; quoi ! celui qui nous appelle, étant aussi puissant et aussi bon qu'il est, pourra-t-il nous refuser les secours dont il voit que nous avons besoin, pour monter à la perfection, à laquelle il nous appelle. Jetons nous donc entièrement dans le sein de sa miséricorde et appliquons nous sans cesser un seul moment à écouter la voix de la grâce et à lui obéir parfaitement. C'est le moyen de mériter à chaque moment de notre vie un nouveau degré de gloire, et un nouveau droit d'aimer Dieu davantage pendant l'éternité, pour arriver là encore une fois, il faut mourir à soi-même et à tout ce qui n'est pas Dieu, il faut porter sans cesse sa croix. En voici la pratique. Tout ce qui nous arrive depuis le matin jusqu'au soir, ou bien nous fait plaisir, ou nous fait de la peine, cela supposé, pour ne pas descendre un moment de dessus le tronc précieux de la croix, il faut par une attention douce et tranquille nous appliquer à renoncer intérieurement à tout le plaisir naturel que nous trouvons dans certaines choses, afin de n'y regarder que le bon plaisir de Dieu, désirant même de s'en priver pour son amour s'il le voulait permettre. Four les choses qui nous font de la peine les recevoir avec résignation, et même en remercier Dieu malgré les répugnances que nous y sentons ; le priant sans cesse de nous conduire selon sa plus grande gloire sans avoir jamais aucun égard aux désirs opposés de notre cœur, auxquels il ne faut jamais consentir. Je ne vous ai rien dit ici, mes chères sœurs, que vous ne sachiez déjà, mais on ne saurait trop parler de la seule chose qui soit capable de nous rendre heureux en ce monde et en l'autre. Je ne vous dis rien de ma santé qui est toujours fort bonne. Je me recommande aux prières de votre chère communauté que j'aime de tout mon cœur. Dupussais, S. J.

Un jeune homme qui a demeuré à votre apoticairerîe me dit ces jours passes qu'il y avait ici une dame hospitalière qui aimait beaucoup le Canada et qui avait l'honneur d'être connue de la révérende mère St Ignace ; je tâcherai de l'aller voir quelque jour car elle m'en a fait prier. Madame la nièce de notre chère mère St Augustin ^ me prie de nouveau de vous saluer de sa part et de la recommander à vos prières elle et deux petites demoiselles dont je crois que le bon Dieu veut faire deux petites épouses de Jésus- Christ car elles l'aiment de tout leur cœur. Je suis en l'amour de Jésus-Christ tout à vous et votre chère frère.

F. DuPLESSis, de la Compagnie de Jésus.

Ma révérende mère,

La révérende mère de Ste Hélène, Eeligieuse Hospitalière de r Hôtel-Dieu de Québec.

A Québec,

1 Geneviève Madeleine Rageot (1712-1723)

J. + M. Ji

A Rennes, ce 25 Mai 1719.

Mes très chères sœurs,

Je reçus avant hier la lettre que vous m'avez écrite par l'Angleterre datée du 30ième décembre ; elle me fut d'autant plus agréable que vous y parlez à cœur ouvert du désir que vous sentez croître tous les jours en vous d'être délivrées de cette prison de péché dans laquelle nous sommes enfermés ; je bénis Dieu de ce qu'il commence à vous faire goûter plus que jamais le bonheur des tribulations. C'est la grâce que je lui demande tous les jours pour vous. Unissons tout de nouveau toutes nos prières pour obtenir <ie Jésus-Christ sa croix et son amour, ear c'est là le véritable trésor du chrétien ; c'est bien notre faute si nous ne l'avons pas encore obtenu ce divin trésor ; c'est parce que nous ne le demandons point avec assez de confiance, nous

ne sommes pas bien convaincu que Dieu veuille nous élever à la plus haute perfection, et qu'il ne demande pour cela de nous rien autre chose siiion que nous le lui demandions avec foi, confiance, patience, courage, et perséviérance. Cette espèce de défiance secrète qui est dans le fond de notre cœur est très injurieuse à notre Seigneur parce quelle est très opposée à ses paroles. C'est au chapitre llième de ■St Luc où N.-S. après avoir enseigné à ses disciples ce qu'ils •devaient demander dans leurs prières, leur apprend qu'il faut pour être exaucés que leurs prières soient accompagnées de deux dispositions de l'âme 1® d une disposition à persévérer dans la créance que nous obtiendrons sûrement à la fin ce que Dieu semble ne nous pas accorder d'abord. Le démon fait tous ses eôbrts pour nous ôter cette créance, et il n'y réussit que trop ; pour combattre et vaincre cette tentation •si subtile, pesons et méditons souvent ce que N.-S. dit dans le même chapitre après avoir rapporté la parabole de l'ami qui alla trouver son ami pendant la nuit etc., il rapporte un autre exemple en comparant la tendresse et la miséricorde de son père à l'égard des hommes avec l'aflfection que les pères ont sur la terre pour leurs enfants, et fait faire à ses disciples cette réflexion : si c'est insulter un père que de croire que lorsque son fils lui demandera du pain il ne lui donnera qu'une pierre. Combien plus insulte-t-on la bonté de Dieu qui est notre bon, notre véritable et notre aimable père, quand on croit qu'il ne donnera pas son St. Esprit à tous ceux qui le lui demanderont ; méditons bien encore une fois, méditons bien ces paroles et je m'assure que nous ne trouverons point de plus grands péchés dans notre conscience qUe notre défiance de la bonté de Dieu, nous reconnaîtrons qu'elle a été comme une digue qui a retenu le torrent de ses grâces ; nous la romperons avec le secours de sa

grâce et nous expérimenterons qu'il n'y a rien de plus aisé au monde, ni rien de plus doux que d'être des Sts du premier ordre. Pour nous en convaincre commençons par convenir sur le témoignage de Jésus-Christ que je viens de rapporter qu'il ne tient qu'à nous de recevoir le St. Esprit et que pour le recevoir il ne faut que le demander, et que pour le demander comme il faut il ne faut que renoncer aux pensées de défiances qui sont enracinées dans notre esprit comme on renonce aux autres pensées qui sont contre la foi, dès qu'on voit que J.-C. a dit le contraire Or qu'est-ce que recevoir le St. Esprit : jugeons en par ce que St. Paul dit qu'il opère dans une âme ; par ce don de sagessequ'il lui communique et qui lui donne une connaissance et un goût de Dieu si grand que tout ce qui n'est pas Dieu nesaurait plus trouver aucune place dans son cœur. Par cedon d'intelligence qui fait pénétrer à cette même âme les vertus obscures de la foi et surtout la grandeur et la noblesse des anéantissements de Jésus-Christ, par ce don descience qui nous fait connaître le rapport que toutes les créatures ont à Dieu, et qui nous montre commeint il * faut s'élever à Dieu par tout ce qui se présente à tous nos sens,, qui nous entretient dans une vue continuelle de ce que nous sommes et de ce que sont toutes les créatures en la présence de Dieu, par le don de conseil qui nous inspire à chaque instant et nous conduit comme par la main non seulement à tout ce que nous devons faire pour suivre la loi intérieure de la grâce, mais encore pour n'omettre aucunedes circonstances, qui sont nécessaires pour que nos aotioiissoient parfaites, par ce don de force qui nous tient ferme. et innébranlable contre les alternatives auxquelles la partieinférieure de notre âme sera toujours sujette en ce monde,, par le don de piété qui nous porte à rendre continuelle-

ment à Dieu les hommages et le respect qui est continuelle ment dû à sa divine présence, à avoir pour le prochain la <îharité que demande en eux Timage de Dieu et le sang de ■Jésus-Christ, à avoir pour soi-même la haine que mérite la vue de ses propres péchés. Eniin par ce don de crainte de -de Dieu qui fa^se voir à Tâme les dangers continuels •auxquels elle est exposé la tient dans une vigilance et une Attention continuelle, dans une confiance en Dieu proportionnée à la défiance qu'elle a d'elle-même. Que pourrai-je •dire encore des douze fruits de ce divin esprit que St. Paul rapporte. N'y a-t-il pas de quoi devenir de grands Sts. dans la possession de tous ces biens. Et si nous ne les possédons pas, c'est bien notre faute ; avouons le maintenant, ayons une parfaite confiance et livrons nous avec joie à la conduite de la grâce ; nous avons un si bon maître.

Je crois que vous recevrez cette année les livres du R. P. Dargentan. Je voudrais cependant que vous ne négligassiez pas ceux du P. Seurin ; ils tendent à purifier le cœur, à faire mourir l'amour propre, à y substituer l'amour de la croix, la dépendance continuelle ; il découvre les ruses in- Unies du démon et de la nature corrompue de la grâce ; et <5'est là, la véritable sainteté. On peut avoir de grandes idées •deDieu avec un certain mépris imaginaire des choses de la terre sans croître pour cela dans le véritable amour de Dieu : ces idées relevées flattent notre orgueuil qui est notre principal ennemi. Prenons bien garde de nous laisser tromper. Lisons, méditons, prions et pratiquons. Soyons parfaitement à Dieu.

DuPLESSis de la Compagnie de Jésus.

Je prie pour l'amour de J.-C. toutes les bonnes âmes <iue vous connaissez et particulièrement votre chère com-

munauté et la nôtre de demander avec les dispositions dont» nous avons parlé, le parfait amour de Dieu pour elles et pour moi.

Ma Révérende Mère,

La Révérende Mère de V Enfant Jésus Religieuse Hospitalière de V Hôtel-Dieu,

A Québec.

XITI

A Rennes, ce 1er May 1720,

Mes très chères sœurs,

Pax Christi.

Je vous entens d'icy condamner mon indifférence et nie faire les reproches dont vous m'avez plusieurs fois menacé. Vous n'avez point encore reçu de moy une seule lettre cette année : j'avoue que c'est icy la première. Mille fois j'ai cherché le moment de vous escrire et je ne l'ay point trouvé. Outre les occupations de mon employé qui ne laisse pas d'emporter bien du temps, la divine providence s'est voulu servir de moy pour faire rentrer dans les voyes du salut un assez grand nombre de personnes qui en étaient écartés. C'est une occupation, comme vous voyez, trop considérable et trop importante pour en dérober un moment. Depuis environ trois mois je n'ay pas eu un quart d'heure de tems dans lequel je pus vous écrire un mot ; je donnay

Fautre jour à la hâte à Monsieur Priap un mot de lettre pour mon frère, mais je ne pus trouver le tems de vous écrire. Ne plaignez vous point mon sort et mon embarras ? Non sans doutt ; vous connaissez trop le plaisir qu'il y a à travailler au salut des âmes pour me plaindre dans l'occupation que me donne ma vocation. Que ne puis je vous faire part de la consolation que je ressens quand après avoir reproché à un pécheur ses désordres et ses ingratitudes je le vois verser des torrents de larmes et moy en quelque sorte obligé de le consoler, de le rassurer, de l'animer ; quand je le vois aux pieds d'un ministre du Seigneur détester des habitudes mortelles qui ont duré plusieurs années ; j'expérimente en moy la vérité de ces paroles de l'évangile infirma mundi elegit deus ut confondat fortia. Plust à la divine bonté que je ne mis point d'obstacle au dessein qu'elle me fait si souvent sentir qu'elle est de se servir de moi pour coopérer avec Jésus Christ au salut des âmes ; je sens sans cesse au dedans de moy mille obstacles qui s'y opposent ; j'en vois les suites fâcheuses. Permettez-moi donc de vous réitérer la même demande que je vous ai si souvent fait ; priez, priez, engagez tous ceux que vous connaissez à prier Dieu qu'il détruise entièrement en moy tout ce qui s'oppose à ses desseins et qu'il me donne toutes les dispositions d'un véritable apostre. Si nos très chères sœurs de la Nativité et de Ste Cécile s'unissaient à vous pour demander cette grâce vous ne pourriez être refusées. Ah ! les Sts Anges gardiens de mille et mille personnes que je connais vous le demandent et à elles ; Jésus-Christ même crucifié dans le cœur des pécheurs vous invite à le venir détacher. Obtenez de Notre-Seigneur qu'il me convertisse tout à fait, et soyez .assurées que vous aurez travaillé au salut de plusieurs

mille âmes : je vois la vérité de ce que je vous dis plus claire que le jour.

Je suis tout à vous.

F. DuPLEssis, S. Jesu.

Ma révérende Mère,

La Révérende Mère de Ste Hélène, Religieuse Hospitalière de V HôtelrDieu de Québec,

A Québec.

A Rennes, ce 26 May 1720

Mes très chères sœurs,

Pax Christi.

Celle cy est la troisième que je vous écris, je croy vous avoir mandé que j'ai reçu quatre de vos lettres Tannée dernière, elle m'ont dédommagé de la peine que j'avais eu l'année d'auparavant de n'en point recevoir. Je m'étais proposé de répondre à chacune en particulier ; mais je vous avouerai que je n'ai pas seulement eu le temps depuis ce temps là de les relire ; à peine en puis-je trouver pour vous donner de mes nouvelles. Je me souviens que vous me demandez dans presque toutes que je vous parle plus en détail de tout ce qui me regarde, des personnes avec qui je suis lié d'amitié, je vous avouerai entre nous que je tâche de ne me lier et de ne penser qu'à Dieu et à ce qu'il m'ordonne de faire. Je pense à vous et à tous mes amis au St Sacrifice de

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la messe, hors de là je n'ose me le permettre, et je n'ay jamais de plus heureux jours que quand je m'écarte moins de ce dessein que j'ai formé. Vous l'avez pris comme moi, renouvelions le ensemble et tâchons de le rendre efficace détachons nos cœurs de tout et de nous-même, n'écoutons point jios préventions, sacrifions à Dieu ce qu'il demande, puisons dans les sacrements les forces dont nous avons besoin pour rompre nos attaches, pour vaincre nos répugnances et suivons en tout et toujours la direction du St Esprit qui se fait entendre au dedans de nous-mêmes quand nous sommes bien recueillis. Le P . de Carheil me parle de vous et de ce qu'il me mande je conjecture ce que j'ai toujours pensé : que Dieu veut faire de vous deux Thérèse, courage donc mes chères sœurs, élevez-vous par un généreux effort au dessus de tout ce qui n'est pas Dieu, puisque sans . cela jamais en ce monde vous ne posséderez cette joie du St. Esprit qui fait triompher de toutes les peines du corps et de l'esprit auxquelles cette vie est sujette. Le siècle des Thérèse n'est pas passé. Jésus-Christ a encore des épouses iidèles et constamment fidèles, soyez donc du nombre. Il faut que je vous fasse part des merveilles qu'on m'a raconté d'une de ces fidèles servantes du Seigneur qui n'est éloignée de cette ville que de dix lieues, la curiosité même m'a engagé à aller voir son confesseur qui est venu faire un tour en cette ville, c'est un saint et savant religieux de l'ordre de St Dominique à qui Dieu a adressé cette âme choisie par une providence particulière. C'est une pauvre fille qui après avoir passé ses premières années dans un oubli de Dieu considérable, après avoir résisté assez longtemps aux sollicitations de la grâce s'est enfin rendu . Dieu a commencé par la purifier et l'éprouver par les peines et les persécutions les plus sensibles, mais il les a toujours accom-

pagné de grâces qui les lui faisaient aimer . Quand elle a été bien établie dans cette abnégation parfaite dans cette soif ardente des souffrances, il l'a élevé à des communications continuelles et si sublimes qu'on ne voit rien dans la vie des Sts qui les surpasse. Plusieurs fois son confesseur allant lui donner la communion, la Ste Hostie lui sortait de la main d'elle même et allait dans la bouche de celle à • qui il la portait. Dieu donne à cette fidèle servante des connaissances très extraordinaires sur tous les mystères de la religion, il lui découvre le secret des cœurs, îl lui a communiqué le don de prophétie et ce qui est le plus admirable c'est que depuis plusieurs années elle conserve miraculeusement dans son cœur le corps de Jesus-Christ sous l'apparence d'une hostie, ce qui se fit un jour après la communion avec des transports d'amour et des douleurs inconcevables, au dessous de cette hostie dans son cœur est l'image de Jésus-Christ crucifié, au bas de la croix des dcux côtés sont écrits ces deux mots : douceur, humilité ; tout cela dans son cœur est entouré d'une couronne d'épines ; il n'est pas surprenant après cela quelle ait un commerce sensible avec son ange gardien qui lui ôta il y a deux ans miraculeusement une chaine de fer qui lui était entré si avant dans la chair qu'elle ne paraissait plus. Plust à Dieu que le nombre des amis qui le servent avec fidélité fut plus grand, tâchons de l'augmenter par vos prières, par nos exemples, par nos travaux ; rapportons tout là ; sanctifions nous et tâchons de sanctifier les autres ; renonçons à tout autre dessein, à tout autre soin.

Ma mère ne me parle point dans les lettres que j'ai reçu de la pension dont je lui avais écrit. Vous me mandez

qu'elle en a été surprise, je ne crois pas cependant qu'elle puisse trouver mauvais que je me réserve une pension plus considérable qu'elle ne me l'a assignée si cela se peut sans lui causer de préjudice non plus qu'à mon frère ^. Mon âge me met en droit d'en disposer, et mon état ne m'en empêche point, d'autant que je n'ai point fait encore mes vœux de religion. Je vous prie de l'engager à régler avec le P. Gérard ce qu'elle peut fair^ là dessus sans pourtant s'en inquiéter s'il y a quelque difficulté considérable ; car cela n'est pas absolument nécessaire, si cela pouvait se terminer cette année, je ferais mes vœux au commencement de janvier, ou je les remettrais à quelque jour de dévotion que je laisse à^votre choix ; c'est un sacrifice que je voudrais bien qui fut consommé mais ce que je puis vous dire, c'est ce que c'est pour la gloire de Dieu que je le difiFère. Je n'oublie point nos chères sœurs et tous nos amis à qui je suis tout en Jésus-Christ.

F. DuPLESSis, de la Compagnie de Jésus.

Ma révérende Mère,

La révérende Mère de Ste Hélène, Religieuse Hospitalière de F Hôtel-Dieu de Québec^

A Québec.

r?? Le 3 juillet 1719, par acte devant Rivet notaire à Québec, Madame veuve Duplessis ** craignant qu'après sa mort le révérend Père François Regnard Du-

Slessis, jésuite, son fils, demeurant au collège de Rennes en Bretagne, et les âmes Marie André et Geneviève Regnard Duplessis, ses filles, ne tombent dans l'indigence dénués des secours qu'elle leur procure et (qu'elle continuera de leur procurer durant sa vie " avait assigné sur l'Hôtel de ville de Paris une rente viagère annuelle de cent livres au P. Duplessis et une rente de soixante et quinze livres à chacune de ses filles.

A la Flesche, ce 13 May 1721.

Mes très chères sœurs,

Pax Christi.

J'ai tasché de vous donner de mes nouvelles plus ^tôt qu'il m'a été possible par St. Malo et par la Rochelle ne doutant point que votre bon cœur ne vous dût causer bien de l'inquiétude en apprenant l'incendie qui a réduit en cendres presque toute la ville de Rennes. J'en étais parti au commencement du mois d'octobre parce qu'une maladie violente m'avait mis hors d'état de continuer la régence. Le feu y prit par la maison d'un menuisier le 24 décembre, et consuma en quatre jours presque toute la ville ; il était si violent que les murailles sont presque toutes tombées et réduites en poussière. Notre collège en fut préservé d'une manière bien particulière. Il est situé sur le bord des murs, de la ville. Le 4ième jour le feu étant déjà fort proche, on

ne doutait plus que le feu n'y gagnât le jour même, doutant que le vent y poussât les flammes et les tisons de feu qui volaient de tous côtés. Le P. Recteur voyant le danger pressant assembla toute la maison et leur proposa de faire un vœu au bienheureux Régis. Ces paroles inspirèrent de la confiance à tous. Ils volèrent à Féglise au pied du St. Sacrement et le P. Recteur n'eut pas plutôt prononcé le vœu que le vent changea tout à coup et repoussa les flammes du côté des cendres des maisons qui avaient été consumées, ce qui arresta l'incendie de ce côté là. A l'autre extrémité de la ville le feu s'arrêta devant la porte de l'Hôtel-Dieu ^. Cette incendie avait été prédite plusieurs fois par une fille dévote qui l'avait dit à un cordelier qui la dirigeait, et à un Minime qu'elle consultait quelquefois sur ses peines intérieures. Elle a été interrogé juridiquement avec les deux religieux à l'officialité par ordre de Mr l'évêque et ensuite au parlement. Les religieux ont déposé que six mois auparavant elle leur avait dit que notre Seigneur lui avait fait connaître qu'il avait condamné la ville de Rennes au feu pour 4 vices qui y régnaient universellement: 1** la profanation des sacrements et des églises, 2° l'impureté, 3° l'usure, 4° les querelles et le discorde. Elle leur répéta la même chose 3 jours avant l'incendie et leur ajouta que le jour était prest d'arriver, elle leur dit en même temps que la ville de Paris était menacée d'un fléau beaucoup plus terrible. Les religieux crurent que ces visions n'étaient que l'effet d'une imagination échauffée et n'osèrent

1 L'épouvantable incendie qui éclata à Rennes en décembre 1720 et dura sept Jours consuma trente-deux rues et plus de huit cents maisons. Le gouvemeuient royal et les états de Bretagne vinrent au secours de la ville incendiée, qui sur les. plans de l'ingénieur Robelin et de l'architecte Abeille, se releva sous l'aspect régulier qu'elle a aujourd'hui. Gf . l'Essai sur la ville de Reniies par l'abbé Manet.

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en parler qu'après qu'ils en eurent vu Faccomplissement. Tout ce que je vous en marque a été déposé devant les deux tribunaux. Quoiqu'il en soit, le libertinage et l'impiété étaient si comn^uns dans cette ville que je suis surpris que la colère de Dieu n'ait pas éclaté plus tôt . Il n'y a presque plus de f oy sur la terre. Taschons de profiter des lumières que Dieu nous a donné, dédommageons le en Religion de tant d'ingratitudes qu'il voit dans le monde. Plust à Dieu que nous fussions aussi parfaitement dévoués à tout ce qui est contraire à cette divine gloire. Qu'il est triste de voir un Dieu si bon qui est si mal servi de ses créatures. Cette vue me donne un dégoust de la vie que je ne saurais exprimer.

J'ay reçu il y a environ un mois la couronne que vous m'avez envoyée il y a deux ans. Tout le monde en a admiré la beauté ; on ne voit point en France de fleurs si bien imitées. Je l'ai donnée à la congrégation au nom de Denis qui a bien envie que vous lui en envoyiez deux petites semblables à celles qui sont à la congrégation de Québec, parce que leurs images de la Ste Vierge et du St Enfant Jésus sont semblables à celles d'argent qui sont à la congrégation. Je me recommande de nouveau aux prières de nos chères sœurs de Ste Cécile, de la Nativité et de tous nos bons amis.

F. DuPLESSis, de la Compagnie de Jésus.

Ma révérende Mère

La révérende mère de Ste Hélène, Religieuse hospitalière de V Hôtel-Dieu de Québec.

A Québec.

A la Flesche, ce 29 Mai 1721.

Mes très chères sœurs,

Pax Christi.

J'ai fait mon possible pour m'épargner le reproche que vous me faites de ne vous point donner de mes nouvelles ; il n'est pas si facile que vous pensez de faire tenir des lettres à propos dans les ports de mer d'où partent les vaisseaux; je crains qu'à toutes mes précautions vous ne croyiez encore avoir quelque sujet de m'accuser d'indifférence ou de négligence ; ce reproche m'est plus sensible que vous ne pensez et si je ne vous en fait un semblable après n'avoir reçu vos lettres qu'après Pâques, c'est que je sais par expérience combien il vous paraîtrait mal fondé et en même temps combien il vous serait sensible. Denis peut vous mander que je lui ai témoigné plusieurs fois une espèce d'envie en voyant qu'il en recevait sans en recevoir

moi-mêmfe. Ce cher enfant devient tous les jours de plus en plus raisonnable, et je croy que ma mère se saura tou^ jours bon gré de Favoir envoyé ici, où il reçoit une éduca-^ tion également honnête et chrétienne ; vous pouvez croire que je n'épargne rien pour la lui procurer; et j'espère que Dieu lui donnera sa bénédiction et en prendra soin ; tachez de rassurer ma mère sur la dépense qu'il faut qu'elle fasse pour l'entretenir ici dans un temps aussi malheureux que celui où nous sommes. Les richesses ne sont rien en com^ paraison d'une bonne éducation. Après le soin particulier que Dieu a pris jusqu'à présent de notre famille ne serait^ ce pas insulter à sa bonté, que de croire qu'il nous abandonnast dans un temps, où nous avons plus de besoin de son secours. Je ne comprends pas comment ma mère peut s'inquiéter sur l'avenii après les soins que Dieu a pris de nos intérêts dans le temps où tout paraissait désespéré.. Cherchons premièrement le Royaume de Dieu et appliquons nous à le servir, et alors rien ne nous manquera. Que nous sommes heureux, mes chères sœurs, d'être délivrés et débarrassés de tous ces soins temporels, profitons, de notre bonheur et appliquons toutes les forces de notre esprit et de notre cœur à nous unir continuellement à Dieu, par un accomplissement continuel et parfait de sa divine volonté ; étudions nous tous les jours à connaître le prix d'une vie surnaturelle, et les trésors infinis que nous pourrions amasser tous les jours si nous animions toutes nos actions d'un esprit intérieur et d'une intention de plaire à Dieu, il n'y a rien sur la terre de grand, d'estimable, de désirable, que de servir Dieu : servir e Deo regnare est. Qu'il y a peu de personnes sur la terre qui connaissent ce bonheur ; vous ne sauriez croire jusqu'à quel point le péché & poussé son empire dans le cœur des hommes. Je suis beau-

coup moins surpris des fléaux dont Dieu afflige la France que je ne le suis de Taveuglement et de Fendurcissement des hommes à s'obstiner dans leurs crimes. J'ai envoyé au P. Gérard la relation de l'incendie de Rennes, les habitants^ de cette ville n'ont pas pu méconnaître dans cette incendie les marques de la colère de Dieu. Un de nos pères qui y^ prêcha peu de jours après sur cet événement funeste réveilla leur foy et tira les larmes des yeux de tous ses auditeurs qui étaient accourus en foule pour entendre parler d'un sujet qui leur tenait tant au cœur. Vous avez ouï parler de la peste qui a ravagé cet hiver toute la Provence et qui de 80,000 âmes qui étaient à Marseilles n'en a laissé qu'environ 30,000 ^. L'évêque de cette ville qui a été neuf ou dix ans jésuite et qui en est sorti pour des maladies qui le mettaient hors d'état de s'acquitter de nos fonctions a. renouvelle dans ce siècle ce qu'on a admiré dans les premiers évêques de l'église. Quand la peste commença à se communiquer dans Marseille, il était à Paris, dès qu'il en apprit la nouvelle, il partit pour aller au secours de ses ouailles, il trouva la ville dans une désolation épouvantable. Il commença par distribuer tous ses biens pour secourir les^ plus malheureux, il ne se contenta pas de cela. On le voyait tous les jours depuis le matin jusqu'au soir, parcourir toutes les rues de la ville le St Sacrement au col, démêlant parmi les morts dont les rues étaient couvertes ceux à qui il restait encore quelque souffle de vie afin de leur administrer les derniers sacrements. La multitude des morts était si grande que ce saint évêque écrivant à un de ses amis une lettre que j'ai vue, lui mande qu'il y avait sous les fenêtres

1 Presque tous les historiens s'accordent à dire que plus de 40,000 habitants sur 90,000 périrent dans cette circonstance.

de son palais épiscopal plus de quatre cent corps morts qui jettaient une infection insoutenable et qu'au milieu de tout cela Dieu le conservait toujours. Il imita ce qu'on raconte de St Charles Borromée dans une pareille occasion ; il fit faire une procession générale où il marchait le premier en tête, nus pieds, la corde au col et peu de temps après la peste diminua ^. Nous y avons perdu ou plutôt nous avons eu la consolation d'y voir tous nos jésuites pères et frères mourir au service des pestiférés aussi bien que plusieurs autres des nôtres qui ont obtenu la permission d'aller s'y sacrifier. Il n'en est échappé qu'un qu'on appelait dans tout le pays l'homme invulnérable, il parcourait toutes les villes et les \'illages où la peste faisait plus de ravage. C'en est un que j'ai connu à Paris nommé le P. Lempereur, vous prenez trop de part à ce qui nous regarde pour n'être pas touchées de ces circonstances. Priez Dieu qu'il me fasse la grâce de vivre tous les jours pour lui, en attendant qu'il me fasse celle de mourir pour sa gloire. Ma santé et mes forces se rétablissent tous les jours, et j'espère que Dieu tirera sa gloire et mon avantage de cette maladie qu'il m'a envoyée. Je me recommande aux prières de tous nos bons amis. Je suis avec toute l'affection que vous pouvez désirer en Jésus- Ohrist tout à vous.

F. DuPLESSis, de la Compagnie de Jésus.

A ma révérende Mère,

La révérende mère de Ste Hélèns Religieuse Hospitalière de V Hôtel-Dieu de Québec.

A Québec.

1 Voir Morale en action p. 397. Mgr de Belsunce, évèque de Marseille de 1709 à 1755. (Henri-François-Xavier de Belsunce de Castel-Moron). Pope a célébré son dévouement dans son Essai sur Vhomme et Millevoye dans son poème de Belsunce.

XVIT

A la Flesche, 15 Juin 1721.

Mes très chères sœurs

Pax christi.

• Je viens de relire plusieurs de vos lettres et je les vois

toutes assaisonnées de reproches sur ce que je ne vous mande rien de ce qui me regarde en particulier ; je me croirais en droit de vous faire le même reproche, si je ne savais que la discrétion ne permet pas de confier au papier tout ce que la prudence exige qu'on tienne secret, car dans V03 lettres de huit pages à peine me {Parlez- vous de ce qui peut vous regarder en particulier. Vous me parlez de nos bons amis et vous me faites un véritable plaisir et en particulier de M. Dupré. J'ai lu plusieurs fois avec plaisir ce (jue vous m'en mandez. Vous ne me dites rien de M. de Mézeray, de Glandelet, et de l'aimable M. de la Colom-

bière ^, du bon père Carheil ^ que je vous prie d'envoyer «saluer de ma part et quand notre seigneur l'aura appelé à lui demandez au collège une copie de sa lettre circulaire et me l'envoyez. Mandez moi aussi les circonstances de sa mort et tachez de m'envoyer quelque chose qui lui ait appartenu. Je suis bien aise que vous ayez la consolation de voir de tems en tems le R. P. de la Chasse^. C'est un homme fort estimé chez nous, ja tâcherai de reconnaître •dans la personne d'un de ses neveux dont j'ai soin les bontés qu'il a pour vous. C'est un enfant fort sage et fort aimable qui nous est venu de Bourgogne il y a six mois, il se nomme Pignault. Nous avons ici un petit neveu de St. François-Xavier. Jugez combien il nous est cher, nous

1. Joseph Séré de la Colonibière, pr6tre, célèbre par ses vertus et ses prédications. Il fut longtemps supérieur des religieuses hr>spitalières de Quénec. Il mourut à l'Hôtel-Dieu en 1723 à l'âge de 72 ans. .loseph de la Colombiëre était le frère de Claude de la Colonibière, jésuite et théologien, mort en 1682, qui eût de son temps une grande réputation comme prédicateur. Il devint le directeur de Marie Alacoque et avec elle fit instituer la fête du Sacré-Cœur de Jésus. Le P. de la Colonibière a composé l'office de cette fête. Ses semions, qui ont eu plusieurs éditions, sont pleins d'onction et de chaleur. On possède à l'Hôtel-Dieu un ouvrage du P. de la Colombière La retraite spirituelle, imprimé en 1604. M. de la Colombière, qui vint au Canada, eut atlssi une grande réputation de prédicateur. Il a laissé six volumes manuscrits de sermons prêches tant à Québec qu'à Montréal et autres lieux du Canada. Le premier tome contient des sermons pour les fêtes de Notre-Seigneur et les mystères qui les regardent. Le deuxième, divers sermons pour les fêtes de la Ste Vierge. Un de ces sermons, celui sur la Ste- Famille, renferme l'éloge de M. de Mezeray, supérieur du Séminaire de Québec. A la page 361, on trouve une oraison funèbre de Louis Dauphin, ci-devant duc de Bouiîifogne, prononcée dans l'église de Ville-Marie, anniversaire de sa mort, le 15 février 1713. Le troisième tome comprend des sermons sur quelques fêtes de la

pour les prises des professions religieuses. Nous n'avons pu trouver les tomes sept et huit.

M. de la Colombière fut grand chantre, vicaire général du diocèse de Québec et conseiller au conseil «upérieur de la même ville. Ce prédicateur plein d'onction et de douceur, à la diction aisée et aimable, se piquait aussi de poésie. I^ belle épitaphe de M. de la Colombière qu'on peut lire à la page 24 du tome II des Ûrsulinei de (Québec (18Qi) est due à la plume de la mère Duplessix de Ste Hélène.

2. Jésuite qui avait une grande réputation d'esprit et de sainteté, arrivé en 1666, mort en 1726.

3. Pierre-Joseph de la Chasse, Jésuite, arrivé en 1703. Fut supérieur généiral des missions puis missionnaire des Abénaquis.

rappelons la petite Relique, c'est un petit enfant de dix ^ns sage et plein de piétë. Il me disait encore ce matin -qu'il voulait être un saint. Je lui ai fait signer son nom sur un petit morceau de papier pour vous l'envoyer. Je vous ai mandé dans mes lettres précédentes que la providence m'avait conduit ici pour prendre soin de l'éducation de ce cher frère et que Dieu avait réellement répandu sa bénédiction sur nos travaux que ce cher enfant était devenu «âge, honnête, poli, studieux, et avec toutes les naissances •des belles qualités qu'on peut souhaiter dans un jeune homme ; ce sont les fruits de vos prières, vous savez qu'après tout il y a toujours bien à craindre que cela ne change ■à cause de sa vivacité. C'est pourquoi redoublez vos prières pour remercier Notre-Seigneur des grâces qu'il nous fait et demandez lui la grâce qu'il affermisse ce cher enfant dans l'attachement à ses devoirs afin que dan« quelque état qu'il l'appelle il puisse faire son salut et s'en acquitter dignement. Vous savez sans doute qu'en venant ici j'ai passé quelque temps chez mon oncle le curé. Je vous en parle bien au long dans une de mes lettres ; il mène une vie bien triste et plus dangereuse encore. Plusieurs fois nous avons eu du bruit au sujet de ses sentiments dans lesquels il est entêté jusqu'à ne vouloir entendre raison ^. Priez Dieu pour lui. Denis va lui écrire aux premiers jours pour l'inviter à venir •entendre un poème qu'il a composé et qu'il déclamera publiquement dans la chaire du Régent dans sa classe dans \in mois. Je vous en dirai des nouvelles par les derniers vaisseaux s'ils partent tard ^. Je me recommande à vos

1 Cet oncle é1>ait. janséniste.

2 Parlant de ce jeune frère la mère de Ste Hélène écrivait le 21 octobre 1720 : "* Le dernier de tous et le seul qui reste à ma mère passa en France il y a un an pour aller achever ses études au colléjre de la Flèche, c'est un très joli enfant fort •éveillé qui n» demande qv^k rire et ii dépenser, on nous en mande mille biens. •«Tespère qu'il nous donnera de la consolation."

prières et à celles de tous les pauvres à qui vous rendrez service. Ce sont des patrons tout puissants auprès de Dieu Exaudivit proeces pauperum. Je suis en Tamour de ce Dieu plein de bonté tout à vous.

F. DuPLESSis de la Compagnie de Jésus.

A ma révérende Mère,

La révérende mère de V Enfant Jésus, Religieuse Hospitalière de V Hôtel- Dieu,

A Québec.

A la Flesche, ce 15 juin 1721.

Pax Christi . . entre nous.

Vous voulez, mes chères sœurs, que je vous fasse un grand détail de ce qui me regarde. L'état retiré dans lequel je vis n'est point accompagné d'événements assez remarquables pour que je puisse vous en faire une narration. De plus les événements extraordinaires et qui frappent davantage ne se doivent pas toujours confier au papier, Dieu seul en doit être le témoin et si l'amour propre nous fait cacher ce qui peut nous donner de la confusion, l'humilité chrétienne et la prudence surnaturelle doivent nous engager à taire ce qui peut nous faire estimer. Je confie cependant ici à votre prudence un engagement que j'ai pris pour la plus grande gloire de Dieu. Voici comment l'année passée, étant à Rennes, il y passa un missionnaire qui venait des Indes et qui allait à Rome, rendre compte à notre Père Général de l'état de ses missions dans ce pays là. Nous l'interrogeâmes.

sur la manière dont vivent ces peuples du Japon^ et des Indes, il nous répondit qu'il y avait encore bien des nations qui vivaient dans Tidolatrie et le libertinage ; ce qui venait du défaut de missionnaires qui étaient maintenant en très petit nombre alors. Le zèle du salut de ces peuples pour qui l'exemple de St. François-Xavier m'avait donné une inclination particulière se ralluma, et après avoir prié Notre-Seigneur au St. Sacrement de me diriger dans cette ■occasion, j'allai composer un petit écrit en latin par lequel je priais notre R. P. Général de disposer de moi pour ces missions éloignées dès que j'aurais fini mes études de théologie. Je portai mon papier au Père missionnaire qui après l'avoir lu le baisa en versant des larmes, et me promit de le présenter lui-même au R. P. Général et après lui en -avoir laissé une copie de le porter aux Indes, où il le mettrait sous l'autel sur lequel il offrait tous les jours le divin «acrifice. Recommandez tous les jours cette affaire à Notre- Seigneur, à la Ste Vierge, à St Joseph et à St François- Xavier. J'ai grande confiance aux prières de nos chères sœurs de Ste Cécile et de la Nativité. Je pense souvent à elles en présence de Notre-Seigneur. Priez les souvent de ma part de penser un peu à moi lorsqu'elles s'entretiennent avec Notre Seigneur après la communion. Soyez bien persuadé que le plus grand plaisir que vous me puissiez faire est de prier beaucoup pour moi et d'engager les âmes Stes que vous connaissez de le faire aussi, par là vous me donnerez les plus solides marques de votre affection et ce qui est plus vous travaillerez au salut d'une infinité d'âmes dont la conversion est attachée à la fidélité que je porterai aux grâces que Dieu me veut faire.

Je suis tout à vous en Jésus-Christ notre Seigneur.

A Blois, ce 5 Janvier 1722.

La Paix de Notre-Seignenr.

J'ai reçu ces jours icy deux de vos lettres par lesquelles vous me faites des reproches bien vifs, sur ce que vous n'aviez pas encore reçu de mes nouvelles. Au mois d'août de l'année dernière je n'avais pas manque cependant à vous écrire par les premiers vesseaux. Je m'y prend encore plus tôt cette année comme vous le voyez par ma date. Je suis parti de la Flèche il y a quatre mois avant de me rendre ici où l'on m'a envoyé comme dans le plus bel air de France pour affermir ma santé qui s'était déjà assez bien rétablie à la Flèche . J'ai fait à Paris un voyage pour y mener mon frère. Le P. Principal ne le voulut confier qu'à moi et me dit qu'il ne lui permettrait point d'y aller, si je ne me chargeais de l'y mener. Après avoir surmonté

les répugnances que j'ai à ces sortes de voyage par le désir que j'avais de faire plaisir à ce cher enfant et n'ignorant pas que cela en ferait aussi à ma mère, nous Bpartimes le 4ième septembre par le messager. A peine fumes nous sortis de la ville de la Flèche que Denis voulant badiner sur son cheval lui fit prendre le mords aux dents. Comme c'était dans une belle plaine le cheval faisait des gambades qui me firent craindre pour lui. Je le recommandai dans ce danger à mon ange gardien et peu de temps après le cheval s'arrêta. Il en fut tellement épouvanté qu'il ne voulut plus mettre d'éperon ; il fallut aller chercher le chapeau que le vent avait emporté. Le lendemain il eut une autre sorte de peur, le messager lui montra un petit bois par où il fallait passer et lui dit qu'un mois auparavant, les voleurs l'avaient arrêté là et après l'avoir volé l'avaient attaché à un arbre. Cet histoire lui frappa vivement l'imagination. Le jour suivant le messager lui lit remarquer un autre endroit où un messager avait été depuis peu assassiné, ces histoires l'avaient tellement épouvanté qu'il n'osait quitter le messager, et j'étois quelquefois obligé de le gronder pour l'engager à prendre le devant pour nous rendre avant la nuit. Nous arrivâmes à Chartres le 6ième du mois. Nous allâmes le lendemain entendre la messe dans la fameuse église dédiée à la Ste-Vierge qui a été trouvé avec cette inscription Virgini pariturae. Sous les auspices de cette b!)nne mère nous continuâmes heureusement notre voyage et le lendemain nous allâmes entendre la messe et diner à Palaizo. Denis se dédommagea de la peur qu'il avait eu pendant le voyage par le plaisir qu'il prit de considérer pendant deux ou trois heures une troupe (le paysans et de paysannes qui dansaient devant une place qui était devant l'auberge où nous étions logés.

LBTTREB DU P. DUPLESBIH 85

Le soir noua arrivâmes à Paris et nous rencontrâmes ia troupe de voleurs qui avaient arrêta un mois auparavant notre messager qui les reconnut et les montra à Dupleasîs qui ne pouvait comprendre comment des hommes de bonne mine et bien montés pouvaient faire un tel métier. Ce fut la première nouvelle qu'il dit à mon oncle en arrivant : Nous avons rencontré des voleurs mais comme il y avait beaucoup de monde sur le chemin, ils ne nous ont rien dit. Mon oncle fut charmé de nous voir, il voulut me retenir chez lui, mais je le priai de me laisser aller loger »u collège. I* lendemain Duplessis ayant de l'argent dans la poche alla au palais et quoiqu'il fut en garde contre lui-même il se laissa attraper. Mon oncle le mena à l'opéra «t à la comédie, il le mena aussi l'oir diner le roi et dans tous les endroits où il y a quelque chose de beau à voir mais l'idée qu'il s'était formé de tout cela était ai grande que tout cela n'y repondit pas et il ne paraissait étonné de rien. Mon oncle lui disait cela n'est-il pas beau, voyez ceci, ^regardez cela : il répondait froidement : oui ; après 5 ou 6 jours occupés à contenter sa curiosité nous allâmes passer 7 ou 8 jours à la maison de campagne de mon oncle qui est à St Remy à deux pas de Chevreuse ' ; les enfants de mon oncle y étaient depuis quelques mois. Quand Denis ae vit avec des personnes de son âge la joie lui revint. H s'était ennuyé à Paris où il demeurait tout seul chez mon oncle qui était quelquefois si occupé de ses affaires qu'il ne pouvait pas le mener promener. Nous le laissâmes faire connaissance et j'allai le soir même avec mon oncle à Chevreuse, nous rencontrâmes proche la porte de la ville deux

sœurs que mon oncle appela et leur dit avec son air riant et goguenard : Connaissez- vous bien ce jésuite là, voilà mon neveu. Ce fut des hélas !* eh ! comment se porte mademoiselle Manon. Nous allâmes ensuite nous promener dans le jardin où nous fîmes collation en goûtant aux pêches qui ne sont plus si belles qu'elles étaient autrefois. Il fallut ensuite aller voir et la tannerie et tous les autres appartements et partout je trouvais des personnes qui me demandaient de vos nouvelles. J'ai oublié le nom d'une bonne femme qni me dit qu'elle était votre bonne amie et qu'elle connaissait à ma fisolomie ^ que j'étais votre frère. Deux jours après j'allai à Limours ^ avec mon cousin et un autre jésuite qui était avec moi, d'abord nous allâmes entendre la messe chez les P. P. Picpusse ^ où nous ne trouvâmes point le Père Louis que nous voulions voir. Le P. Gardien et toute la communauté fit tout ce qu'il put pour nous retenir jusqu'au lendemain, mais après avoir déjeuné chez eux, nous allâmes voir madame Chardon, car Mr. Chardon n'y était pas, elle fut charmée de nous voir, elle était bien fâchée de ne pas voir ce cher petit Denis dont on lui parlait dans toutes ses lettres, il n'avait pas voulu venir, il était fatigué d'avoir couru et gambadé. Après diner où nous bûmes à vos santés nous allâmes faire un petit tour de promenade dans ces grandes allées du jardin, dont les arbres sont maintenant presque tout morts, ensuite de quoi nous allâmes à la maison de ma grand mère. Elle est en pitoyable état, l'esca-

i C'est un mot bien canadien.

'j Bourg de France, dans les environs de Rambouillet, où madame Duplesai» possédait une propriété.

3 Congrégation des frères de Picpus.

LE'riBES DU P. DUPLBSBia S7

lier est tellement rompu que noue eûmes peine à monter en haut. lies poutres des écuries sont pouries, le jardin n'est plus qu'un buisson et la dépense qu'il faudrait faire pour les réparations serait audessus du profit qu'on en peut tirer pftr le loyer. Le soir nous revinmea à St-Remy et après y être demeuré encore trois ou quatre jours, j'y laissé Denis avec ses cousias et ses cousines et je revins à Paris avec mon oncle où je demeurai quinze jours en attendant qu'il se fut lassé de s0 divertir à la chasse et à la pêche car mon oncle a dans son jardin quatre grands canaux où il a fait mettre du poisson et comme il est fort aimé de tous les seigneurs d'alentour ses enfants ont permission de chasser de tout côté. Après que Denis se fut bien diverti à la campagne il revint à Paris et mon oncle fit revenir son second fils pour lui tenir compagnie. Ils allèrent tous trois ensemble à St-Denis et mon oncle avait la bonté de leur prêter à tous deux sa chaise pour aller se promener et faire les petits miûtres. Il commençait à y prendre goût (juand le temps vint qu'il fallait penser à s'en revenir il ne s'ennuyait plus et mon oncle lui en ayant parlé un soir, le lendemain matin il était malade, j'allai le voir et je lui fis tant de honte de le trouver au lit à 10 heures qu'il se leva gai et gaillard, i jours après comme je trouvai une occasion de le renvoyer à la Flèche avec un jésuite qui allait demeurer aux pensionnaires, c'était un avantage pour lui de faire connaissance en voyage avec une personne avec qui il aurait afiàire tout le long de l'année, de plus je trouvai des chevaux de renvois qui coûtèrent fort peu de chose pour le voyage. Il prit fort bien son parti sans bouder, et s'est parfaitement bien porté depuis. Deux jours après je parti de Paris par le carosse et je suis arrivé ici heureusement, je m'y porte fort bien ; la beauté du pays

'Ct le contentement que je goûte dans une ville où nous voyons très peu de monde m'entretient dans une espèce de tranquilité qui m'est fort avantageux. Quand il faut voir le monde et agir au dehors pour leur intérêt spirituel je n'y trouve pas de 'plaisir mais quand c'est pour quelqu'autre raison je n'en rapporte que du chagrin et de l'ennuyé. C'est pour éviter cela que je n'ai pas encore été voir Mme Mahi. Je vous entends gronder d'ici mais je ne puis qu'y faire. Vous êtes bien heureuse si après * des occupations mondaines vous pouvez rentrer dans le recueillement avec facilité et tranquilité ; pour moi je vous avoue que je ne saurais. Si vous croyez qu'un épanchement au dehors soit nécessaire dans ma vocation pour la gloire de Dieu, demandez à Notre Seigneur ce qui en est, et s'il vous fait connaître que cela soit à propos, priez le de m'en donner le goût. Je vous avoue que je ne jouirais pas à présent d'une si parfaite tranquilité et d'un contentement si grand si une retraite de huit jours en arrivant ici n'avait effacé les idées de dissipation qu'avait causé un voyage où l'intérêt de la chair et du sang avaient peut-être eu trop de part. Ce qui est sûr en tout cela c'est que j'ai expérimenté que Dieu ne nous soutient, ne nous conserve et ne nous fortifie que dans les occasions où son intérêt seul nous conduit. Maintenant que je ne connais ici personne, que je ne vois personne que pour la gloire de Dieu, je suis d'une paix et d'un contentement si grand que je ne crois pas qu'il y ait personne au monde qui soit plus heureuse, je tache de faire tous les jours depuis le matin jusqu'au soir la volonté de Dieu sans m'embarasser de ce qui se passe au dedans et au dehors. Je n'ai d'autre confident, d'autre ami que Jésus-Christ dans le tabernacle ; il est vrai que je le sers avec une lâcheté qui me confond, que je l'offense

tous les jours, mais avec tout cela il ne se lasse point de m'aimer, il me pardonne et me comble encore de joie et de consolation. Aimez le, mes chères sœurs, aimez le parfaitement cet adorable ëpoux de nos âmes et priez le d'accomplir parfaitement en moi les desseins de sa miséricorde. Vous me parler dans vos lettres de bien des choses qui me font plaisir mais vous ne me dites rien de ce qui me pourrait être le plus agréable. Que cette nouvelle me ferait plaisir si vous me mandiez, j'ai trouvé parmi nos malades un bon serviteur de Dieu, une bonne âme, je l'ai engagé à prier le bon Dieu pour vous et elle le fera, oui, mes chères sœurs vous ne sauriez mieux me marquer l'affection que vous avez pour moi que de prier et de faire prier Dieu pour mot c'est la seule chose au monde dont je sois avide et je ne ■crois pas avoir au monde d'autre besoin. Plus je lis l'écriture sainte et plus je suis convaincu de l'efticacité de la prière ; de toutes les histoires de l'ancien testament, je n'en vois pas une qui ne tende à prouver que Dieu ne saurait refuser ses grâces et ses miséricordes les plus abondantes à quiconque l'invoque avec humilité et confiance quelqu'indigne qu'on s'en soit rendu par le passé et qu'au contraire il abandonne ceux qui cessent d'espérer en lui. Je suis assuré sur le témoignage de tout l'ancien et du nouveau testament que c'est le défaut de prière qui a réduit le monde chrétien à l'état épouvantable où il est aujourd'hui. C'est ce même défaut qui introduit tant de lâcheté, de tiédeur et quelquefois pis dans la religion ; aimons ia prière et le recueillement, mes chères sœurs, oublions tout le reste et bientôt nous serons contents, heureux, et qui plus est agréable à Jésus-Christ. Jésus-Christ est un époux jaloux ■de notre cœur, regardons comme un crime le moindre partage. Si nous sentons toujours ces oppositions de la na-

ture et de la prudence humaine que notre faiblesse redoute même de connaître, entrons dans la présence de Notre seigneur dans une sainte indignation contre nousmême et convions le d'employer sa toute puissance à se rendre maître d'un cœur rebelle qui ne sera jamais à lui s'il ne fait un prodige de miséricorde en lui- accordant certaines grâces particulières auxquelles il prévoit que ce cœur se rendra. Le temps approche, mes chères sœurs, auquel j'aurai besoin de votre crédit auprès de Jésus Christ. Je crois certainement qu'il y a plusieurs milliers d'âmes dont le salut est attaché à cette condition. J'espère prendre dès que je serai prêtre l'emploi de missionnaire soit parmi les infidèles ce que je vous prie de recommander a Notre Seigneur soit en France dans les différentes provinces. J'en ai déjà fait quelques essais auxquels Dieu à donné la bénédiction. Cet emploi même tout rude qu'il est semble me redonner des forces au lieu de les affaiblir^ en voici un exemple : L'année passée j'eus la fièvre tout l'hiver, cependant je trouvai occasion de donner deux retraites les deux dernières semaines du carême. Il me fallait parler trois ou quatre fois le jour et quelquefois une heure et demi de suite, ce que je faisais avec tant de mouvement qu'il me fallait changer de linge à chaque fois. Cette fatigue de deux semaines de suite jointe au carême bien loin de m'incommoder me donna la santé de sorte que je n'ai pas été malade depuis. Plusieurs fois on voulut m'engager ou à interrompre cette fatigue, ou au moins à la modérer, je me sentais bien, j'en faisais mon plaisir et Dieu par sa miséricorde m'a donné une si grande facilité à parler des vérités éternelles que je le ferais depuis le matin jusqu'au soir sans fatiguer ma mémoire, ni mon esprit. Pour en revenir maintenant à ce que je vous disais : Si

quand je travaillerai au salut des âmes par la prédication des vérités évangéliques vous n'attirez pas sur mes travaux l'abondance des grâces de Jésus-Christ, mes paroles serott reçues comme, le son d'un instrument insipide elles n'iront jamais jusqu'au cœur au contraire si vous avez un grand crédit auprès de N. S. Jésus-Christ vous et vos bons amis en J. C. vous obtiendrez à mes paroles cette force divine qui est nécessaire pour convertir des âmes. Ainsi mes chères sœurs, pour votre intérêt, pour le mien, pour celui de tant de pauvres âmes qui seront éternellement perdues sans cela, et par dessus tout pour l'intérêt de Jésus- Christ même, pour la gloire de Dieu, faites prier, priez beaucoup pour moi et pour les desseins qu'il m'inspire. Si par la grâce de Dieu, il se trouve quelque mérite devant Dieu, je le partage de tout mon cœur sous le bon plaisir de de Dieu, avec tous ceux qui auront prié Dieu pour cela. Mandez moi les petites dévotions que vous pouvez pratiquer pendant l'année pour cela en l'honneur de la Sainte Famille à qui j'ai consacré pour cela ma personne et tout mon pouvoir, de Saint François-Xavier, mais surtout des communions, dans lesquelles après avoir rendu hommages à Jésus-Christ comme Dieu, comme homme Dieu, comme présent au St-Sacrement ou il nous attend depuis près de 1700 ans, et enfin comme présent en nous comme dans le centre de ses anéantissements, comme au terme où il prétendait arriver par les travaux de sa vie mortelle, enfin comme sur le trône de son amour, invitant la Ste Vierge et tous les anges et les Sts de venir l'adorer par ces paroles : Venite adoremus et procedamus Ante Deum : ploremus coram Domino qui fecit nos. Ensuite le considérant en nous comme au milieu de toute la cour céleste, prions le, sommons le même respectueusement et humblement sur

sa parole de triompher par sa toute puissante miséricorde d'un cœur qui lui résiste depuis si longtemps. Ajoutez ensuite : faites en autant mon cher époux de celui de ce frère à qui vous avez fait tant de grâces qu'il n'en abuse pas plus longtemps, mais qu'il entre dans vos desseins et qu'il vous soit toujours fidèle. De temps en temps avec cela quelques petites aspirations pour moi. Vous voyez que je suis importun^ je demande beaucoup, mais aussi mon besoin est grand.

Je n'entends plus parler de mon père Carheil, dites à mes chères sœurs de la Nativité et de Ste-Cécile que je ne saurais les oublier, j'espère qu'elles voudront bien s'unir avec vous pour les petites dévotions que vous entreprendrez pour attirer sur moi les bénédictions de Dieu. Je n'ai point encore reçu de lettre de ma mère ; vous me mandez qu'elle s'est assez bien porté, j'en suis bien aise, je prie Dieu de tout mon cœur de la soutenir dans les épreuves qu'il lui envoie et de lui faire comprendre le bonheur qu'ont ses enfants d'être au couvert de tous les chagrins, de tous les embarras et de la misère où les gens du monde se trouvent maintenant plongés.

Tout à vous en J. C.

F. DuPLESSIS, S. J.

Ma très Révérende inère^

La Révérende mère de Ste-IIelène

Religieuse hospitalière de V Hôtel-Dieu, à Québec

à Québec.

J. + M . . Joseph.

A Blois ce 2 Mai 1722J

Mes très chères Sœurs,

La Paix de Notre Seigneur.

Depuis la lettre que je vous ay écrit par les premier» vaisseaux et que j'ai envoyé dès le mois de Janvier au Père Davaugour i selon Favis que vous m'en donniez l'année passée dans les lettres un peu vives . . . que vous m'écrivites avant d'avoir reçu les miennes, j'ai reçu presque toutes les vostres quelques jours avant Pâques. Vous voyez, sans reproche, que je suis encore plus longtemps à recevoir les vostres que vous les miennes ; ne croyez pas cependant que j'y sois moins sensible que vous ; je vous fais dans cette première lettre un petit détail du voyagfe que j'ai fait à

i Louis-Pierre d'Avauprour, jésuite, 1716-1737.

Paris le mois de septembre dernier pour y mener Denis, à qui je mande de vous en faire une relation exacte. Il aura peut-être honte de vous mander que les cris de Paris ont -été pour luy ce qu'il y a trouvé de plus agréable. Mon oncle qui Ta mené à St . Denis, au Louvre et à tous les endroits de Paris où il y a quelque curiosité extraordinaire à voir, se fascbait contre luy de ce qu'il ne montrait point ^ssez d'étonnement. 11 était cbarmé de voir les macbines de rOpéra, il venait nous raconter tout ce qui l'avait diverti. Nous allâmes passer 8 jours à la maison de campagne de mon oncle à St . Rbémy procbe Cbevreuse : là, tout son plaisir était de courir et de gambader avec ses cousins et -cousines, mais cela est bien pardonnable à son âge . Il ne voulut pas venir à Limours, où j'allai exprès pour voir la maison de ma mère, afin de pouvoir lui en rendre compte ; j'y trouvai plusieurs personnes aussi bien qu'à Chevreuse qui me demandèrent des nouvelles de Melle Manon. Le Père Gardien des Picpuces qui nous retint à déjeuner est le seul du couvent qui se souvient d'avoir vu ma mère, il nous montra au réfectoire en place honorable le portrait du Père Louis que je reconnus aisément par la ressemblance de celui qui est chez nous. Le jeune père Louis son neveu est fort estimé dans ce petit canton, je ne le vis pas, il était allé à Paris pour quelque affaire. Madame Chardon fut bien fâchée de ne pas voir Denis, dont ma mère lui parlait dans toutes ses lettres; pendant que j'ai été à Paris, je n'ai fait aucune visite chez ces dames dont vous me parlez dans vos lettres, j'avais même oublié jusqu'à leur nom. Un jour que j'étais allé avec le P. Davaugour chez mon oncle, nous rencontrâmes en revenant M. Raudot le fils, à pied, dans un équipage pitoyable, n'ayant plus que la peau et les os ; je l'aurais pris pour un homme qui demande l'aumône.

LBTTRBS DU P. DUPLESSIS 95

^u&at il fut pasB^, le P. Davaugour me demanda si je ne reconnaissais pas la personne à qui il venait de parler, je lui dis que non ; quand il me dit que c'était M. Raudot, j'eus de la peine à le croire ; je n'aurais jamais pu m'imaginer qu'un homme peut avoir ainsi changé ; tel est le sort de ceux qui comptent sur les faveurs du monde >. Que notre bonheur est grand, mes très chères sceurs, d'avoir été -éclairé de Dieu sur la fragilité des avantages de ce monde, -et d'avoir été soutenu de Dieu contre les obstacles que nous avons trouvé à y renoncer. De tout côté dans le monde, je n'entends que des plaintes, des murmures, des impatiences, des chagrins, des inquiétudes, qui rendent la vie des mondains ennuyeuse et ajoutante, et au milieu de tout cela personne presque ne pense à son salut

Nous aurions probablement fait comme les autres,

lait intendant dea cloàttfs, «ut ordn cl« repasser cïaiib ce navin et a'en alla après avoii demeura cinq ans an Canada. Il ét^t extrèineiuent sage et naturelle-

quelque Chase dea anciens philosophes stoioLens : car&l ne H troublait d'aucun

où il vécut tort agréablement pendant quUl y séjouroa, niais Je crt^que les nialheun les plus aooabtanli n'aucnienC pas été capable d'altérer sa ptûx. Il laissa Ici Ur »n père qal fat rappelé l'année aulraiitc 1711 pour être Intendant général du commerce. C'était un vl^Uardpleind'eaprit d'une conversationagréable et aisée qui parli^t bien de toutes choses, il poisédiùt l'histoire de tous les pavs. et s'entretenait ramtlièrement avec le* moTna qualIBés, et même avec les entants, il aimait beaueaup la Jeunesse et lui proaurait chex lui d'honnétea plu^rs, son divertlsiement ordinaire et celai qu'il faisait voiler aux personnes qu'il conviait était an oonoett tnélé de voix et d'Inetrunienn qui Usait une charmante harmonie, f?DiT[mel^ Était o^i^emliï^vDoVot'niAiBl&ire EŒitenâiGtvtte symphonie et plnsieurs lois 11 envoj'kseam.u^clens chanter des motets rlojis notre égiiBe, ou quelque partie de la messe les Jours de iétc, on ne rhaiitaït presque aheilni que de« ni» il

iiiuwrtM <fe tBittl-Diet

nous aurions été malheureux comme eux et nous nous serions perdus comme eux. Bénissons Dieu tous les jours de la grâce qu'il nous a fait, je n'y saurais penser sans sentir au dedans de moi-même, mon cœur se dilater et goûter une joie infinimment audessus de toutes les joies du monde, en un mot je ne désire rien, je suis parfaitement content et personne au monde ne peut altérer mon contentement, Deurti nieum tollere a me nemo potest. Vous jouissez du même bonheur, mes très chères sœurs, et je suis bien persuadé que vous en profiterez bien mieux que moi ; je regarde les grâces que Dieu répand tous les jours sur moi, malgré mon indignité comme un effet de vos prières. Continuez mes chères sœurs, et soyez bien convaincu que vous ne travaillez pas pour moi seul. Mon inclination à ime consacrer au salut des âmes me fait attendre avec une espèce d'impatience le temps où je n'aurai plus que cette i^eule occupation. Je ne saurais absolument savoir si ce sera dans ce royaume ou parmi les idolâtres ; c'est Dieu qui en décidera ; priez le de conduire ce choix selon sa très Ste volonté ; je vous demande à cette intention trois communions par an, une en l'honneur de la très Ste Famille de Jésus, Marie et Joseph que j'ai fait les dépositaires de mes vœux ; une en l'honneur des Sts Anges surtout de ceux qui sont les gardiens des âmes au salut desquelles la miséricorde infinie de Dieu veut bien employer le plus indigne de ses serviteurs ; et, la troisième en l'honneur de St-François Xavier. Si j'avais demandé la même grâce à nos chères sœurs de Ste-Cécile et de la Nativité, je leur dirais que j'ai d'autant plus de confiance à leur prières, quelles se croient plus indignes d'être exaucées. Les reliques que vous m'aviez envoyé m'ont fait un vrai plaisir. Je conserverai

très précieusement celles de M. de Maiserets, ^ vous connaîtrez un jour les obligations que je lui ai. Si le bon Père Carheil vit encore, faites le souvenir de moi, et à sa mort tachez de m'envoyer sa lettre circulaire. Je ne vous parle pas ici de ma santé, elle est fort bonne depuis un an, ce pays icy où je suis est parfaitement beau, l'air y est fort bon. J'ai vu une fois Mme Mahy, après y avoir été deux fois sans la trouver ; je ne suis pas bien fâché qu'elle en agisse avec moi avec assez d'indifférence. Les visites qui n'ont pas une certaine utilité me sont à charge. Vous m'exhortez à ne point prendre le parti des missions sans avoir fait mon troisième an de Noviciat, je n'ai point assez oublié les avantages du premier pour négliger le second, je l'attends avec un grand désir d'en profiter. J'ai encore cinq ou six ans à attendre car je crois que je passerai encore ici l'année prochaine. En quelque lieu que nous soyons, tenons nous attachés à Jésus-Christ qui veut être notre seule et unique consolation. Je n'entreprends pas ici de vous désabuser sur ce que mon oncle le curé vous a mandé sur mon compte et sur celui de mon frère, je ne suis pas si inconstant ni ceux avec qui j'ai l'honneur de vivre ne sont pas si durs qu'il pense. Il ne m'écrit plus, quoique j'ai taché de le prévenir d'honnêteté en toute occasion, il regarde comme venant de nous tous les coups portés contre le malheureux parti qu'il a embrassé. Prions Dieu qu'il lui ouvrq les yeux car il est furieusement entêté. Il ne jure que par son

C dans sa chambre il y en a 3 portraits et celui du

P. Quesnel ^ est placé honorablement : Sa bibliothèque

1. Mort le 23 avril 1721, au Séminaire de Québec, à l'âge de 85 ans.

2. Prêtre de l'oratoire, fameux janséniste, mort à Amsterdam en 1719.

98 LETTRES DU P. DUPLBSSIS

ressemble assez à ses tableaux ; il est à plaindre, je me suis fort ennuyé quand j'ai passé chez lui quoique je n'en ai rien fait paraitre. Je me recommande aux prières de tous vos bons amis et je suis de tout mon cœur votre très cher frère.

F. DuPLBSSis, de la Compagnie de Jésus

A ma Révérende Mère

Jja Révérende Mère Ste-Hélène

Religieuse Hospitalière de Québec à Québec,

A Blois ce 15 Mars 1723.

Mes très chères sœurs,

Pax Christi.

Mr. Cheron, ^ mon ancien compagnon d'école qui me reconnut ces jours passés dans notre église où il était venu entendre la messe me présente une occasion favorable de vous donner de mes nouvelles. Il vous dira qu'il m'a trouvé en parfaite santé. Je l'ai bien prié de vous aller saluer de ma part en vous remettant cette lettre. Le R. P. Loyard ^ qui a eu la complaisance de s'arrêter exprès ici pour me donner de vos nouvelles, m'a remis vos

1. Charles Chéron, flls de Martin Chéron, marchand à Québec, puis gardenuurasin du Roi et conseiller du Conseil supérieur; deux de ses sœurs étaient religieuses à l'Hôtel-Dieu de Québec.

'2 Jean Loyard, jésuite, arrivé au Canada en 1706 mort en 17391

lettres par lesquelles vous me marquez l'attention que vous avez à me procurer quelque part dans les prières de toutes les personnes vertueuses que vous connaissez ; j'y suis aussi sensible que vous pouvez le croire, et je m'unis de tout mon cœur à toutes les petites dévotions dont vous me faites confidence. Pressez bien St. François-Xavier qui nous a si particulièrement protégé dans le choix que nous avons fait de l'état où Dieu nous destinait, qu'il m'obtienne de Dieu la grâce de bien prendre l'esprit de mon état, dans lequel je découvre tous les jours de nouveaux charmes, par la ressemblance qu'il a avec celui que le fils de Dieu a choisi pour lui-même. Mon inclination conserve toujours le même penchant pour les missions ; vous paraissez désirer davantage que je m'y emploie en France, comme a fait le B. Régis. Ce choix ne se décidera que quand je serai au second noviciat et j'espère qu'avec le secours de vos prières Dieu voudra bien faire pencher la balance du côté qui lui «era le plus agréable. Le désir que j'ai de m'y préparer me iait différer encore d'une année ou deux ma théologie car je prévois qu'après ce temps je n'aurai guère le loisir d'étudier. L'air de ce pays qui m'est fort avantageux, puisque depuis près d'un an et demi je n'y ai point encore été incommodé, le caractère des enfants qui est fort doux sont un soulagement pour moi dans l'emploi que j'exerce. Ne vous imaginez pas mes chères sœurs que je ne ressente pas ces vicissitudes de joies et de peines auxquelles la vie de l'homme est exposée ; dans vos lettres vous paraissez porter envie à mes dispositions intérieures, vous me croyez toujours dans le troisième ciel, vous ne me parlez que des délices du ciel dans lesquelles vous me croyez continuellement abîmé ; quand je les lis je ne puis presque retenir mes larmes tant est grande la confusion qu'elles me causent

me voyant si éloigné de ce que je devrais être. La vue de mon indignité et de ma misère aux yeux de Dieu, de ma lâcheté à son service me fait trembler et me jette quelquefois dans une tristesse bien grande, mais un petit quart d'heure de réflexion sur les miséricordes de Dieu à mon égard dissipe les nuages les plus épais et. fait renaître dans mon esprit Tespérance de nous voir tous réunis dans le sein de la divinité. Je tremble que mon frère n'oublie et n'étouffe les semences de vertus que la miséricorde de Dieu a jette dans son cœur dès sa jeunesse ; vous avez appris par mes autres lettres qu'il n'est plus chez nous à la Flèche. Il a été malgré moi chez mon oncle le curé qui l'a absolument dégoûté de demeurer au Collège et sans m'en faire savoir un mot il l'a envoyé à Paris chez mon oncle. J'en ai fait de grandes plaintes à tous deux, ce qui me fait de la peine c'est que mon frère depuis ce temps là ne m'ait pas daigné répondre un mot quoique je lui aie écrit trois ou quatre fois, ce qui me console c'est que le P. Davaugour me mande que son régent et le P. de la congrégation en sont contents. Mon oncle m'a mandé qu'il en est aussi fort content, il m'apporte pour raison de ce qu'il l'a retiré, la dépense considérable qu'il faisait. Cependant le P. Davaugour me mande qu'il n'a pas dépensé treize cent livres pendant trois ans qu'il y a été, ce n'est guère que quatre cent livres par an. Je vous avoue que je crains toujours qu'il ne se trouve dans quelque mauvaise rencontre. Je ne sais du tout quel parti il veut prendre. Le P. Davaugour me mande qu'il penche beaucoup du côté des armes, cela ne lui convient, pas. S'il pouvait avoir quelque emploi à Québec qui pût lui convenir l'année qui vient que sa rhétorique sera achevée il pourrait y retourner. En attendant prions Dieu qu'il le conduise dans ce pas si dangereux.

Vous voulez que je vous mande des bagatelles quand elles me regardent, Tinclination que vous savez que j'ai toujours eu à voir les autels où Jésus-Christ Notre-Seigneur repose magnifiquement ornés m'engagea à employer mon in- <iustrie pour illuminer notre église pendant les 3 jours gras <i'une manière qui fut capable de détourner des spectacles profanes et criminels ou au moins en suspendre le cours. J'avais fait placer tout au haut de la voûte de notre église un grand nom de Jésus qui paraissait tout en feu, autour de l'autel et du St. Sacrement il y avait environ 7 à 800 lumières toutes rangées par compartiment qui faisaient un spectacle si beau que plusieurs personnes furent assez grossières pour dire qu'elles croyaient que cela était plus beau qu'en Paradis. Dès une heure le monde s'assemblait pour le salut qui ne devait commencer qu'à 5 heures et demie par la procession des écoliers qui entrait dans l'église au son des tambours et des instruments. Le concours du monde fut si prodigieux dans notre église qui est bien grande qu'on rompit une balustrade de marbre qui sépare le sanctuaire du reste de l'église. Le second jour il fallut mettre vingt soldats à l'entrée du chœur pour rompre la foule. Pendant tous les trois jours on ne parlait dans la ville que du salut des Jésuites. Je vous avoue que je n'ai jamais rien vu de si beau. Cependant j'avais tellement ménagé les ouvriers qui me fournissaient ce qui m'était nécessaire que tout cela ne me coûta que vingt francs. Il faut avouer que cela me coûta bien de la dissipation et du tracas. La retraite dans laquelle je vais entrer aux premiers jours me fournira l'occasion de rentrer en moi-même ou plutôt d'entrer dans le cœur de Jésus-Christ souffrant et mourant sur la croix pour notre amour, c'est là où j'espère vous trouver, mes chères sœurs, et me perdre avec vous

dans cet océan d'amour où si peu de personnes se retirent dans ce triste siècle. Je me recommande toujours et de tout mon cœur à tout vos bons et bonnes amis et je suis avec toute l'affection possible,

Mes très chères sœurs,

Votre très humble et obéissant

frère et serviteur en N. S.

F. DuPLESSis, de la Compagnie de Jésus.

A Blois, ce 5ème avril 1723.

Mes très chères sœurs,

J*ai reçu, comme je crois vous avoir déjà mande, trois de vos lettres par le P. Loyart, et une petite qui m'est venu par la poste je ne sais pas d'où. Le plaisir qu'elles, m'ont fait m'a fait regretter celles qui ne sont pas venues jusqu'à moi ; je voudrais avoir des nouvelles à vous mander d'un grand nombre de saints tels qu'étaient ceux dont vous mandez la mort. J'aurais été bien aise de voir la lettre circulaire du P. Germain ^ et du frère Pierre, appar^ rement qu'elles ont été perdues en chemin. Je vous ai déjà prié de m'envoyer celle de l'aimable Père de Carheil quand il aura mis le comble à sa vie, et quelque chose s'il se peut

1. Josevh-Louis Germain, jésuite, arrivé à Québec en 1683. Tanguay {Ré'

Îïertoire du Clergé Canadien p. 61^ dit qu'il retourna en France en 1718. Cett» ettre indique qu'il est mort au Canada.

qui lui ait été précieux. En vérité mes chères sœurs je vous ai de grandes obligations car la miséricorde de Dieu répand tous les jours sur moi des grâces que je ne puis attribuer après sa bonté qu'aux prières des Stes-Ames auxquelles vous prenez soin de me recommander : et en même temps je vous estime bien heureuses d'avoir une union particulière non seulement avec les personnes les plus vertueuses du Canada, mais encore avec plusieurs communautés de Stes- Vierges qui servent Dieu de tout leur cœur dans ce^ Hoyaume où le nombre des vrais serviteurs de Dieu est si petit, je vous avoue mes chères sœurs, que rien n'a plus contribué à m'inspirer des sentiments de piété que la conversation des personnes d'une vertu extraordinaire, et si maintenant j'en suis privé, c'est peut-être une punition pour en avoir si peu profité. Je n'en ai jamais si bien compris l'avantage que maintenant que je ne le possède plus^ Mais après tout Dieu peut nous tenir lieu de tout et faire par lui-même ce qu'il a coutume de faire par les paroles et les exemples de ses saints. Vous pouvez juger de là que je vis ici fort retiré ; ma santé est meilleure qu'elle n'a encore été depuis que je suis en France ; toute mon occupation est un mélange perpétuel d'étude sainte et profane ; la volonté de Dieu qui m'y attache sert à dissiper l'ennui que me cause quelquefois une étude profane, qui n'est pas trop selon mon goût. Malgré ce défaut j'ai cru devoir y donner encore un an ou deux avant d'entrer en théologie, car je prévois que les ministères auxquels la providence parait me destiner ne me laisseront guère alors le loisir d'apprendre ce qu'il sera à propos que je sache.

Je vous ai mandé dans mes autres lettres la situation de mon frère qui est maintenant chez mon oncle à Paris. Le R. P. Loyard vous en dira des nouvelles mieux que ma

«t vousjjugerez avec ma mère s'il est à propos de le faire repasser Tannëe prochaine. Je suis de tout mon cœur mes très chères sœurs,

Votre très humble et obéissant serviteur et frère

F. DuPLESsis, de la Compagnie de Jésus.

Bien des compliments à tous nos bons et bonnes amis.

Ma très Révérende Mère

Ma révérende mère de Ste-Hélène

Religieuse Hospitalière de V Hôtel-Dieu

A Québec.

A Blois, ce 15 Avril 1723.

Mes très chères sœurs,

La Paix de Notre Seigneur.

Voici la cinquième lettre que j'ai le plaisir de vous écrire ; vous avez dû en recevoir de bonne heure par l'isle Royale où M. Chéron qui a demeuré ici un mois et demi a conduit un vaisseau ; il m'a dit qu'il espérait aller jusqu'à Québec et qu'étant résolu de venir hiverner ici l'année prochaine, il m'apporterait lui-même vos lettres. Pendant qu'il a demeuré ici, il m'a fait l'honneur de venir me voir assez souvent, ainsi il pourra vous dire des nouvelles de ma santé qui est fort bonne maintenant. J'ai reçu encore cette année du gencin de votre part dont je vous suis bien obligé, il m'en reste encore une partie de celui que vous m'avez envoyé à Renne, il y a trois ans. Un de nos pères ■qui passa par ici cet hiver en arrivant de la Chine me dit

qu'il le trouvait très différent de celui que l'empereur de la Chine faisait chercher avec tant de soin. Cependant quand j'en ai pris il m'a fait du bien, et j'en ai donné il n'y a pas longtemps à un vieillard qui avait la fièvre depuis plus d'un an, il en a été guéri ^. J'aurais voulu avoir cet hiver dernier un peu de votre baume pour me guérir promptement d'une coupure que je me fis à la main et qui m'a iacommodé pendant quelque temps. Je n'aurais pas mandé à mon oncle de m'en envoyer, quoique je sache qu'il a encore chez lui une des deux grosses bouteilles que M. de Boishébert avait mis dans mon coffre qui a demeuré 3 ans à la Rochelle. Je ne sais si ma mère lui en a tenu compte. La raison qui m'empêcha d'en demander à mon oncle le curé, c'est qu'il ne m'écrit plus depuis que je lui ai fait des plaintes de la conduite grosssière et malhonnête quil fit tenir à mon frère lorsqu'il le retira de la Flèche ; il n'a pas même daigné me répondre au premier jour de l'an. Je crains bien que le changement qu'il fit faire à mon frère ne lui fasse bien du tort, car son régent m'a mandé ces jours passés en confidence qu'il ne travaillait guèi'e et qu'il négligeait beaucoup ses devoirs de congréganiste. Je ne saurais tirer de lui son inclination à l'égard du parti qu'il veut prendre, il ne m'écrit point. Le P. Davaugour m'a mandé qu'il penchait beaucoup du côté des armes, je lui ai mandé que ce parti là ne lui convenait point, n'étant point en état de soutenir la dépense d'une pareille condition. Si on

1. Le Ging-Seng. C'est le P. Lafltau qui le premier apporta du Canada en France cette plante précieuse. Les vertus du Ging-Seng sont expliquées au long dans une lettre du P. Jartoux, missionnaire à la Chine, insérée dans le sixième volume des Lettres éditantes et curieuses des Missionnaires de la Caupa^ie de Jésus et dans le petit imprimé du P. Lafltau : Mémoire présenté à S. A. R, Monsieur le Duc d^Orléans^ Régent du Royaume de France^ concernant la précieuse plante du Ging-Seng de Tartarie, découverte en Canada. Paris 1718.

pouvait lui avoir quelque emploi en Canada l'année prochaine je crois que ce serait le meilleur parti qu'il y aurait il prendre à moins qu'il ne se déclare ; car je vous avoue que je tremble pour lui dans les occasions où il est exposé ; j'aurais bien voulu qu'il eut fait sa philosophie mais s'il n'y a point d'inclination je lui ferai continuer sa rhétorique jusqu'au départ des vaisseaux : Prions Dieu qu'il le conduise dans ce temps p vi • lui si dangereux, les bontés qu'il a eu pour nous me font espérer qu'il n'abandonnera pas ce cher enfant. Je vous dirai que les religieuses de la Visitation nous ont envoyé ces jours passés des bouquets d'hiver pour notre autel, qu'elles croient inimitables, j'aurais voulu pouvoir leur montrer quelqu'une de ces belles fleurs qui naissent dans vos chambres dans toutes les saisons et qui conservent si longtemps leur éclat et leur beauté. Si vous m'en envoyez quelques unes que ce soit seulement une petite comme pour le St- Sacrement ou deux petits bouquets pour mettre aux deux côtés.

J'ai des compliments à vous faire de la part d'une dame hospitalière à qui vous en avez fait quelquefois par Mme Mahy. Je la vois quelque fois, c'est une fille qui a du mérite, belle-sœur de Mme Mahy. Je suis pressé de fermer ma lettre pour la donner à M. de Lantagnac ^ que j'ai rencontré en revenant de la campagne qui arrivait de Paris. J'ai passé la soirée avec lui et je l'ai prié de vouloir bien se charger de cette lettre, parce qu'il m'a dit qu'il partirait par un des premiers vaisseaux. Je suis de tout mon cœur mes très chères sœurs. (Signature enlevée).

1. Oaipard Adhémar, chevalier, sei&rneur de Lantagnac, capitaine des troupes, mort à Montréal en 1756.

. ABloisce 15 juin 1723.

Mes très chères sœurs,

La paix de Notre-Seigneur.

Vous avez apparemment déjà reçu 4 ou 5 de mes lettres et vous en auriez reçu davantage si j'avais eu réponse de la Rochelle où j'avais écrit pour savoir à qui je les pourrais adresser. Mandez moi le nom et l'adresse de celui qui fait les commissions de ma mère, je lui en adresserai pour vous les faire tenir par le Cap Breton, car on me dit que les vaisseaux qui devaient aller en droiture à Québec partaient très tard, je n'en ai reçu cette année que deux de votre part, celle où vous aviez mis quelques reliques du P. Grermain et du frère Pierre n'est venue jusqu'à moi ; n'oubliez pas je vous prie de m'envoyer la lettre circulaire du Père

Carheil quand Dieu l'aura appelé à lui et quelque chose qui lui ait appartenu, j'ai une grande dévotion à tous ces Sts. Missionnaires qui ont établi le royaume de Jésus- Christ dans notre pauvre pays. Je vois ici de temps en cemps une hospitalière une religieuse belle sœur de Madame Mahy notre cousine. Sa nièce qui est entré il y a trois mois aux hospitalières doit prendre l'habit au mois de septembre. Je me suis engagé à la prêcher sous le bon plaisir de M. notre évêque à qui elle en doit demander permission. Madame Mahy la religieuse m'a chargé de vous faire ses compliments, elle m'a dit en avoir reçus quelquefois de votre part par Mme Mahy qui est presque toujours à Paris avec son mari. Mandez moi je vous prie si ma mère ne trouverait point mauvais que je reçus maintenant de mon oncle la pension de 100 livres qu'elle m'a donnée : les revenus de ce collège presque tous remboursés en billet le met hors d'état de nous faire venir tous les livres qui conviennent à nos études, ce qui est une grande gêne pour pour ceux qui n'ont pas d'ailleurs de quoi se dédommager, je serais cependant très fâché de gêner ma mère en rien ne sachant en rien l'état de ses affaires. J'écris à la sœur Chausson ^ dont j'ai reçu la lettre qui m'a fait plaisir parce qu'elle me parait pleine de Dieu. Qu'il est rare dans ce temps de rencontrer des personnes qui lui sont parfaitement attachées, soyons de ce petit nombre il ne tient qu'à nous je l'espère par le secours de vos prières et de celles de tous nos bons amis.

i. Marie-Elizabeth Chausson, sœur de la Croix, décédée à l'Hôpital Général de Québec.

Je s

S avec toute Vafièction possible, n

3 très chères

Votre très humble et obéissant serviteur et ftèi-e,

F. X. DiTPLEsSia, de la Compagnie de Jésus.

Ma révérende mère,

La révérerule mère de l'Enfant Jésua, Religieuse Hospitalière de V Hôtel-Dieu.

A Québec.

A Blois, ce 17 janvier 1724.

Mes très chères sœurs,

La crainte de mériter des reproches que vous me faites toujours de ne vous pas donner de mes nouvelles d'assez bonne heure m'engage à prendre les devants comme vous le voyez par la date, j'adresse celle-ci à M. Bourgine ^ qui m'écrivit ces jours passés pour me donner avis qu'il a mis en carosse 2 boîtes que vous lui avez adressé pour moi ; . si elle vous est rendue heureusement, je me servirai souvent de la même voie. Je n'ai encore reçu qu'une petite lettre de ma mère qui m'est venue par la poste de la Rochelle, et deux de ma sœur de l'Enfant Jésus qui étaient

1 Hilaire Bourgine a agi pendant très longtemps comme agent d'affaires desreligieuses de l'Hôtel*Dieu en France.

dans la boîte que m'a apporté de votre part un prêtre du séminaire de St Sulpice ; la belle couronne qu'elle renfermait a été parfaitement bien conservée et servit pour la première fois le premier jour de l'an ; tout le monde en a admiré la beauté. J'aurai l'honneur d'en remercier la R. M. de la Conception. J'ai vu ici le P. Sirenne ^, qui y séjourna deux jours entiers par complaisance pour moi, cependant je ne pus pas profiter de ce temps comme je l'aurais voulu parce que j'avais à me mettre dans la tête un discours latin que je prononçai le lendemain de son arrivée devant M. notre évêque ^ et toutes les personnes de distinction de notre petite ville de Blois. Vous me blâmeriez peut-être si je ne vous en disais pas le sujet. C'était une satire contre les grands parleurs. Outre cela j'étais occupé À exercer mes écoliers pour une pièce de théâtre que je fis représenter deux jours après. Elle roulait sur les préceptes qu'on doit suivre pour gagner l'estime et l'affection de tout le monde. Malgré ces occupations qui sont comme vous pouvez croire bien dissipantes et assez pénibles je jouis toujours de la paix, de la tranquilité et du contentement que doit procurer à tout véritable chrétien l'accomplissement de la volonté de Dieu. Ne vous imaginez pas que toute l'année soit occupée à de pareils travaux. Je n'ai plus pendant le cours de cette année qu'un plaidoyer et une énigme à faire représenter au mois d'août prochain, après quoi j'irai selon toutes les apparences faire ma théologie à moins que le R. P. provincial ne me demande encore une année, parce que dans ces derniers temps nous n'avons pas pu entretenir au noviciat le nombre de jeunes gens

1 Jacques de Sirenne, Jésuite, venu en 1718, retourné en 1738

2 Jean -François Paul de Caumartin, évêque de Blois (1720-1733).

LETTRES DU P. DUFLESSIS 115

qu'on avait coutume de recevoir. Après tout comme ma santé est fort bonne en ce pays-ci et comme ma classe peu nombreuse me laisse bien du temps pour mes études particulières, je préférerai volontiers ce collège à toute autre demeure. Mon frère me fait des reproches sur ce que je vous ai mandé qu'il ne m'écrivait point, il m'a fait enfin la confidence de son ennui et de son chagrin depuis qu'il est à Paris. Quelques querelles qu'il a eues avec les domestiques lui ont attiré des réprimandes de mon oncle un peu sévères. Il s'est bien repenti d'avoir consenti qu'on le retirât de la Flèche, il me mande qu'il serait bien aise de continuer sa philosophie en France, mais que ce fut sur un autre pied que celui sur lequel il est chez mon oncle ; il n'entre point en détail des causes de sa peine, je l'attribue un peu à sa trop grande vivacité de laquelle je l'ai souvent repris. Je vous en dirai des nouvelles dans mes lettres suivantes. Unissons nos prières pour obtenir de Dieu qu'il protège ce cher enfant et qu'il lui inspire les sentiments do piété et de tendresse qui lui sont nécessaires pour donner à ma mère la consolation qu'elle doit attendre de lui. Je suis de tout mon cœur en J.-C. N.-S. V. C. F.

F. DuPLESSis, de la Compagnie de Jésus.

Ma révérende mère,

La révérende mère de Ste Hélène, Religieuse Hospitalière de V Hôtel-Dieu de Québec,

A Québec.

A Blois, ce 31 Janvier 1724.

Mes très chères Sœurs,

Il y a quinze jours que je vous écrivis pour la première fois, j'adressai mes lettres à M. Bourgine pour les faire partir par le premier vesseau qui ira à Tisle Royale. La triste nouvelle de la mort de mon oncle le Curé que je viens d'apprendre m'engage à y joindre celle-cy pour vous faire part de ma douleur et prendre part à la vôtre ; comme la lettre que j'ai reçu de Paris ne me marque point les circonstances de sa mort je ne sais quels motifs de consolation vous apporter : plaise au ciel qu'ils soient conformes à nos vœux. Après tout soumettons-nous humblement aux ordres d'un Dieu, dont la conduite est toujours adorable, et tirons cet avantage du sujet de notre affliction que la vu© de nos parents et de nos amis que la mort nous enlève nous per-

suade que nous ne tarderons pas à les suivre et que le temps de notre exil ne peut pas longtemps durer.

J'ai reçu depuis peu vos lettres et vous vous êtes servis pour exprimer les sentiments où vous vous trouvez de deux passages de F Ecriture qui m'ont attendri ; ils expriment parfaitement la disposition où je me trouve souvent en la présence de Dieu. In terra déserta etc. Super Jlumina Bahylonis etc., qu'on est heureux après tout quand toute la terre paraist comme un désert où nous ne voyons rien qui nous touche, quand la vue des désordres du monde nous afflige jusqu'aux larmes et nous rappelle le souvenir de la Céleste Jérusalem, nous fait soupirer après le moment qui nous en ouvrira l'entrée. La vue de nos faiblesses mêmes ne doit point nous troubler, nous chagriner, nous décourager, nous devons regarder Jésus-Christ comme un père plein d'ajQfection qui est plus choqué de la défiance que de la faiblesse d'un enfant qu'il aime tendrement, comme une mère pleine de tendresse qui relève son enfant toutes les fois qu'il tombe, qui le console de ses chutes, qui tâche de l'appaiser, numquid mater oblivisse poterit infantem suum. . Et si oblitafuerit, ego non obliviscar tui.

Voilà un des plus ordinaires sujets de ma méditation. Ce divin Sauveur veut aussi que nous le regardions comme un frère, comme un époux, comme un ami. Se defie-t-on quelque fois de l'amour d'un frère, d'un époux, d'un ami ; et s'en défier n'est-ce pas l'insulter et manquer au premier devoir de l'amitié. Voilà ce que je me dis à moi-même dans les tentations de sécheresse, d'ennui, de découragement et c'est ce qui me console de toutes mes faiblesses et quand Jésus-Christ disait à ses apôtres vos amici mei estisy n'étaient-ils pas sujets à des faiblesses pitoyables. Cette

confiance est le seul moyen de nous entretenir dans cette joie spirituelle que Jésus-Christ veut qui soit pleine et en tière au milieu des applications, des tentations et des persécutions. Ut gaudium vestrum ait plénum. Méditons sans cesse là-dessus et ne désespérons pas de pouvoir rompre tout-à-fait nos chaines.

Demandez-le pour moi comme je le demande tous les jours pour vous et puisque nous sommes attaqués du même mal ayons recours au même remède.

Je suis de tout mon cœur,

Votre très-humble et obéissant serviteur et frère, F. DuPLESSis de la Compagnie de Jésus.

A ma Révérende Mère

La Révérende Mère de V Enfant Jésus, Religieuse hospitalière de V Hôtel-Dieu de Québec

A Québec^

A Blois, ce 20 juin 1724.

Vous recevrez celle ci par mon frère qui passa ici il y quelques jours pour se rendre à la Rochelle. Il me parut fort mécontent du séjour qu'il a fait à Paris où il a regretté plus d'une fois le collège de la Flèche où tout le monde était content de lui et où il me paraissait assez content de lui-même. Dans notre entrevue de deux ou trois heures tout au plus je lui recommandai très instamment d'avoir pour naa mère tous les égards et la soumission qu'elle peut souhaiter, la vivacité extraordinaire que je remarquai en en lui me donnant sujet de craindre qu'il ne s'oubliât à à l'égard de la personne du monde qu'il doit honorer le plus. Je vous avoue franchement que toutes les fois qu'on m'a consulté snr son retour en Canada, je me suis servi du prétexte de mon éloignement de Paris pour me dispenser

de rien décider ; je voyais bien des inconvénients d*un côté et de l'autre qui ne se seraient pas trouvé, s'il était demeuré à la Flèche. Je souhaite que le parti qu'on a pris soit celui qui procure plus de contentement à ma mère et à lui. Je n'ai point été surpris du dégoût que mon frère trouvait au commencement de sa philosophie, il y avait 2 mois que les autres avaient commencé quand il commença à aller en classe. Il était demeuré pendant tout l'automne à St. Seneré, où il a retourné après la mort d^ mon on- •cle. Il vous racontera lui-même les pitoyables aventures •de ce voyage.

Je ne vous ai point encore accusé réception de toutes les belles choses que vous m'avez envoyé, je le fais ici. Votre couronne magnifique me fut remise bien conditionnée par un prêtre de St Sulpice peu de temps avant le premier jour de l'an. Quand on la vit sur le St. Sacrement on fut surpris de voir au milieu de l'hiver des fleurs qu'on croyait naturelles et pluseurs personnes s'approchèrent de l'autel pour en considérer la beauté, car on n'est point accoutumé d'en voir en ce pays-ci de si bien imitées ; vos deux bouquets encore plus beaux par l'arrangement agréarble des différentes espèces de fleurs dont ils sont composés me vinrent pas le carosse de la Rochelle environ un mois après. Le grand mouvement avait décacheté 2 paquets de médailles qui en roulant d'un côté et d'autre avait un peu terni l'éclat des plus brillantes fleurs, cependant ils ont été trouvé si beaux que les dames de la Visitation qui se croyaient parfaites dans cet art ne peuvent comprendre comment on peut travailler si délicatement i. Je n'en ai

1. Les fleurs préparées par les Ueligieuses Hospitalièrep de Québec ont toujours été en (grande renommée. Nous recueillons l'histoire de leur fabrication dans l'Histoire Manuscrite du Monastère :

point VU en France de si bien faits, j'y reconnais la déli- -catesse de la R.*M. de la Conception qui, à ce que je vois ne m'a point encore oublié. Je suis très sensible à son souvenir et je me fais un devoir de m acquitter tous les jours de rengagement que je me souviens que nous primes une fois de prier Tun pour l'autre, la part que j'ai dans ses prières me console dans ma tiédeur. Je lui en demande de tout mon cœur la continuation. Vos médailles m'ont fait

" La Mère Marie Renée de la Nativité avait toute la première commencé ici à faire des fleurs, la mère Quillemette de St. Augustin qni était venue depuis avait enchéri sur elle, elle se croyait sans vanité plus habile, mais à dire le vrai toutes deux n'excellaient pas dans ces bouquets. Elles faisaient de ces bouquets plats, attachés sur du carton qui ressemblent à de petites raquettes. Cela n'avait rien •de naturel cependant on les estimait, et ceux qui n'avaient jamais rien vu les trouvaient fort beaux. Quand ces deux maîtresses fleuristes furent mortes, la Rde. mère Jeanne Thomas Agnès de St. Paul' supérieure qui ne voulait pas laisser périr cette science dans la maison, chargea la sœur Jeanne Françoise Juchereau •de St. Augustin d'y travailler. Elle rappela ce qu'elle avait vu faire aux autres et ne se contentant pas de cela, elle s'avisa de monter les fleurs autrement surtout des œillets dont elle fit quelques petits buissons qui furent admirés par ceux mêmes qui en avaient vu en France : l'envie de mieux réussir encore fit qu'elle s'adressa aux couvents où nous avions quelques relations, pour avoir des mémoires et des patrons. Elle en demanda aux Carmélites, aux Bernardines, aux Religieuses de l'Assomption de la rue Si. Honoré à Paris que madame Pairot nous avait fait ôonnaître, aux Religieuses de la Visitation Ste-Marie de la rue St- Antoine, aux sœurs de Monsieur de I^auzon qui étaient religieuses l'une à l'abbaye du Trésor proche Paris, et l'autre à Metz en Lorraine. Toutes ces bonnes religieuses nous envoyèrent des recettes pour faire les couleurs et des patrons de toutes sortes de fleurs. Quelques-unes y joignirent des assortiments ponr y travailler. Nous primes le meilleur de tout ce qu'elles nous offrirent et de nous-mêmes nous avons trouvé plusieurs méthodes plus faciles et plus belles pour les teintures. Depuis ce temps-là on s'y est toujours perfectionné en sorte que les fleurs que nons faisons passent pour être très naturelles, délicates, bien assorties, bien montées, et qne nos bouquets sont si recherchés que nous ne pouvons pas en fournir à toutes les personnes qui nous en demandent; non seulement en ce pays mais- en Angleterre, aux Iles de l'Amérique et en France, où il ne se passe pas d'années que quelqu'un ne se fasse un plaisir d'en emporter. A la cour même où sansdoute on se connaît en beaux ouvrages, nos fleurs y sont vantées, et un grand nombre de dames du premier rang ont été curieuses d'en voir. Il est vrai que ce qu'elles trouvent de plus admirable c'est que des canadiennes travaillent avec tant d'art et de propreté et imitent si bien la nature car elles ont de la peine à croire que les filles de ce pays aient tant d'adresse.

"On nous a plusieurs fois demandé des bouquets d'autel pour des séminaires et pour des couvents, et ceux que nous leur avons envoyés ont été regardés comme des chefs-d'œuvre, nous avons eu aussi l'honneur de couronner N. S. en quantité de provinces et de villes de France, où l'on préfère nos fleurs à celles qui se font dans ces endroits là. C'est un avantage qu'on doit ce me semble conserver Cet ouvn^e convient à des Rses, et le profit qui en revient peut soulager la mai* son...

honneur, j'en ai fait des distributions magnifiques, elles s'étaient parf aitemeut bien conservées. J e ne vous parle point de ce beau flacon de Baume qui est venu jusqu'à moi sans aucun accident, j'en ai fait des cures merveilleuses, on m'appelle ici le médecin des corps et des âmes, à cause d'un assez grand nombre de contreverses dans lesquelles Dieu s'est voulu servir de moi pour ramener des personnes rebelles à l'église. J'attribue ces succès aux ferventes prières de ceux avec qui j'ai le bonheur d'être uni et-ii qui vous avez eu la bonté de me recommander . Les «hérétiques sont déchaînés contre moi, mais c'est en cela même que j'y reconnais le doigt de Dieu, plus j'approfondis les artifices des hérétiques et plus je tremble pour notre cher pays et surtout pour les communautés religieuses très difficiles à détromper. Je ne saurais vous exprimer les scandales et les divisions qui régnent dans les communautés de religieuses où les novateurs ont su faire glisser adroitement l'indépendance et le mépris des décisions de l'église. Il y a un assez grand nombre de maisons religieuses que les évêques ont été obligés d'interdire de l'usage du sacrements à cause de leui^ obstination. Le respect et l'attachement que j'ai pour votre communauté m'engage à prier Dieu tous les jours qu'il ne permette pas que l'esprit d'erreur s'y puisse jamais introduire. Je me recommande aux prières de vos bons et bonnes amies en J. C. N. S . et je suis de tout mon cœur mes très chères sœurs

Votre très humble et obéissant frère et serviteur, F. DuPLESSis, de la Compagnie de Jésus.

A ma Révérende Mère de

Ste Hélène, Religieuse hospitalière, de V Hôtel Dieu de Québec,

à Québec^

à Tours ce 6ème Avril 1725.

Mes très Chères sœurs,

Je vous avoue que j'ai été surpris de la première ligne que j'ai lu dans vos lettres ; vous me mandez que vous avez été sur le point de ne point écrire, et quoi voudriez-vous tomber dans un défaut contre lequel vous m'avez si fort prévenu. Vous me reprochez même d'y être encore encoretombé l'année dernière quoique je vous aie adressé des lettres par quatres voies différentes malgré les occupations, extraordinaires qui demandaient tout mon temps. Pour les jours de fête et de congé j'étais occupé dans des disputes de controverse avec les ennemis de l'église et avec ceux qui s'étaient laissé prévenir par leurs raisonnements captieux. Voici ce qui y donna lieu. J'eus plusieurs conversations avec une dame pleine d'esprit nommé Mme Duples-^

4sis qui passait pour le bel esprit du parti et chez qui ces Messieurs s'assemblaient pour y débiter toute leur morale lui ayant découvert leurs artifices elle m'envoya un jour les trois volumes du nouveau testament de Quesnel. Je les déchirai sur le champ et rendis les couvertures des livres à celui qui me les avait apportés afin qu'il les put montrer à ceux qui m'accuseraient d'avoir engagé cette dame à s'en défaire pour les garder moi-même. Le lendemain les gens du parti faisaient mon procès de tout côté et on ne me condamnait à rien moins qu'à être brûlé ou assommé. De toute part on venait faire des reproches à Madame Duplessis de s'être défait d'un si précieux trésor ; -on lui mit en tête les objections les plus captieuses pour l'engager à rentrer dans le parti, sur quoi elle me pria de lui donner une petite instruction qui renfermât la réponse à leurs principales objections. Je le fis et je l'intitulai instruction familière sur le neuvième article du symbole. Quand on la vit on en tira une infinité de copies les unes pour s'en servir contre les a.rtifices des novateurs, les autres pour la censurer . On l'envoya à Mr. l'évesque qui était à Paris, mais je l'avais prévenu en lui mandant les calomnies que les menteurs débitaient sur mon compte. Il porta mon écrit au parlement voulant le faire condamner pour favoriser ces messieurs, mais ceux des conseillers à qui il s'adressa lui ayant dit que cela ne les regardait pas, il fit publier un mandement dans son diocèse par lequel il défendait dans son diocèse l'usage de tous les catéchismes des autres diocèses et surtout ceux qu'on répandait sans nom d'auteur. Il n'en fallut pas davantage pour piquer la curiosité d'un chacun on jugea qu'il fallait qu'il n'y eut rien trouvé à réprendre puisqu'il n'osait l'attaquer en particulier. Ceux qui se déclaraient hautement pour l'église on les appelait les Ca-

nadiens. Quelques calvinistes même ayant lu mon instruction la transcrivirent et dirent qu'ils n'avaient rien vu qui sappât mieux les fondements de leur séparation. Je leur prêtai quelques autres écrits qui les désabusèrent . Après^ cela vous pouvez juger dans combien de liaisons et de conversations il me fallut entrer et de quel étude j'avais besoin pour être en état de répondre à tout. Ne soyez donc pas surprises si je vous écrivis brièvement et aujourd'hui même que je vous adrçsse celle-ci . J'ai un sermon à me mettre dans la tête pour le jour de l'annonciation . N'attribuez donc pas à l'indiflPérence la brièveté de mes lettres et soyez convaincues que je ne me déferai jamais de la considération avec laquelle je suis

Mes très chères sœurs Votre très humble et très obéissant

frère et serviteur F. Duplessis,

de la compagnie de Jésus A 7na révérende mère

La Révérende mère de Ste-Hélène

Religieuse hospitalière de V Hôtel-Dieu

A Québec,

A la Flesche, ce 5 Mai 1725.

Mes très chères sœurs.

Je vous ai adressé par les premiers vaisseaux un paquet dans lequel était un écrit que vous m'avez demandé et que j'avais composé à Blois pour découvrir les fourberies -des ennemis de la religion aûn que vous ne me reprochiez plus que je ne vous ai envoyé aucune des productions de mon esprit ^ ; vous y trouverez les motifs les plus capables de vous engager à bénir Dieu d'avoir été élevé dans les sentiments de soumission qu'on doit à l'autorité de J. C. résidente dans les pasteurs qui nous tiennent sa place. Si vous saviez combien il y a en France de communautés re-

1 Cet écsrit fut re;u à Québec. Il nous a été impossible de nous le procurer

ligieuses infectées des nouvelles hérésies et quels troubles •épouvantables cela cause, vous béniriez Dieu d'avoir été a,ppelé dans une communauté où on peut être bien catholique sans être exposé aux persécutions les plus outrées.

Je crois vous avoir déjà mandé avec quelle bonté Mgr Tarchevêque de Tours a reconnu les soins que je m'étais donné pour former la jeunesse de son diocèse, Dieu a voulu dès ce monde me dédommager des peines que m'a voulu faire Tevêque de Blois tandis que je me donnais lés mêmes peines dans le sien. Cet aimable archevêque qui passe pour le plus savant qui soit en France et un des plus fer- 'mes pour la défense des intérêts de la religion, me reçut .avec des témoignages de bonté qu'on ne peut trouver que dans un véritable ami ; il me fit sous-diacre le 1 6 de Mars. Le 17 il me fit diacre, et le 19, jour de St-Joseph, il me fit prêtre sans vouloir admettre aucune autre personne à ses ordinations, afin de me faire sentir qu'il se faisait un plaisir de le faire pour moi seul. Etant de retour en ce collège, j'ai dit ma première messe le jour de Tannonciation. Je vous laisse à penser mes chères sœurs si j'attends de vous un redoublement de prières dans les deux fêtes où j'ai reçu de Dieu deux grâces si grandes, mais qui portent avec elle •de si terribles obligations . Sous la protection de la très Ste. -Vierge notre bonne mère et du glorieux St-Joseph dans la dévotion duquel nous avons été élevé que ne pouvons-nous pas attendre 1 Vous pouvez juger si je vous oublie tous le? matins, lorsque je porte entre mes mains notre bon maître, et si ma messe est un peu longue, l'affection •que j'ai pour vous en est la cause, car je vous avoue que <;'est pour moi un plaisir bien sensible de considérer dans le cœur de Jésus-Christ la place que vous y tenez. Courage, mes très chères sœurs, aimons Jésus-Christ, aimons sa

croix, aimons à être oublies, inconnus et méprises comme kii. Fermons les yeux à tout ce qui se passe autour de nous pour ne nous occuper que de la bonté d'un Dieu qui nous aime malgré nos faiblesses et nos misères. Vous me reprocheriez peut-être mon silence si je ne vousjdisais que la providence m'a mis dans l'exercice du ministère évangélique presqu'aussitôt que j'en ai eu le caractère.^l n'y avait pas 8 jours que j'avais dit ma 1ère messe lorsque le P. qui prêchait dans notre église étant tombé malade, le P. recteur de ce collège me demanda si je pourrais y suppléer, j'acceptai sa proposition comme un ordre de la providence. Je le fis 4 fois et Dieu voulut bien y donner quelques bénédictions. Aux approches de la semaine sainte, on vint me demander des sermons pour plusieurs communautés religieuses, de sorte que pendant la quinzaine de Pâques, je prêchai 8 fois. Quelques-uns de mes amis craignant que cela ne m'incommodât, m'ont accusé d'indiscrétion, surtout pour avoir demeuré 4 heures en chaire le vendredi saint, mais avec tout cela je n'en ai point du tout été incommodé et je n'ai pu me dispenser de promettre de prêcher les jours de l'ascension, de la Pentecôte, de la fête du St-Sacrement, de l'Assomption et de Ste Magdeleine. Vous me demanderez peut-être comment cela s'accorde avec mes études de théologie, je vous dirai que je suis la méthode de Mr. Glandelet qui la veille qu'il devait prêcher rangeait dans sa tête 2 ou 3 réflexions importantes et s'abandonnait pour le reste aux mouvements de l'esprit-saint. Mes études de théologie et les soins que je dois à nos pensionnaires ne me permettent pas d'apporter d'autres préparations. Vous savez de qui doit venir le vrai succès, ainsi j'ai besoin de vos prières et de celles de tous vos amis. Que ce ne soit pas en vain que Dieu vous a lié d'amitié avec tout ce qu'il y a dans notre

LETTRES DU P. DUPLBSSIS 12^

pauvre pays de personnes distinguées par leur piété. Le temps approche où il faudra prendre mon parti pour le reste de ma vie, car je compte aller au troisième an de Noviciat de l'automne prochain en un an. Il y en a beaucoup parmi vous qui croient que je retournerai en Canada . On me le demande tous les jours, mais je ne me suis ouvert à personne, et en effet je n'ai point pris mon parti ; et je ne le veux prendre qu'après ma retraite de 30 jours, ainsi mes très chères sœurs à vous même pour qui je n'ai rien de caché je ne pourrais dire ce que je deviendrai. Priez Dieu que je m'écarte jamais de ses desseins. C'est dans l'union de son annour que je suis Mes très chères sœurs.

Votre très humble et très obéissant serviteur,

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