F. FRANÇOIS-XAVIER DUPLESSIS
Sous l'ancien régime le Canada a dpnné le meilleur de son sang au service de la France. Dans ce pays de frontières et d'avant-postes où la guerre régna en maîtresse pendant un siècle et demi, il n'y avait qu'une carrière ouverte aux fils de famille : celle des armes. Nés entre deux batailles, bercés aux roulements du tambour, dans des manoirs percés de meurtrières, les enfants n'entendaient parler que d'escarmouches, de surprises, d'embuscades, d'aventureuses expéditions à travers les forêts lointaines ou sur des mers inconnues. De temps en temps leurs pères apparaissaient au foyer désert, les soulevaient sur leurs larges poitrines, couvertes parfois du sang
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de quelques barbares tués le long des routes, puis repartaient. Comme plus tard on la dit de Tépoque napoléonnienne, ces générations nées au sein de la guerre devaient vivre pour la guerre. La France qui avait besoin de soldats excitait à dessein la passion des armes parmi cette jeunesse ardente. A quinze ans le collégien fermait ses livres et ceignait l'épée. L'armée et la marine de France comptent parmi leurs^gloires les plus pures plus d'un fils de cette colonie perdue^ Les étonnantes expéditions de d'Iberville sur les mers désolées du nord n ont de comparables que les exploits et les coups d'audace des Jean Bart et des Duguay- Trouin. Bedout, né à Québec, devenu amiral de France, en cohibattant pour sa mère patrie, égala au dire d'un fameux homme d'état anglais, les héros de l'antiquité. Les de Vaudreuil, les Denis de Bonaventure, les Martin, tous fils du Canada, ont promené sur les mers le drapeau triomphant de la France.
Le philosophe Rajmal qui a tracé un portrait si touchant des mœurs des anciens colons de TAcadie, alors qu'il croyait cette nation détruite, s'est montré d'une rigoureuse sévérité pour les Français du Canada. " On ne leur trouvait, dit-il, aucune sensibilité pour le spectacle de la nature ni pour les plaisirs de l'imagination, nul goût pour les sciences, pour les arts^
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pour la lecture, pour rinstruction" ^. Si haut que Raynal ait pu s élever dans ses rêves soit-disant humanitaires, s'il eut mieux connu l'histoire du Canada il n'aurait certainement pas porté ce jugement destiné à faire croire à la postérité que la France n'avait donné que des rejetons abâtardis sur les rives du Saint- Laurent. Une ^ colonie naissante ne peut avoir les goûts et les raffinements artistiques des Athéniens. Sous le régime auquel la métropole les soumettait nos ancêtres devaient se faire soldats. Au tomahawk des Iroquois et aux balles des Anglais il fallait répondre par l'épée et le fusil et savoir frapper drû. . L'ennemi qui vient s'emparer de vos champs, violer vos femmes et massacrer vos enfants ne se laisse pas arrêter d'habitude part des madrigaux ou des ballades à la lune.
Cependant, malgré la vie de combats que les Ca nadiens durent mener sous le régime français, quoique toute la population fut pour ainsi dire sans cesse: sous les armes, on est étonné, quand on consulte les documents de l'époque, de voir le degré d'instruction que possédaient ces générations. Québec, qui ne pouvait être comparée alors qu'à une bourgade d'une pro-
. Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce de Européens dans les deux Indes— éd\t\oQ de 1S42. VIII-120
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vince reculée de France, avait deilx collèges et un couvent où l'on donnait l'instruction la plus soignée. De
1665 à 1759 le séminaire de la petite capitale de la Nouvelle-France donna au clergé national cent six prêtres .nés dans le pays, et les Jésuites formèrent des notaires, des magistrats, des fonctionnaires et des praticiens de toutes sortes. On constate par les inventaires de l'époque que le goût de la lecture était répandu d'une façon surprenante. La classe des lettrés s'élargissait de jour en jour, et dans les couches moyennes de 1608 à 1759, sur cent colons, il n'y en avait pas vingt qui ignorassent l'écriture ^. Dans Québec, les principales pièces de Corneille et de Racine furent jouées presqu'aussitôt après leur apparition en France, et la plupart des seigneuries de la contrée possédaient au commencement du dix-huitième siècle un ou deux maitres d'écoles.
Les philosophes pouvaient-ils désirer mieux ?
Raynal aurait voulu que le Canada donnât des poètes et des savants à la France. Nos pères avaient, il est vrai, une instruction assez rudimentaire, ce qui ne les empêchait pas d'être de bons négociants, de rudes travailleurs, de braves soldats. Gens pratiques ils
1. Nous pouvons faire cette appréciation avec d'autant plus de certitude ([ue nous avons parcouru et annalysé avec attention tout3s les étnds-- das iiot.xires <l\ù ont pratiqué dans la colonie pondant ce siô.^le et demi.
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avaient appris par les nouvelles qu'ils recevaient de France, que sur les théâtres de Paris l'on se moquait des bourgeois qui afFectuaient d'avoir le goût des belles <5hoses et faisaient parade de leur science quand leur métier était de vendre du drap. Personne plus qu'eux n'admiraient les grands spectacles que la nature donne •sur cette belle terre d'Amérique, avec ses forêts immenses, aux fleuves superbas comme décors. Ils les •<;hantèrent à leur façon par de rudes combats pour les conserver à la France. C'est ainsi qu'ils écrivirent «avec leur sang un poème héroïque.
Mais ces considérations nous entraînent loin du sujet que nous proposons de traiter.
Depuis quelques années nous nous sommes efforcé •de faire connaître à nos compatriotes, dans une série de monographies, quelques uns de ceux qui se distinguèrent autrefois sous le régime français soit <lans les armes, soit dans les voyages, soit dans la ma- .gistrature ou encore comme simples défricheurs. Nous 'voulons leur présenter aujourd'hui un fils illustre du 'Canada dans la classe des lettrés, et répondre par des faits aux accusations de Raynal.
Nous voulons rappeler à la mère patrie que le Canada lui adonné au dix-huitième siècle un de ses plus
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illustres prédicateurs : le P. Jésuite François-Xavier Duplessis, né à Québec le 13 Janvier 1694, et qui fut le plus grand apôtre, ce semble, de toutes les provinces du nord de la France, durant les trente années qui précédèrent la destruction de la Compagnie de Jésus, par les Parlements.
En 1689 M. Georges Regnard, sieur Duplessis, père du prêtre illustre que nous allons nous efforcer de mettre en lumière, vint au Canada pour y exercer un emploi dans les bureaux de la trésorerie coloniale à. Québec. Comme c'était un homme de bien, " craignant Dieu " et fort assidu à ses devoirs, il ne tarda pas à s'attirer la confiance de ses supérieurs. Aussi à la mort de M. Jacques Petit de Verneuil, trésorier des troupes de la marine, arrivée au mois de juin 1699, fut-il chargé de lui succéder dans cette positien qu'il avait déjà remplie temporairement à la satisfaction générale. L'année précédente, l'intendant de Champigny l'avait déjà choisi comme receveur de l'amirauté ^ A cea
1 Archives coloniales de la marine — Canada — Correspondance générale Vol. 16. 27 octobre 1698.
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deux fonctions importantes vint se joindre en 1705 celle d'agent général et particulier de la compagnie de la colonie que M. Duplessis exerça conjointement avec M. de Lotbinière ^.
Toute la carrière coloniale de M. Duplessis se borna à la partie j&nancière des affaires de la colonie. Homme d'ordre et bon chiôreur, sa comptabilité put subir L'exam en le plus sévère.
Après vingt ans de service le gouverneur de Vaudreuil rendait de lui au ministre le témoignage le plus flatteur. " Le sieur Duplessis, trésorier, écrivait-il, m'a prié de vous rendre compte de sa conduite. Je puis vous dire qu'il remplit ici ses devoirs d'une manière à contenter tout le monde ^."
M. Duplessis aurait pu, comme tant d'autres ofiiciers de finance, spéculer avec les fonds du roi et s'enrichir, mais il aima mieux garder une réputation d'honnête homme laborieusement acquise. Comme agent de la compagnie de la colonie il eut souvent maille à partir avec les directeurs de cette institution, marchands âpres au gain, soupçonneux et querelleurs,, qui ne pouvaient comprendre qu'un comptable put
1 Commission d'agent général et particulier de la compagnie de la coloniopour les SS. de Lotbinière et Duplessis. — 11 septembre 1706. Registre d'ordon,' nance de* i7itendants—yo\. I
2 Lettre de Vaudreuil.— loc. cit. 32, p 78
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être fidèle, au milieu de tant de transactions compliquées, presque toujouK liquidées à long terme par des lettres de change ou du papier monnaie émis suivant le caprice d'un intendant pas toujours scrupuleux.
M. Duplessis dut en appeler souvent aux tribunaux de la colonie pour se protéger contre les exigences de ces marchands avides. Après avoir obtenu gain de cause il n'était pas encore satisfait. La justice pouvait lui avoir donné raison au point de vue stricte des affaires, mais ce qu'il voulait c'était la justification la plus complète auprès de ceux qui avaient mis ^n lui leur confiance. Fallait-il aller jusqu'au conseil du roi pour éclaircir un démêlé obscur il n'hésitait pas ^,
Au cours de ses difiîcultés avec la compagnie les mémoires qu'il envoya à la cour furent si nombreux, si remplis de détails minutieux, qu'à la fin le ministre importuné écrivait à M. de Vaudreuil pour lui demander de supplier son trésorier de ne plus lui adresser d'écritures.
En dépit des misères que la compagnie suscitait à son agent, les administrateurs de la colonie qui le
1 Cf ; Registres d'ordonnance des intendants vol. 1—19 septembre 1705, 26 septembre, 1 novembre ; 8 mai 1706, 9 septembre, 4 décembre, 11 décembre ; 30 janvier 1707, 5 février, 24 mars, 29 avril, 3 novembre, 9 novembre.— Vol. II— janvier 1708, p, p. 60, 64, 80, 83, 85.— Vol. III— 31 mai 1709, 13 octobre 1709.
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voyaient à Tœuvre le confirmèrent chaque année dans sa position de trésorier de la marine ^. Ce choix vingt fois repété est la meilleur éloge que Ton puisse faire de l'intégrité de M. Dupleasis.
Le trésorier Regnard Duplessis était originaire
de la Champagne. Il avait épousé en France damoi-
selle Marie Le Roy qui appartenait à une excellente
famille de Chevreuse, près de Paris. De ce mariage
naquirent huit enfants. La mort en prit la moitié au*
berceau ^ et quatre vécurent pour perpétuer la mémoire
du trésorier. L'ainé de la famille, Marie- André, née
à Paris le 28 Mars 1687, avait deux ans lorsque ses
parents partirent pour le Canada, Elle fut élevée à
Chevreuse par sa grande mère. Lorsquelle eut quinze ans (1702) madame Duplessis passa en France pour
l'amener à Québec. Cette jeune personne, douée d'une grande beauté et d'un esprit fort cultivé, fit sensation lorsqu'elle parut dans les salons du château Saint- Louis et au palais de l'intendant . Plus d'un officier
i loc. cit.— Vol. IV— 24 septambre 1710, p. 116 ; Vol. V- 3 octobre 1711— p. 47'
'2. lo Louis, filleul de Frontenac, né et mort à Québec le 29 Janvier 1693. 2o Nicolas- Joseph, né à Québec le 18 Mars 1695, mort le 18 avril 1695. 3o Joseph, né à Québec le 6 avril 1697.
4o Antoine-Louis, né à Québec, le 25 Novembre 1699, mort le 16 Mars 1700.
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de la garnison en tenta la conquête ; plusieurs personnes de condition la recherchèrent en mariage. Mais la belle Marie -André était déjà promise. C'est dans le cloître de THôtel-Dieu de Québec, que le 2 juillet 1707, son fiancé l'appelait et qu'elle lui jurait fidélité, ^près deux ans de noviciat ^ sous le nom de Sainte- Hélène.
Le deuxième enfant de M. Duplessis naquit à Québec le 7 février 1692 et reçut au baptême le nom ■de Geneviève. A Tâge de vingt et un ans, Geneviève suivait sa sœur au monastère et y prononçait ses derniers vœux le 5 juillet 1714. Elle prit en religion le nom de l'Enfant Jésus.
Le 14 janvier 1694, le curé de Québec, Messire François Dupré, baptisait le quatrième enfant de M. Duplessis, né la veille. Le parrain François Provost, lieutenant de roi à Québec et la marraine dame Louise Elizabeth de Joybert, femme de M. de Vaudreuil, commandant des troupes du roi au Canada, lui donnèrent le nom du grand apôtre des Indes, François- Xavier. C'est lui qui devait devenir un jour un des plus illustres prédicateurs de la France au XVIIIe siècle ^.