AU CAIRE, DÉLÉGUÉ PAR M. LE CONSUL GÉNÉRAL D'ANGLETERRE
Port-Saïd, 15 novembre 1864.
Par contrat, en date du 15 janvier 1864, la Conjpagnie universelle du Canal de Suez a traité avec M. Aiton, entrepreneur, pour Texécution de travaux de dragage s'élevant à environ 30 millions de francs.
M. Alton, en vue de raccomplissenient de ses obligations, a fait venir à Port-Saïd un certain nombre d*ouvriers anglais. — Aujourd'hui ces ouvriers amenés par M. Aiton, et du payement desquels il a, par suite, toute a responsabilité, sont au nombre d'environ cent soixante .
Des difficultés se sont élevées entre la Compagnie et M. Aiton, dans le détail desquelles je ne crois pas, M. le chancelier, devoir entrer ici, mais qui ont paru à. la Com< pagnie exiger la résiliation du marché. A Theure qu'il est, notification de cette résiliation doit avoir été faite, par les voies légales, à M. Aiton, au domicile judiciaire qu'il a choisi à Paris. — Vous pouvez et devez donc considérer ce marché comme dès à présent résilié. — J'ajoute que cette mesure est absolument dans les facultés de la Compagnie, non seulement aux termes de l'article 19 du contrat entraînant la résiliation pure et simple et sans indemnité, par le seul fait de la non exécution de la quantité d'ouvrage proposée pour la première période
du travail — période échue au 13 octobre dernier ; — mais encore, à un point de vue plus général, aux termes des lois françaises dont M. Aiton, par son contrat même, a accepté Tapplication aux difficultés qui pouvaient surgir, lesquelles lois énoncent que tout marché d*entreprise est résiliable moyennant indemnité, s'il y a lieu. — La question d*indeainité, si M. Aiton croit devoir la soulever, sera ultérieurement tranchée par le tribunal compétent. — Il me suffit d'établir ici le droit absolu de la Compagnie à faire prononcer la résiliation, et de vous informer, pour qu'au besoin il ne reste aucun doute à M. Aiton à cet égard, que la Compagnie s'est mise en mesure d'user de ce droit, par les voies légales.
M. Aiton n'a pas attendu cette signification de résiliation pour ralentir dans une large mesure la marche de ses travaux. Par lettre, en date du 9 septembre dernier, il a fait savoir à M. le directeur général des travaux que si la Compagnie n'accédait pas à un certain nombre de demandes par lui formulées, il éteignait les feux de la majeure partie de ses dragues.
J'ai fait de vains efforts, moi-même, pour faire comprendre à M. Aiton que ces demandes étant contraires à la lettre de son marché, la suspension partielle de travail dont il menaçait la Compagnie imposerait à cette dernière Tobligation de prendre telles mesures que de droit pour sauvegarder ses intérêts, et c'est sur Tinutilité de mes instances que j'ai décidé la résiliation du contrat.
Telle est la situation, et elle ne réclamerait en rien l'intervention du consulat général britannique, si M. Aiton, en même temps qu'il se mettait ainsi en état d'hostilité vis-à-vis de la Compagnie, en même temps qu'il suspen-
dait effectivement les travaux, qui seul» pouvaient déterminer de nouvelles délivrances de fonds en sa faveur, se fût assuré les ressources nécessaires aux payements que lui imposaient ses obligations vis-à-vis des tiers. Il n'en a rien été. Par lettre, en date du 22 octobre dernier, il prévenait la direction générale des travaux que si la Compagnie ne le mettait pas à môme d'acquitter la portion demeurant due sur les frets de navires qu'il attendait, il se verrait dans la nécessité de renvoyer ces navires sur la plus proche place de commerce, pour y faire vendre les cargaisons. La Compagnie, nonobstant l'état flagrant d'hostilité dans lequel s'était placé M. Aiton, a bien voulu, pour lui venir en aide, lui tenir lieu de banquier dans cette circonstance, et elle a fourni les fonds. — Il n'eât pas inutile de rappeler ici qu'antérieurement M. Aiton, ayant fait valoir à la Compagnie un besoin pressant d'argent, avait obtenu, à titre de concours bénévole et ne ressortant en aucune façon des obligations du contrat, une avance de 500,000 francs.
Enfin, en dernier lieu, le 6 courant, M. Aiton prévenait M. l'ingénieur chef de la division de Port-Saïd que le lendemain 7 était le jour de paye de ses hommes ; qu'il était hors d'état de pourvoir à cette paye, et que si la Compagnie ne lui fournissait pas les fonds ou ne désintéressait pas directement ses ouvriers, il ne répondait pas de ce qui pourrait arriver.
Le fait était extrêmement grave. — L'ouvrier auquel est dil un salaire n'admet pas que ce salaire ne lui soit pas compté, quand l'heure de la paye a sonné. — Il pouvait en résulter des désordres. — La Compagnie n'a pas voulu encourir vis-à-vis de vos nationaux le reproche d'avoir laissé la porte ouverte à des événements fâcheux .
— Il y avait pour elle une somme importante à débourser — 63,000 francs environ — dont la rentrée était plus ou moins compromise. —Elle n'a pas hésité; la paye a eu lien par ses soins directs.
Mais ce qu'elle a fait une fois, elle ne saurait le refaire,
— M. Alton a sufHsamment témoigné de son insufQsance d'argent pour qu'il n'y ait pas lieu de s'en rapporter à lui pour le payement de ses hommes à la paye prochaine. — Il y a plus; consulté par M. le directeur général des travaux, à cet égard, il a répondu que jusqu'à ce que les affaires en litige fussent réglées, la Compagnie devrait, soit avancer l'argent pour le salaire des hommes, soit payer ce salaire elle-même.
Dans ces conditions, la Compagnie universelle ne peut que décliner vis-à-vis de vous toute responsabilité à l'égard des tiers, et des préjudices et accidents de toutes sortes qui pourront être pour vos nationaux la conséquence de cette situation. — Les ouvriers amenés par M. Alton ne sauraient demeurer à Port-Saïd sans y être payés. M. Alton refuse de le faire autrement qu'avec les fonds de la Compagnie, et cette dernière n'est plus disposée à se mettre ainsi en avance. D'autre part, le marché Alton est de fait résilié. Le maintien à Port-Saïd desdits ouvriers n'a donc plus sa raison d'être. — Précisément un bateau à vapeur anglais est dans le port, avec lequel il sera sans doute facile de s'entendre pour le rapatriement de ces hommes. — Il vous appartient. Monsieur le chancelier, d'y pourvoir. La Compagnie se met dès à présent à votre disposition pour vous couvrir — sous réserve de toutes répétitions à exercer vis-à-vis de M. Alton — des dépenses auxquelles vous seriez entraîné de ce fait et dont l'entrepreneur ne voudrait pas fournir les fonds.
JOURNAL ET DOCUMENTS 3i
A M. LE DUC d'ALBUFÉRA, A PARIS.
Alexandrie, le 3 décembre 1864.
J'ai reçu hier voire excellente lettre relative à voire conversalion avec M. Drouyn de Lhuys, dont Merruau m'a complété les détails. — On ne pouvait pas mieux dire de part et d'autre. — Vous avez le talent de vous faire bien écouler et comprendre. Je dirai comme le ministre : « Voilà comment la question doit être posée. » Je ne doute pas que tout cela ne finisse bientôt à notre avantage.
Quoique mes rapports avec, le Vice-Roi ne laissent rien à désirer, je me tiens dans une très grande réserve au sujet de notre projet de convention, en attendant le résultat de Tintervention du ministère, à Constantinople et à Alexandrie. J'ai eu quelques détails sur ce qui s'est passé à Constantinople, les voici: Nubar-Pacha, d'accord avec Fuad-Pacha et les agents de Bulwer, a rédigé luimême le contre-projet et l'a ensuite apporté au premier drogman de l'ambassade de France, qui a cru pouvoir le discuter lui-même avec la Porte. Le changement de front du Vice-Roi, au retour de Nubar de Constantinople, n'a pas eu d'autre cause que l'assurance donnée par Nubar que l'ambassade de France avait approuvé le contre-projet.
Affaire Aiton. — Il n'est pas encore dit qu'il n'y aura pas de résiliation amiable. — Cependant je n'y compte
pas beaucoup. — Demain je repars pour Port-Saïd, el m*y trouverai le 10, jour de la paye des ouvriers anglais. — Je sais que M. Aiton est tout à fait dans l'impuissance d*y pourvoir.
J'emmènerai avec moi M. Doblgnies, le nouveau chancelier du consulat général de France. J'ai demandé à M. Tastu de le déléguer à Port-Saïd pour les constatations légales, afln d'éviter, en cas de procès, les objections au moins morales que pourrait faire M. Aiton ou son défenseur contre la double qualité de M. Laroche, agissant comme ingénieur de la Compagnie et comme agent consulaire.
Je me suis occupé, avec beaucoup de soin, en dernier lieu, des moyens de communications régulières entre l'Egypte habitée et l'Isthme. —Cette absence de communications est la principale, si ce n'est la seule cause des souffrances réelles qu'éprouve notre personnel par suite de l'insuffisance et de la cherté excessive de tous les aliments et approvisionnements dans le désert. Le prix de la pension la plus infime des agents, qui était jusqu'ici de 150 francs par mois, chiffre déjà exorbitant, va être porté au prix de 180 .francs. La table d'un degré supérieur ne coûtera pas moins de 240 francs par mois.
Le directeur général des chemins de fer égyptiens à qui j'ai demandé un service régulier entre Alexandrie et Zagazig, a montré ma lettre au Vice-Roi qui lui a donné Tordre de faire un accord conforme à ma demande. Voie en quoi consiste cet accord conclu avant-hier, au Caire, entre Abderhaman-Bey et moi. — 1° A partir du 1" janvier 1865, la Compagnie pourra charger quatre fois par mois, à jour fixe, un ou deux wagons par le
;"J~*^ IJOIÎRNAL ET DOCUMENTS 33
train de marchandises se rendant d'Alexandrie à Zagazig.
S"" Lorsque la Compagnie aura besoin de plus de deux wagons, elle en fera la demande quarante-buit heures à Tavance. etc. etc.
D'un autre côlé, il est de la plus haute importance d'assurer une communication par mer entre Alexandrie et Port-Saïd, combinée avec un service régulier et journalier de Port-Saïd et de Zagazig vers Ismaïlia et Suez vice versa, La Compagnie des Messageries impériales n'a pas répondu aux ouvertures que nous lui avions faites depuis longtemps. Le Joseph étant insuffisant et coûteux va être vendu. Donner une subvention à un entrepreneur ou à une association pour faire un service spécial et exprès, eût été trop coûteux, — il n'aurait pas fallu moins de dix mille francs par mois de subvention. J'ai pensé à faire des propositions à l'agent de la navigation à vapeur du Lloyd autrichien, entreprise très accommodante et avec laquelle j'ai depuis longtemps de très bonnes relations. — Je vous envoie la copie de la lettre que j'adresse aujourd'hui à M. Revoltella, à ce sujet, avec un projet de convention. Soumettez ce projet à nos collègues et faites-moi connaître leur avis.
Passons à une autre question. — Par suite de la résiliation amiable ou non du marché Alton, il va falloir prendre en régie, en attendant l'adjudication à des entreprises à forfait, moyennant des conditions raisonnables. ^ Alton, qui devait partir ce matin d'Alexandrie pour Port-Saïd, m'envoie M. Lange pour me demander de le voir à. son hôtel, où il est au lit, avec la dyssenterie. Je m'y rendrai après le départ du courrier. Cette maladie de M. Alton peut faire plus four la résiliation amiable que les meilleurs raisonnement?.
vn