‹ Lettres, journal et documents pour servir à l'histoire de canal de SuezChapitre 8 sur 69 · AU MEME · texte numérisé non relu

AU MEME

Caire, 18 décembre 1864.

J'ai répondu à vos importantes dépêches télégraphiques, au sujet de l'adjudication du lot Aiton à MM. Borel et Lavalley ; j'ai immédiatement compris, sans avoir encore reçu les commentaires, les motifs qui ont engagé le comité à accepter les propositions de nos principaux entrepreneurs. Ces motifs, que M. Voisin m'explique aujourd'hui par sa lettre du 8 décembre, ont mon entière adhésion. M. Sciama, à qui j'ai montré votre télégramme du 12, m'a dit immédiatement que, suivant son avis, il n'y avait pas d'autre solution à adopter, après la résiliation effective du traité Aiton. J'ai recueilli avec plaisir cette opinion qui n'était pas suspecte. M. Sciama a beaucoup loué M. Voisin de l'avoir appuyée, regardant sa con* duite dans cette affaire comme une nouvelle preuve de son intelligence et de son dévouement à la réussite de l'œuvre. Dans cette situation, je n'ai pas donné suite au projet de régie du lot Aiton dont je vous entretenais dans ma dernière lettre du 5 de ce mois.

Parti d'Alexandrie, le 6, pour faire une nouvelle tournée de l'Isthme et me trouver, le iO, à Port-Saïd, j'ai reçu à Ismaïlia une dépêche de Chérif-Pacha, ministre des affaires étrangères, m'annonçant que le Vice-Roi allait oommencer les travaux du canal d'eau douce du Caire au

Ouady. J'ai envoyé une copie de cette dépêche à M. Gérardin pour vous la faire parvenir. En même temps j'étais prévenu que le commissaire ottoman Osman- Pacha allait se mettre en route pour faire sa visite dans risthme, visite que le Vice-Roi avait fait suspendre, le jour où j'avais refusé d'accepter le contre-projet de convention venu de Constantinople. Ce voyage coïncidant avec la décision prise au sujet du canal du Caire était de bon augure. Je donnai les ordres nécessaires pour qu'Osman- Pacha fût bien reçu sur toute la ligne de nos opérations. Il fut d'abord plus que réservé, il n'accepta point à Ismaïlia Thospitalité de notre ingénieur et campa à une assez grande distance de la ville, en amont du village arabe. Le lendemain, il se rendit, avec le chef de service que j'avais chargé de l'accompagner, à la grande tranchée du Seuil ; le spectacle de cette tranchée, des excavateurs de M. Couvreux et du wagonnage à vapeur sur les lignes de chemin de fer le frappa tellement, qu'il commença à s'émouvoir. Il accepta une collation chez l'ingénieur de la division, M. Gioia, s'embarqua ensuite avec sa nombreuse suite sur les barques que nous avions fait préparer, traversa avec étonnement les belles parties du canal qui ont toute leur largeur jusqu'à Kantara, où il mit de côté son campement et logea dans nos habitations. J'allai à sa rencontre à Ras-el-Ech sur un petit bateau a vapeur appartenant à M. Dussaud et qui venait d'arriver de France. Notre première entrevue a été des plus cordiales; la Compagnie a reçu de sa part force compliments, non seulement sur le travail en lui-môme, mais sur tous les hommes qu'elle employait, sur l'ordre qui régnait partout. Après deux journées passées à Port-Saïd, pendant lesquelles rien n'a échappé à ses investigations les

p'.us minutieuses, je dirai les plus intelligenles, il s'est montré partisan déclaré de notre œuvre. Au retour d'une de nos courses, je lui disais : « Eh bien I ne pensez-vous (( pas que toutes les attaques dirigées contre nous n'ont (( eu pour base que des préjugés et des erreurs, et (( que ces préjugés ou ces erreurs tombent devant un (( examen impartial fait sur les lieux ? » Il me répondit, avec une effusion bien rare chez un Turc : « Croyez, (( Monsieur de Lesseps, qu'il ne restera bientôt plus à « ceux qui ont eu ces préjugés ou ces erreurs que le « regret de les avoir eus. » Osman-Pacha parle parfaitement le français, a été élevé à Paris, à Tépoque où le Vice-Roi y faisait ses études, et il est le frère de Kiani- Pacha, ancien aide de camp de Mehémet-AIi, avec lequel j'ai eu des relations autrefois.

La veille de notre départ de Port-Saïd, j'avais réuni une trentaine de personnes à dîner, au chalet de Laroche. J'ai porté au dessert un toast au Sultan, qui a plu à Osman- Pacha. Il m'a demandé ensuite de le lui donner par écrit, et il m'a remis aussi par écrit le toast qu'il a porté au Vice-Roi. Voici l'un et l'autre. Je ne puis pas apprécier d'ici s'il convient de les publier, vous en jugerez.

1®' toast : (( Messieurs, je porte un toast à Sa Majesté « Impériale Je Sultan.

(( J'ai longtemps résidé comme représentant de la (( France auprès du fondateur de la dynastie des vice- (( rois d'Egypte, Méhémet-Ali. II avait pour ambition « d'être le bras droit du Sultan, et sa pensée était de (( créer une Egypte civilisée et puissante pour servir de (( boulevard à l'empire ottoman contre les convoitises <( étrangères.

« Ses successeurs ont suivi la même voie. Le meilleur

« moyen de consolider cette politique était l'entreprise du (( Canal des deux mers, qui a été commencée par Moham- « med-Saïd et qui sera perfectionnée et achevée par « S. A. Ismaïl-Pacba.

(( Lorsque Napoléon P' reçut des mains de l'ingénieur (( Lepère le projet du Canal des deux mers dont il avait CI ordonné Tétude pendant la campagne d'Egypte, il ré- « pondit : « Ce rCest pas moi qui maintenant pourrai Vac- « complir, mais la Turquie trouvera un jour son indépen- « dance et sa gloire dans V exécution de ce projet, »

« Ces paroles prophétiques doivent être méditées par « les serviteurs du Sultan, par les hommes d'État de la « Turquie, si bien représentés ici par S. Exe. Osmance Pacha dont chacun de nous a pu, dans Tintimité du c< voyage, apprécier les éminentes qualités du cœur et « de l'esprit.

« Le canal de Suez, en mettant Constantinople aux « portes de la mer Rouge et des villes saintes de Tisla- « misme, contribuera puissamment à la grandeur et à la « prospérité de l'empire ottoman. Buvons à la santé de (( son auguste souverain, Âbdul-Aziz. »

2^ toast (d'Osman-Pacha) :

(( A la santé de son Altesse Ismaïl-Pacha.

« C'est de la sagesse du Vice-Roi que la Sublime Porte « attend la solution des difficultés adhérentes à la ques- (( tion du Canal de Suez, et nous sommes heureux de (( pouvoir espérer que ces difficultés touchent à leur « fin. »

Nous sommes partis de Port-Saïd le 12, dans la matinée; le petit vapeur de M. Dussaud et deux grandes barques contenaient, outre les officiers d'Osman-Pacha, une douzaine de voyageurs de divers pays, parmi les-

quels deux Anglais, sir Àlexander Duff Gordon et le colonel Miles. Nous dînions le soir même à Ismaïlia. Le 13, I e canot à vapeur du Prince Napoléon a remorqué sur tout le parcours du canal d'eau douce, de Néfiche à Suez, une grande dahabieh à trois chambres sur laquelle vingt personnes avaient pris passage, et lui faisait filer 7 l^ilomètres et demi à Theure. Tout le monde a admiré la beauté et le bon entretien de ce canal. L'ingénieur, M. Cazaux, qui a exécuté et mené à bonne fin les travaux du canal d'eau douce, a été complimenté publiquement, à notre arrivée à Suez, par Osman-Pacha, qui a promis de demander pour lui au Sultan une récompense honoriflque, récompense, a-t-il ajouté^ « qui ne pourra jamais. « être au-dessus de la reconnaissance des populations (( appelées aujourd'hui à jouir, dans le désert et dans la (( ville de Suez, des bienfaits de Teau du Nil. »

Le Vice-Roi avait fait préparer son chalet à Suez pour recevoir Osman-Pacha, dont nous avons été les hôtes pendant deux jours, comme il avait été le nôtre dans l 'Isthme.

On train spécial, que j'avais à l'avance demandé au Vice-Roi, nous a tous conduits au Caire aujourd'hui.

Immédiatement après mon arrivée, j*ai été voir le ministre des affaires étrangères, Ghérif-Pacha, qui m'a remercié de Tempressement avec lequel j'avais envoyé auprès de lui M* Larousse pour la mise en train des travaux du canal du Caire, en exécution de notre convention du 18 mars 1863 et de la sentence impériale. Lui et les autres membres du conseil des ministres, qui ont entendu M. Larousse, dans une séance où les premières dispositions ont été résolues, ont été très satisfaits de notre ingénieur. Il est question d'envoyer aux travaux

jusqu'à 60^000 hommes,— dits soldats de l*armée active et de la réserve. — Dans peu de jours 30,000 hommes seront échelonnés sur une ligne dont M. Larousse vient de faire achever le piquetage. On commence par la partie la plus rapprochée du Ouady, pour remonter ensuite vers le Caire.

Vous lirez, dans la copie ci-jointe d'une lettre de M. Sciama, les mesures proposées pour que nous ne manquions pas d'eau dans le cas où, malgré toute la diligence faite et les moyens extraordinaires employés, on n'aurait pas terminé les terrassements du nouveau canal avant l'étiage du Nil. Ces mesures ont été adoptées.

Vous .voyez donc que le Vice-Roi exécute en plein la sentence qui est maintenant notre code. Je ne me presserai pas de parler du projet de convention tant qu'on ne m'en parlera pas; il me paraît évident maintenant que le projet mis en avant par Constantinople n'était qu'un piège pour remettre en discussion ce qu'avait décidé l'arbitre impérial. Je présenterai demain ou après-demain au Vice-Roi MM. David et de Lagau.

S'il n'est plus question du projet de convention, on trouvera bien une autre forme pour la fameuse autorisation officielle du Sultan, qui ne peut pljis être douteuse, après les promesses faites au gouvernement de l'Empereur^ les manifestations actuelles du Vice-Roi, et l'attitude du commissaire ottoman. Un fait à noter, c'est qu'Ismaïl-Bey a pris le titre officiel de gouverneur de l'Isthme. Le Vice*Roi est très content que nous en ayons fini avec Alton sans secousses et sans conflit. Je vous ai fait savoir par le télégraphe que le personnel de l'ancien entrepreneur était réglé, et le matériel consi-

gné. Je vous enverrai plus tard, à ce sujet, un rapport de M. Sciaina. Les ouvriers licenciés qui avaient des engagements de trois années reçoivent une indemnité de trois mois et les frais de voyage ; nous ne nous en tirons pas à si bon marché avec les chefs, mais leur nombre est très restreint, il se réduit à trois.

D'après votre télégramme relatif à rengagement de MM. Borel et Lavalley d'établir une communication régulière de bateaux à vapeur, sans subvention, entre Alexandrie et Port-Saïd, j'ai écrit à M. Revoltella, àTrieste, de suspendre la négociation entamée avec le Lloyd autrichien.

En vous recommandant d'imposer à MM. Borel et Lavalley la condition de commander dès à présent quinze grosses dragues nouvelles et de livrer, dans une première phase d'exécution, un passage de 5 mètres partout, j'ai eu en'vue: l"" de nous garantir contre de nouveaux délais d'exécution, faute d'un matériel suffisant, car les vingt petites dragues ne feront pas jusqu'au bout un bon service ; S*" d'obvier à ce que peut avoir de fâcheux le terme flnal du i'^' juillet 1868, au lieu du 1" janvier 4868. Vous ferez, d'accord avec nos collègues, ce qui sera possible ; ce que vous ferez sera bien fait.

M. Couvreux ayant formulé une demande d'avances de 500,000 francs, et l'instruction de cette demande, qui réclamait une appréciation minutieuse et détaillée de la valeur du matériel apporté en Egypte par cet entrepreneur, n'ayant pu être terminée de manière à permettre actuellement à l'administration de prendre une résolution définitive, je suis convenu avec M. Sciama de pourvoir dès à présent aux besoins immédiats de M. Couvreux, <5 'est-à-dirp. • ses échéances de fin décembre, s'élevant

d'après état à 100,000 francs. La situation de M. Couvreux, qui nous donne toute satisfaction et toute sécurité par son travail intelligent et sa persévérance, nous permettra de modifier son contrat à notre convenance réciproque^

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