À LYON
d'après la sténographie de M. Sabbatier.
À la demaDde de M. Germain, présidenl de la Société d'enseignement professionnel à Lyon, M. Ferdinand de Lesseps s'est rendu dans cette ville, le 9 novembre, et y a ouvert les cours par une conférence sur les travaux de Tlsthroe de Suez, . suivie d'un entretien avec les actionnaires, dans lequel il leur a donné toutes les explications qu'ils ont désirées.
M. de Lesseps s'est exprimé en ces termes :
Messieurs,
Depuis ma dernière conférence à Lyon^ au commencement de cette année, deux grands faits se sont produits dans la question du Canal de Suez. Le premier est la visite de l'Isthme par les délégués du commerce de tous les pays; le second est l'établissement d'un passage complet et continu entre les deux mers, démoQtré par le transit à travers l'Isthme d'une cargaison de houille de la Méditerranée à la mer Rouge et le retour de la mer Rouge à la Méditerranée d'une autre cargaison composée de produits arabiques et indiens à destination de Marseille.
La visite des délégués a été l'attestation du caractère universel du projet, de son utilité tout exceptionnelle.
Jusque-là, on n'avait jamais vu, sur l'invitation d'une société privée, l'ensemble des corps légaux, élus du commerce du monde, nommer des mandataires pour aller au delà des mers former un congrès international, dans le seul but de vérifier l'état d'avancement d'une entreprise industrielle.
Une œuvre de progrès féconde poar tous, un intérêt commun à tous, affranchis de toute pensée égoïste ou ezcluslTe, peuvent seuls amener une pareille manifestation.
La réunion des délégués, composée de cent représenlants des chambres de commerce des diverses parties du globe, a eu pour résultat de proclamer à Tunanimité la possibilité d'exécuter le canal. Elle a reconnu que celte exécution n'était plus désormais qu'une question de temps et d'argent.
Trois mois après, le télégraphe, devançant les espérances de plusieurs des délégués, annonçait qu'un convoi de houille, naviguant sans interruption sur notre canal, avait passé de Porl-SaYd à Suez.
On avait ainsi la réfutation matérielle et pratique de toutes les fictions sinistres qu'on s'était appliqué à accumuler systématiquement autour du projet pour lui enlever la confiance publique^ et l'arrêter dans son essor. C'était alors et c'est toujours le but que se proposent ses adversaires. Or, quel crédit méritent, pour le passé, leurs arguments et leurs jugements? Comment et à quel degré l'expérience les a-t-elle contredits ou justifiés? Ce sera au moins un premier critérium pour nous aider plus tard à apprécier l'esprit et la valeur de leurs attaques présentes ou futures. Ce sera aussi un élément pour l'histoire; car lorsque le canal de Suez sera achevé, lorsque l'on possédera la pleine jouissance de cet instrument de civilisation et de paix, il sera bon qu'à cdté du grand élan d*opinion qui a soutenu l'œuvre à travers tant d'obstacles, on fasse aussi leur part à ces passions qui n'ont cessé de lui opposer l'obstacle du dénigrement intéressé et des calculs mesquins de l'envie.
On nous disait : et Le canal est une chimère », et l'on appuyait cette allégation sur une multitude de motifs :
« La navigation et l'abordage étaient impossibles dans la baie de Péluse. Des bancs de vase agglomérée, espèce d'îles flottantes, devaient envelopper les navires et les arrêter dans leur marche. ^- Sous l'impulsion des vents et des courants, les sables et les apports du Nil devaient sans cesse envahir la plage.
« Toutes les constructions qu'on voudrait élever dans la
rade pour former l'entrée du canal seraient englouties. Les blocs, les pierres s'enfonceraient indéfiniment, et jamais on n'en verrait paraître à la surface de l'eau. {Revue d'Edimhourg, 4856.)
(f Le sol de Tfsthme, formé en partie de vase fluide, en partie de sables mouvants, ne ferait du creusement des tranchées qu'un immense tonneau des Danaïdes.
« Si, par miracle, on surmontait les difficultés des sables et des vases, on devait rencontrer des gisements de roches infranchissables qui barreraient le chemin aux travailleurs.
« Pour les uns, le canal serait impraticable, parce que l'inégalité du niveau des deux mers le livrerait à tous les ravages de l'inondation.
« Pour les autres (Stephenson), plus au fait de l'égalité des niveaux, cette égalité devait laisser le canal à l'état de fossé desséché, stagnant, incapable de porter une barque,
« Il était insensé et inhumain de penser à former des établissements dans le désert, à les pourvoir de vivres et d'eau, à y maintenir des ouvriers. A l'appui de cette thèse, on citait Hérodote el la mort de 80,000 hommes perdus par le pharaon Néchao dans sa tentative avortée du percement de l'Isthme. »
De toutes ces prédictions ou objections, à l'heure qu'il est, laquelle reste debout? Pas une!
Le canal est-il une chimère? Les plus malveillants ont honte aujourd'hui de l'avoir prétendu.
Vous savez ce qu'en pense la réunion des délégués des chambres de commerce, hommes peu chimériques.
Le canal est déjà une réalité attestée par la communication établie entre les deux mers, par les premiers échanges qu'elle a inaugurés entre la Méditerranée et la mer Rouge.
C'est uniquement par des faits ou des chiffres que je vais répondre aux autres assertions que je viens d'énumérer.
La haie de Péluse itait innavigable ^ inabordable. Or, depuis 1859, date de la fondation de Port-Saïd, jusqu'en juin dernier, la baie de Péluse a été abordée par plus de 2,000 navires qui ont débarqué dans la rade de Port-Saïd 360,000 tonneaux de matériel, d'approvisionnements, de marchandises de toute espèce, dont 400,000 tonneaux sont au compte du premier
semestre de cette année. A ce mouvement de transports ont participé à peu près tous les pavillons : anglais, français, belge, autrichien, italien, russe, grec, turc, syrien, égyptien. A celte navigation ont concouru les bâtiments de toutes les grandeurs, depuis le steamer à hélice de 3,000 tonneaux jusqu'à la frêle balancelle non pontée.
C'est vous dire assez. Messieurs, que, durant ces six années, l'expérience s'est faite dans toutes les conditions qu'on pouvait désirer. Aucun de ces 2,000 navires n'a rencontré l'ombre des ties flottantes qui devaient les envaser en pleine mer. Tous ont abordé, mouillé, séjourné, débarqué leurs chargements, passé et repassé dans cette baie de Péluse qu'on leur disait inaccessible.
« Les ouvrages à construire sur mer s'abîmeront dans les sableSy etc. »
Dès que nous firmes établis à Port-Saïd> notre première pensée a été de fonder un ouvrage destiné à faciliter l'abordage des barques et à nous assurer nos communications par mer. En conséquence, sur la ligne où devait s'élever la jetée de l'ouest, comme amorce de cette jetée, on résolut la construction d'un appontement partant de la plage, au pied du phare, et s'avançant vers le large jusqu'à la distance de 250 mètres. Sur cette ligne nous avons ensuite formé, dans les intervalles des pilotis qui soutenaient l'appontément, un lit de pierres perdues, et cet appontement reçut des rails qui, par le réseau des voies parcourant la ville, transportent les wagons chargés aux magasins et ateliers.
Toute cette construction, soumise aux chocs de la mer, n'a pas bronché. La fermeté du sol l'a parfaitement soutenue. Les blocs extérieurs, au lieu de disparaître^ se sont revêtus de cette végétation moussue qui est le signe de leur assiette définitive, et le premier spectacle qui s'impose aux regards des visiteurs sur la plage du port est celui de cet appontement vigoureux, dominant au loin la mer, à une hauteur de plusieurs mètres.
Voilà pour la fluidité des sables de la plage, jusqu'à distance de 250 mètres. Poussons au delà.
La baie de Péluse est formée par un vaste arc de cercle des-
cendant du nord-ouest au sud-est. Son sommet, vers Touest, est la pointe de Damiette qui pénèlre vivement au nord dans l'a mer; à l'est, le point delà déclivité la plus extrême est visà-vis des ruines de Péluse. C'est ce point qui, dans les premiers plans, avait été choisi pour l'emplacement de l'entrée duGanal maritime. A ct^té de certains avantages, ce lieu présentait un inconvénient très grave. La pente presque insensible du fond obligeait d'aller rejoindre par deux jetées, à 6,000 mètres du rivage, les profondeurs de 8 à 10 mètres nécessaires à l'entrée. C'eût élé une des plus grandes, peut-être la plus grande difficulté de tout le travail ; et les adversaires du projet, à l'affût de tous ses côtés plus ou moins vulnérables, n'avaient pas manqué'de la signaler bruyamment.
Une étude plus complète de la côte, confirmée par le résultat des sondages, fit recoonaître qu'en remontant à quelque distance vers l'ouest, les profondeurs voulues se trouvaient non plus à 6,000^ mais à 2,700 mètres de la plage. Outre cet avantage capital, le nouvel emplacement offrait de meilleures conditions nautiques : une rade sûre, un mouillage solide, un éloignement beaucoup moindre de l'ancrage à la rive, et, par son rapprochement du promontoire de Damiette, une plus grande protection contre les vents du nord- ouest régnant dans ces parages pendant la plus grande partie de Tanoée. Cet emplacement était celui où s'élève maintenant Port-Saïd.
Or, l'appontemenl achevé, la navigation se développant, et, par là, le besoin se faisant de plus en plus sentir de pousser plus avant la jetée qui devait offrir aux navires, avec un plein abri, les moyens d'accoster et de se décharger, il fut résolu qu'un nouvel ouvrage serait entrepris à 1,500 mètres« En voici la description :
En face de l'appontement et toujours sur la ligne de la jetée, à la distance de 1 kilomètre i/2 de la rive et aux profondeurs d'eau de 5 à 6 mètres, nous avons commencé par enfoncer dans le sable d'énormes pieux en fer terminés par une hélice. Loin de couler, ils s'y sont enracinés. Sur les premiers pieux nous avons établi un tillac, et sur ce tillac un cabestan qui nous a servi à assujetir dans les fonds une quantité de pieux à vis assez considérable pour nous fournir une surface
de 20 mètres de large sur 60 de loag. Les interstices entre les pieux ont été remplis par des pierres apportées des carrières du Mez, près d'Alexandrie. Les violences de la mer n'ont nullement déplacé les enrochements. Un tlot s'est ainsi dressé au milieu des flots. Une forte grue y a été installée pour Topé* ratiou des déchargements. De nombreux navires y ont abordé, la grue y a fonctionné activement; il a été plus d'une fois assailli par la tempête : il reste immuable au milieu de la rade, et son existence date déjà de quatre ans.
Ce n'est pas tout. Entre l'appontement et Ttlot, nous avons établi une première digue submersible. Elle s'est montrée sur tout son prolongement aussi solide que l'appontement etTtlot. En ce moment, nos entrepreneurs immergent sur cette même ligne des blocs d'un cube de 10 mètres chacuù et d'un poids de 20,000 kilogrammes.
Après tous ces faits, je pense, Messieurs, avoir le droit de ranger les sables qui devaient faire disparaître nos travaux à la mer dans la même catégorie que ces ties flottantes qui devaient, en mer, enterrer nos navires.
tt Dans l'Isthme aussi, les vases fluides, les sables mouvants, devaient transformer les tranchées en véritables tonneaux des Danaides, »
Il y a ici deux questions distinctes, et qu'il faut distinctement traiter: la question des vases, spéciale au l:ic Menzaleh ; la question des sables, qui se rattache à la tranchée des hauts plateaux en terre ferme.
Parlons d'abord des fameuses vases du lac Menzaleh, qui entretenaient et entretiennent encore tant de charitables espérances dans les esprits hostiles ou prévenus.
Le lac Menzaleh est un vaste bassin d'eau très salée et très limoneuse, d'une surface de 200 kilomètres, coupé d'îlots et de bancs de limon, bordé à l'ouest par la plaine de Damietie, à Test par la plaine de Péluse, au nord par l'étroit cordon littoral qui le sépare de la mer, et sur une partie duquel est bâti Port-Saïd ; il finit au sud à Kantara, passage de la route
de Syrie.
La traversée du Canal maritime dans le lac, du nord au midi, ou de Port-Saïd à Kantara, est de 44 kilomètres.
Le lac Menzaleh est très poissonneux. La pèehe en est affermée par le gouvernement égyptien. Le poisson que fournissent ses eaux est aussi exquis qu'ab mdant. Isaïe l'appelle « le vivier des Pharaons. »
Dans l'antiquité, cet immense bassin était en grande partie livré à la culture; le lac occupait une surface moindre qu'aujourd'hui ; il était alors traversé par les branches Tanitique et Pélusiaque qui débouchaient directement à la mer; mais, par l'action de la guerre, de la barbarie et de la dépopulation, les deux branches se sont oblitérées au sud du lac Menzaleh, et les eaux du Nil n'étant plus contenues dans leurs lits^ se sont répandues, tandis que, d'un autre côté, la mer a fait irruption par les deux bouches encore existantes de Gremileh et de Tineh, à l'ouest et à l'est de Port-Saïd.
Il résulte de cet état de choses que le lac Menzaleh n'est plus guère aujourd'hui qu'un marécage recouvert d'une couche d'eau qui, dans certaines parties, n'a pas plus de iO à 12 centimètres de profondeur, avec 1 mètre de vase au-dessous.
C'est sur la base de ces faits mal connus et très exagérés qu'on a construit l'édiGce de toutes les alarmes propagées dans le public sur les obstacles insurmontables que nous opposerait le lac Menzaleh.
On s'écriait que le fond du lac ne pouvait pas retenir l'eau, et que dès lors sur ce point le canal devenait impossible à ali* menter.
Pourtant la plus simple réflexion suffisait, avec la plus légère connaissance des lieux, pour démontrer à priori la vanité de cette appréhension.
Gomment pouvait-on admettre que le lac ne retenait pas l'eau, lorsque, depuis qu'il existe, il a toujours eu de l'eau?
On se hâtait d'ajouter: Ce sol instable et inconsistant ne peut permettre d'isoler le canal par des berges ; elles s^effon. dreront sous leur propre poids, et le canal sans berges sera encombré par les inondations de vase qu'y déchargera le lac Menzaleh.
Voyons comment l'événement a justifié ces prévisions.
Il est vrai, le lac Menzaleh nous a un instant présenté une
difficnlté sérieuse, bienlûl et à jamais surmontée. Elle eonsistaii dans l'embarras d'enlever sous Teau cette vase molle ou à demi liquide, pour pratiquer une première rigole capable de recevoir nos barques et nos instruments extracteurs.
Cette opération était d'autant plus urgente, que nos bateaux expédiés de Dimiette, dépôt de nos approvisionnements, à travers le lac, ne pouvaient aborder à Port-Saïd; qu'ils étaient obligés d'aller déb&rquer leurs chargements à Gemileh, d'où, avec de grandes peines et de grandes dépenses, il fallait les transporter à dos de chameau jusqu'à la ville naissante, par le cordon littoral .
Pour exécuter les premières excavations dans le lac, travail pénible et tout spécial, il fallait des ouvriers vigoureux, laborieux, patients, et surtout acclimatés. Ces ouvriers, nous les avons trouvés dans la population du lac Meozaleh^ habituée, de génération en génération, à traîner et à dégager ses filets, en marchant dans le fond vaseux, race d'origine étrangère et toute différente du fellah égyptien. J'ai décrit ici, dans une conférence précédente, par quel procédé ils étaient arrivés à leur fin. Ils recueillaient la vase dans leurs larges mains unies, la pressaient pour l'égoutter contre leur poitrine, et la rangeaient à droite et à gauche en forme de bourrelets. Par ce moyen, qu'on jugerait impraticable en Europe, et non sans avoir éprouvé par l'eflei des vents et de l'agitation des ondes, des avaries toujours réparées, ils sont parvenus à créer, sur la longueur des 44 kilomètres, un chenalde 4à5mètresde large. A mesure que ce chenal s'avançait et s'approfondissait, nous y avons introduit successivement des radeaux, des chalands et des dragues. Nos dragues ont continué l'élargissement et l'approfondissement : le problème de notre navigation de batelage entre nos diverses stations sur le lac était résolu.
Au-dessous des couches de vase> nos sondes et nos dragues, ont rencontré des couches d'argile très favorables au«€naintien de la cuvette du canal maritime.
Indépendamment des autres considérations qui, par le simple raisonnement, ressortent de l'état physique des lieux, rien ne peut donc être mieux démontré par le fait hccompii que
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rimperméabilité des terrains sur lesquels le canal traverse le lac Menzaleh,
Je passe aux .débordements des vases et à la prétendue impossibilité de rétablissement et de la solidité des berges sur le canal.
Il est juste d'admettre que l'introduction des eaux bourbeuses du lac dans le lit du canal y amènerait, surtout pendant les gros temps, de fâcheuses perturbations qu'on a toutefois fort amplifiées ; mais on n'a jamais pensé à le soumettre à un régime semblable. Dès les premiers travaux, on s'est, au conlrairè, énergiquement occupé à l'endiguer entre deux berges consacrées à Tisoler et à le protéger contre tout envahisseùient extérieur.
Ces berges sont complètement achevées. Elles s'élèvent à 2 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Cet ouvrage n'a pas été accompli sans luîtes ni sans vicissitudes. Plus d'une fois, le fruit d'un labeur de semaines et de mois a été délruit par la violence des tempêtes^ par l'assaut des eaux qu'elles soulevaient. Des fragments entiers de berges rudimentaires, trop fraîches encore pour avoir acquis toute leur cohésion, étaient enlevés, dispersés. La ténacité des travailleurs, Tassistance des dragues réparaient promptement le dommage. Les dragues, après avoir fouillé le sol inférieur, déversaient sur les bords, par leurs longs couloirs, les matières extraites. On avait soin de laisser sécher par l'action du soleil les premières couches des matières déposées, avant d'y ajouter d'autres couches^ et c'est ainsi que les berges se sont successivement élevées et maintenues sur toute la longueur du canal maritime, depuis Port-Saïd jusqu'à l'extrémité sud du lac Menzaleh.
Du 44^ kilomètre (Kantara) au 62^ (Ferdane), où commencent les plateaux, s'étend^ à la suite du lac Menzaleh, une autre dépression qui porte le nom de lac Ballah. Ge bassin est à sec presque toute l'année; ce n'est qu'accidentellement que le Nil, au moment de la crue, arrive jusqu'à lui. Il est en partie formé de gisements de plâtre que nous exploitons. Pour rejoindre les seuils où s'ouvrent les tranchées, nous avions à prolonger l'endiguement à travers cet^e dépression
de 18 kilomètres. Mais si les berges avaient été formées des matériaux exclusivement fournis par ce sol gypseux, les premières épreuves attestaient qu'elles étaient exposées à de graves atteintes par la décomposition du plâtre, en contact continuel avec le courant et le clapotement des eaux* Il a été paré à ce danger au moyen des terres et des sables empruntés à des terrains avoisinants. Ce travail terminé s'est maintenu et se maintient parfaitement.
Les berges endiguant le canal, de la mer au pied des seuils, ont donc une longueur de 62 kilomètres. Elles l'enserrent, dans toute sa largeur définitive, c'jest-à-dire en sortant de Port-Saïd, sur une largeur de iOO mètres, qui varie ensuite de 60 à 80 mètres. Plusieurs points offrent déjà le spectacle du chenal recouvert d'eau dans toute sa largeur.
Certes, si le souâ-sol présentait la moindre inconsistance ou la moindre mobilité, il aurait cédé sous la pression d'une doubîe levée de plus de 15 lieues de long; loin de là, les berges servent de route aux voyageurs, et de chemins de halage pour les trains de bateaux. Le procédé employé pour les élever et que je vous décrivais tout à l'heure, leur a donné tant de solidité qu'elles sont, pour ainsi dire, macadamisées. Le poleil en a fait une masse compacte.
Ce n'est là pourtant qu'une partie des épreuves auxquelles la solidité de ces berges a été soumise. Pord-Saïd, bâti sur un banc de sable entre la mer et un lac salé, Port-Saïd, où il a fallu tout créer, môme le sol, Port-Saïd, oiîi Teàu douce n'arrivait qu'apporté'' de 15 lieues dans des citernes flottantes, et qui souvent, pour échapper à la soif, était forcé de recourir à ses machines di8tillaloires,Port-Saïd réclamait une alimentation plus sûre, plus régulière, plus abondante pour la consommation de ses 6 à 7,000 habitants. C'était, pour notre premier établissement se développant si rapidement, une question de vie ou de mort. Aussi, dès que, par le canal d'eau douce, les eaux du Nil eurent atteint Timsah, nous empressàmes-nous d'aviser à l'approvisionnement de notre port méditerranéen. En vertu d'un marché passé avec un entrepreneur, M. Lasseron, un ch&teau d'eau, muni de puissants appareils élévateurs, fut construit sur l'un des sommets du seuil d'EI Guîsr, le plus
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rapproché dj canal d'eau douce. De cette hauteur, une forte conduite en fonte, longue de 80,000 mètres, alla porter et distribuer Teau à toutes nos stations du désert et des lacs, El Guisr, Ferdane, Kaotara, Ras-el-Ech, et enfin Port-Saïd.
Si les berges sur lesquelles reposent les tuyaux s'étaient affaissées, les tuyaux se seraient disjoints et l'eau aurait manqué à Port-Saïd.
Depuis i 863, la conduite fonctionne avec un plein succès, le déseri a de l'eau, Port-Saïd est abreuvé ; les berges servent toujours aux voyageurs, aux indigènes, aux bêtes de somme, aux animaux de trait, et, au lieu de s'effondrer, leur assise gagne de plus en plus en solidité.
Les berges finies, le chenal conteuu entre les deux digues, nous n'avons plus à utiliser pour leur construction les produits des dragages qui nous restent à accomplir. Nous n'avons plus qu'à nous en débarrasser, en les rejetant au loin. Pour cela, nous avons deux récipients, la mer et le lac Menzaleh. Pour les déblais portés à la mer, nous avons des steamers spéciaux à clapets, dits hopper-barge, venant prendre leur charge sous les couloirs des dragues, la laissant échapper à volonté par un mécanisme particulier, et destinés à aller noyer ces matières au large. On a calculé que lorsque le dragage aurait atteint tout son développement, la passe de Port-Saïd 'serait franchie toutes les cinq minutes par l'un de ces vapeurs à clapets. Ils ont déjà commencé à fonctionner.
Pour le lac Menzaleh, le procédé est tout autre. On a installé sur les berges de paissantes grues échelonnées de distance en distance; elles pèsent chacune 30 tounos ou 30,000 kilogrammes. Elles reposent sur deux forts plateaux en fer munis eux-mêmes de rails sur lesquels elles peuvent marcher dans toute la largeur de la berge. Avec leurs grands bras, elles saisissent et enlèvent dans les chalands-porteurs les caisses remplies des produits des excavations, et, se mettant en marche vers l'autre côté de la berge, vont les déverser du côté du lac.
Mais ce procédé employé j usqu'à présent,de venant insuffisant, et nos ingénieurs ayant décidé de ne pas donner aux berges d? la traversée des lacs uno hauteur plus grande que 2 mètres^
les entrepreneurs de travaux vont employer de nouveaux appareils élévateurs et des wagonets roulant sur des rails mobiles^ pour déverser à une plus grande distance les produits des dragages.
En résumé, lorsque cet eodiguementasupporté sans broncher son propre poids pendant plusieurs années, celui du halage et du passage, celui de ces inslrumenls de 30,000 kilogrammes soulevant de lourds fardeaux et manœuvrant à son sommet, lorsque l'adhésion et le parfait fonctionnement de la conduite d'eau a, sur la longueur de ses 62 kilomètres, montré que la berge n'avait subi aucun affaissement, je vous laisse à juger ce que vous devez penser de cette affirmation qu'au lac Menzaleh le canal n'était pas endigabie, et que ses berges s'effondreraient à la première tentative qu'on ferait pour les ériger.
Après les vases, venons aux sables.
Le seuil d'El Guisr nous réservait, disait-on, les surprises les plus désastreuses. Gomment pourrions-nous creuser^ au milieu des dunes, des tranchées de près de 30 mètres de profondeur? Ces montagnes mobiles, désagrégées par la pioche, secouées par le khamsin, s'écrouleraient sur nos tètes. Les ouvriers seraient engloutis dans les tourbillons des sables coulants. Pourtant, le seuil d'El Guisr, sinon dans toute sa largeur, du moins dans toute son étendue, est percé depuis trois ans. Pas un accident n'y est survenu.
A travers cette coupure, les eaux de la Méditerranée ont pénétré jusqu'au lac Timsah.
Dans la vallée, entre le lac Timsah et notre station de Toussoum, nous avons endigué le canal à toute largeur et nous l'avons creusé à 3 mètres au-dessous du niveau de la mer.
Entre Toussoum et les lacs Amers, nous avons commencé la tranchée du Sérapéum. Ce seuil est, après El (juisr, le plus élevé de l'isthme; sa plus grande hauteur est de 10 mètres au-dessus du niveau de la mer. Au Sérapéum comme à Toussoum, le travail a été facile. La sonde n'a signalé que des sables consistants.
D'ailleurs, il est bon que vous le sachiez , ces sables du désert sont plus imperméables et plus résistants que les terrassements en terre.
Après le vaste bassin des lacs Amers que la mer Rouge viendra remplir, nous avons pour dernière étape la plaine de Suez. Cette plaine a 10 lieues. Elle est unie et basse. Elle a cependant une hauteur de quelques mètres à son entrée, au nord, à Ghalouf-el-Terraba, dont la percée est dès à présent fort avancée.
Des chantiers s'organisent en ce moment pour attaquer avec vigueur, sur toute sa largeur et toute sa profondeur, la tranchée entre Suez et Ghalouf «el-Terraba.
Les nombreux sondages que nous avons pratiqués nous donnent la certitude que le terrain est, dans cette section, semblable à celui que nous avons rdhcontré dans toutes les autres parties fermes de l'isthme, sauf pourtant un banc de roches, le seul obstacle sérieux en ce genre que nous ayons trouvé sur toute la ligne du canal, et dont je vousentreiiendr.ii tout à l'heure.
Il n'existe pas plus de sables coulants dans l'iathme que de vases sans fond dans le lac Menzaleh.
Toutefois, avant de quitter le sujet qui m'occupe, je suis obligé, pour ne rien omettre, d'ajouter quelques mots.
On disait : si le canal n'est pas enfoui par un cataclysme souterrain, il périra par un phénomène aérien. S'il échappe aux sables coulants, il n'échappera pas aux sables voUnts. Le khamsin, trombe sèche du désert, le comblera sans remède. Ici encore le fait s'est inscrit en faux contre ces suppositions. Le vent terrible du sud-ouest souffle tous les ans plusieurs fois dans le désert. Il a beaucoup soufflé daas ces trois dernières années au-dessus du canal maritime. Cependant le bon état de conservation du chenal et sa navigabilité viennent encore d'être certifiés par le transit du dernier convoi.
La vérité est que ces ouragans n'exercent une certaine action envahissante que sur quelques localités de la ligne. Nous en avons la preuve dans Id configuration même de l'isthme. En effet, sur 160 kilomètres, total de son étendue, plus de 100 kilomètres sont occupés par quatre vastes dépressions au-dessous du niveau de la mer, les lacs Mjnzaleh, Ballab, Timsah et les lacs Amers. Le mouvement des sables aériens ne les atteint donc point, sinon ils seraient remplis depuis des siècles.
JOURNAL ET DOCUMENTS î:5
Qaelle est la cause de ce lait peu compréhensible au premier aspect? Je dois vous la dire, car elle est le nœud de toute mou explication.
Les veuts déchaînés, en rasant le terrain, détachent lei surfaces sablonneuses* De ces sables détachés, la partie la plus lourde ne quitte pas le sol ; une seconde partie, moins pesante, un instant soulevée, retombe par son propre poids,^ et la troisième, la plus fine et la plus légère, est saisie par le tourbillon et emportée au haut des airs. Les deux autres parties, poussées par le vent, roulent et cheminent jusqu'à ce qu'elles rencontrent un obstacle quelconque qui les arrête, el autour duquel elles s'amoncèlent : une pierre, la plus humble touffe de végétation, une broussaiile. Je me suis moi-même bien souvent arrêté pour considérer ces monticules sablonneux qui entourent invariablement chaque pied de tamaris dans le désert.
Sur la lisière des bassins, l'humidité a fait croître des végétations autour desquelles les sables voyageurs se sont accumulés et ont, par l'effet des apports séculaires, formé des dunes.
Quant aux sables assez légers pour s'élever dans les airs, poussés par un vent impétueux, ils vont s'arrêter à la chaîne des dunes qui forment la frontière naturelle de l'Egypte et de la Syrie.
Pour préserver les plateaux des invasions des sables voyageurs, notre procédé a, dès lors, été tout trouvé; nous n'avons eu qu'à imiter la nature. Notre point le plus menacé était le seuil d'Ël Guisr. Les déblais de la tranchée formés de chaque côté en cavaliers sont devenus de véritables dunes artificielles, et remplacent avantageusement les obstacles où viennent expirer dans les terrains bas les empiétements sablonneux. La tranchée d'Ël Guisr, comme l'événement Ta constaté, est complètement à l'abri des sables.
Nous agissons de même au seuil du Sérapéum. Quant au petit nombre des parties plus basses exposées a,\it mêmes inconvénients, nous les défendons par des haies sèches ou des clayonnages qui ont parfaitement réussi, en attendant la croissance des lemis que nous nous attachons à développer
partout où ils sont utiles^ et qui, dans peu d'années, compléteront les gages d'une sécurité qu*aucun accident sérieux n'a du reste troublée.
GependaDt nous ne sommes pas encore au terme de nos tribuUtions. Si nous n'avions à redouter ni les sables de la ^^Ti Qi les sables de la terre, ni les sables de l'air, ni les vases 4ç;5 lacs, nos lugubres prophètes gardaient une réserve : des murs de rochers insurmontables devaient barrer le passage aux travailleurs.
Nous connaissons bien aujourd'hui le terrain de l'isthme ; pendant huit ans nous l'avons exploré, fouillé, sondé en quelque sorte pied à pied. Sur toute la ligne du canal maritime jusqu'à Ghalouf-el-Terraba, à 138 kilomètres de la Méditerranée, nous n'avons pas trouvé un banc de roche. Je me trompe, je cite pour mémoire, et en même temps commo curiosité géologique, la découverte d'un mince gisement de grès friable dans la tranchée d El Guisr, très peu au-dessus du niveau de la mer. Ce banc fut peut-être Técueil autour duquel vinrent s'agglomérer les premiers alterrissements qui. en s'étendant, déterminèrent la séparation des deux mers; car. dans ma profonde conviction, elles étaient unies dans les temps primitifs, et notre œuvre se borne à rétablir, par la main de l'homme civilisé, Tœuvre première de là nature.
Cependant, dans le premier tracé du canal maritime, entre la tranchée de Ghalouf-el-Terraba et Suez, on avait reconnu un banc de roche ; mais il a été également reconnu à la suite des nombreux sondages, qu'en portant un peu plus à l'est lu ligne du canal, on trouvait un terrain complètement favorable.
Il faut donc aussi renoncer à l'argument in extremis des bancs infranchissables.
Je ne vous arrêterai pus longtemps sur les objections relatives au niveau des deux mers. Leur égalité est aujourd'hui avérée, incontestée ; mais avant que ce fait eût été mis hors de contestation, on ne saurait croire tout ce qu'on a remué de ressorts pour émouvoir les esprits ignorants. On racontait que la mer Rouge submergerait l'Egypte, changerait le niveau de la Méditerranée et inonderait ses rivages. J'ai reçu moi-même
JOURNAL ET DOCUMENTS 5-î
des mémoires établissant que le canal de Suez nous menaçait d'un nouveau déluge.
Par conlre, d'autres autorités, mieux instruites de la vérité sur les niveaux, soutenaient la thèse opposée. Au lieu d'avoir trop d'eau, le canal n'en aurait pas du tout. Il ne parviendrait pas à faire flotter un bateau. Nos bateaux de 50 tonneaux flottent, ils traversent l'isthme, ils remontent dans la mer Rouge, les eaux de la Méditerranée couvrent le lac Timsah. Cependant je ne serais pas étonné qu'en Angleterre, où l'infaillibilité scientifique de M. Stephenson était presque un article de foi, beaucoup de personnes restassent convaincues que le canal est et doit être un fossé stagnant. On a tant de peine à ne plus croire ce qu'on désire I
Enfin nous nous compromettions dans l'entreprise impraticable de former des établissements dans le désert, d'y créer des ressources, d'y amener de l'eau, d'y nourrir et d'y abreuver des milliers d'ouvriers entraînés à une mort inévitable, par la faim, par la soif, par l'insalubrité du climat, par les exhalaisons des terres remuées. Notre témérité inhumaine marchait sur les traces du tyran Nécos.
Le désert, à celte heure, est sillonné de nos établissements, Suez, Chalouf, Gebel Genefl'é, le Sérapeum, Toussoum, El Guisr, Ferdane, Kantara, Rnz-el-£ch.
Nous y avons construit deux villes ; nous les avons peuplées, l'une de 3,000, l'autre de 6 à 7,000 habitants. Nous y avons fécondé les sables, répandu des cultures, amené des cultivateurs ; nous y avons conduit un fleuve d'eau douce de l'ouest à l'est, de Gassassine à Timsah, du nord au sud, de Nefiche à Suez, où nous avons porté l'abondance, le bienêtre, l'irrigation, la végétation, tous les éléments qui manquaient au progrès de sa richesse matérielle. Nous avons distribué les eaux du Nil à tous les autres points de l'isthme.
Nous y avons alimenté et entretenu des armées de 20,000 travailleurs. Nous avons veillé à leur santé. Nous avons organisé pour elles des ambulances, des hôpitaux, tout un service médical. Nous avons pu constater^ par les résultats les plus inespérés, la salubrité de l'isthme. Nous avons confondu lés citaleurs de Nécos. Nous avons prouvé par nos statistiques
médicales que la mortalité était moindre dans cette armée pacifique que dans les ateliers européens et dans les garnisons françaises. Dans ces solitudes d'hier se dressent de toutes parts de vastes ateliers rivaux de ceux de l'Europe. Le désert retentit du bruit des outils, des sifflements de la vapeur, du roulement des wagons sur les rails. Le désert est soumis et vaincu. Cette lâche n'était point facile à remplir. Nous pouvons excuser les timides ou les malveillants qui la jugeaient impossible; mais c'est à condition qu'ils ne poursuivront plus de leurs clameurs et de leurs rancunes ceux qui l'ont accomplie.
Certes, après de si nombreux échecs, on était en droit d'espérer que l'opposition, des deux côtés du détroit, se montrerait plus circonspecte. Elle est en effet plus réservée sur les bords de la Tamise. Elle se sent désarmée. Mais, chose triste à dire, dans les régions d'une certaine presse, et sur les rives de la Seine, l'opposition semble redoubler ses efforts.
Les adversaires du canal sont de deux sortes : les politiques et les agioteurs. Parmi les opposants politiques, les uns, se croyant intéressés à maintenir la torpeur et l'immobilité traditionnelles dans rOrient, s'effarouchent à la pensée de le mettre en contact plus immédiat avec l'influence civilisatrice de l'Europe. Les autres craignent de voir enlever à l'Angleterre le monopole du commerce et de la navigation dans les merâ asiatiques, et de placer en même temps l'Egypte dans une situation de neutralité qui la garantirait de toute ambition conquérante.
Les agioteurs ne peuvent nous pardonner de n'avoir pas sacrifié sur leur autel, d'avoir constitué sans leur coûteux intermédiaire le capital social, et d'avoir soustrait à leurs manipulations l'affaire la plus grande et 1res probablement la plus fructueuse du siècle. On a entendu un de ces iiommes, regardant notre tracé sur une carte exposée en public, murmurer avec un soupir : — Voilà un canal qui roulera de l'or! Vous comprenez s'ils désirent le tenir dans leurs mains.
L'intérêt politique voudrait empêcher l'exécution du canal. L'intérêt agioteur, qui de tout temps a pour devise : « Ma patrie, c'est ma bourse, » et qui faisait de la hausse à la nouvelle
du désastre de Waterloo, se coalise avec la passion politique, dans Tespoir de se substituer à la Compagnie actuelle*
Le parti agioteur travaille de tous ses efforts à désorganiser les actionnaires^ procédé que lui avait du reste enseigné le parti politique. Lord Palmerston, au moment où s'ouvrait la souscription, criait aux capitalistes anglais : « C'est une intrigue et une mystification déshonnète ; a'entrez pas dans la Compagnie! »
Qn crie maintenant à Paris aux capitalistes français : « C'est une détestable affaire; hàtez-vous de vendre vos actions, et sortez de la Compagnie. »
Pour cela on n'épargne aucun moyen. Cbacun de nos succès surexcite l'acharnement de l'attaque. On agiote à la Bourse, on multiplie les articles, on les expédie au domicile des actionnaires, on imprime, on colporte toute espèce de faux bruits et de fausses nouvelles, on sème les alarmes, on menace de ruine les capitaux engagés, en un mot, il faut à tout prix couler l'affaire, c'est le terme du métier, afin de la repêcher en eau trouble. (Oui, oui^ c'est cela; voilà le bout de l'oreille. — Vifs applaudissements»)
Cependant quels sont les arguments de nos adversaires ?
Parcourons rapidement cette seconde série d'hypothèses : toujours des hypothèses 1
Oii a commencé par demander et par obtenir, sous prétexte de philanthropie, la suppression du travail obligatoire réglé et payé dans> l'isthme de Suez. On ne craint pas maintenant de démasquer la véritable pensée de cette philanthropie. Le travail libre pour les fellahs, on ne s'en inquiète plus I On avait tout simplement calculé que, privé du concours des vingt mille hommes formant le contingent égyptien, le canal ne pourrait plus se faire; que jamais nous ne remplacerions cette masse de travailleurs, et, en conséquence, on cherche à persuader au public que le canal ne pourra pas s'achever, par suite delà suppression du travail obligatoire.
Encore un démenti inffigé par le fait. Les ouvriers ne manquent pas et ne manqueront jamais dans l'isthme. Ils y affluent du Piémont, des Galabres, de la Toscane, de l'Adriatique, de la Dalmalie, des tlds de l'Archipel grec. D'après
mes plus récentes lettres, ils continuaient à débarquer à Alexandrie par centaines.
Nous avons dû forcément combler dans une très grande mesure, par le développement des instruments mécaniques, le vide que nous imposait le défaut des bras du contingent. Il fallait du temps pour parer à ce bouleversement dans tout notre système de travail, pour faire exécuter les commandes d'un immense matériel, pour organiser toute une installation nouvelle. On nous a fait un crime du délai que nous avons été contraints de subir et qu'on a soi-même provoqué.
On prétend que le canal, si on réussit à l'achever avec une dépense double au moins du capital social et après un délai indéfini, ne donnera pas de revenus suffisants pour rémunérer l'entreprise.
C'est toujours, vous le voyez, le même système de suppositions et de prédictions hasardées, d'autant plus commodes qu'elles n'ont à compter qu'avec les événements futurs. Voici cependant les réponses.
Naturellement l'emploi du travail libre substitué au travail obligatoire causera un accroissement dnns le prix de la maind'œuvre. C'est pour cela que la sentence impériale nous a alloué de ce chef une indemnité.
Nos traités avec nos entrepreneurs sont des marchés fermes, déterminant les sommes que nous aurons à payer à chacun d'eux. L'ensemble de ces sommes est au-dessous de l'actif disponible ou réalisable que possède la Compagnie.
Ces marchés fixent également Tépoque où les entrepreneurs doivent nous .livrer leurs travaux, et tout retard dans celte livraison nous est garanti par une pénalité de 500,000 francs pour chaque mois.
Quant aux revenus du canal, sans consentir à opposer hypothèse à hypothèse, consultons les faits.
Si, pour un chemin de fer reliant dans le même Etat des villes à d'autres villes, par exemple Marseille, Lyon et Paris, on ne craint pas de dépenser 4 et 500 millions, et si celte entreprise donne des bénéfices manifestes, peut-on hésiter à compter sur la rémunération d'un capital beaucoup moindre consacrée ouvrir une route maritime qui va mettre en commu-
nication 300 millions d'Occidentaux avec 700 millions d'Orientaux ?
La richesse des peuples commerçants a toujours eu pour base leurs rapports avec l'Orient.
Le tonnage total du commerce britannique s'est élevé en 1863 à 32 millions de tonneaux, et les. échanges avec Tlnde, la Chine, la côte orientale ui'Afrique, sont entrés dans ce mouvement pour 5 millions de tonneaux. Notez que je ne parle ici que de l'Angleterre, et que je ne porte pas en ligne décompte la France, lia Russie, les Pays-Bas, l'Italie, l'Espagne, le Portugal, les Etats-Unis, dont la marine à elle seule peut lutter avec celle de l'Angleterre.
Or, lorsqu'une seule puissance européenne a eu un mouvement de navigation de 32 millions de tonneaux, quel développement ne promet pas aux rapports entre les deux hémi. sphères une voie qui abrège le trajet de moitié!
Quand, il y a trente ans, on se mit à s'occuper de construire des chemins de fer, les estimations qu'on présenta sur leur rendement probable furent considérées par beaucoup d'esprits comme d'intolérables exagérations. Aujourd'hui elles sont dépassées de 1 à 1,000, et c'est mainten&nt un axiome économique, que la diminution du temps et de la dépense donne aux affaires un élan dont il est difficile d'avance d'obtenir un calcul exact.
Lorsque, il y a onze ans, j'évaluais approximativemedt le mouvement de la navigation à travers l'isthme à 3 millions de tonneaux, nous n'avions pas fait cette expédition de la Ghiae, dont j'ai eu l'honneur de voir ici l'illustre chef. La glorieuse campagne du général de Montauban, non moins extraordinaire que celle de Fernand Gortez, sera encore plus féconde en résultats. {Applaudissements.)
J'étais certes bien modeste, en 1834, en évaluant à 3 millions de tonneaux la navigation transitant par l'isthme. Après les immenses progrès que nous constatons tous les jours dans la navigation, entre l'Orient et l'Occident, je serais encore bien au-dessous de la vérité en portant aujourd'hui ce chiffre à 6 millions de tonneaux, dans un avenir plus au moins éloigné.
Les journaux qui ont pour système de prouver que nous
nous ruinons, présentant comme actuel, non sans le torturer, mon chiffre primitif de 3 millions de tonnes, après avoir exagéré toutes les dépenses d'entretien, rabaissé naturellement tous les éléments des recettes, sont pourtant réduits euxmêmes à confesser que, selou toutes leurs données, qu'on n^accusera point de partialité pour nous, la rémunération des capitaux engagés serait encore de 8 1/2 0/0.
Je maintiens mon évaluation actuelle comme la plus modérée possible. Je maintiens que ce chiffre grandira chaque année • mais, en admettant même toutes les réductions qu'on veut nous faire subir pour le besoin de la cause, je ne trouve pas qu'un revenu de 8 i/2 0/0 soit un si mauvais placement. {Rires approbatifs.)
Que l'opinion publique ne se laisse donc pas entamer, que les actionnaires ne se laissent pns désunir; là est le seul danger de ces manœuvres. Remarquez bien que ceux qui s'y livrent, sont forcés de dissimuler leur but et qu'ils savent bien qu'ils ne pourraient Pavouer sans se perdre, sans soulever contre eux la conscience publique. Ils nous expriment la plus tendre sollicitude et les meilleurs sentiments* Ils viennent à votre secours. Il fautsauverie canal. Ils prétendent surtout vous sauver vous-mêmes, que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas.
"^out cet étalage de sentiment est bien usé et à coup sûr personne ne s'y trompera. C'est vieux comme l'hypocrisie. On embrasse pour mieux étouffer.
Mais je veux vous donner une preuve palpable de ce qu'il y a au fond de ces tendres paroles,
La Compagnie possède dans la sentence impériale on titre souverain et sans appel, à l'abri de toutes contestations. Un de ces sauveurs, dont je vous parlais, recommandait dernièrement à notre gouvernement de ne plus s'occuper de la question^ et de laisser ta sentence et la Compagnie à elles-mêmes ; en d'autres termes, de les livrer sans défense à l'ennemi. Voilà comment ces gens entendent vous sauver* {Â'pplaudissements bruyants.) Voilà comment ils entendent la dignité de TEmpereur, (Bravos prolongés,)
Que faire pour répondre à une malveillance dont je n'ai
pas à rechercher la source ? Marcher, persévérer, en hâtant autant que possible le résultat final, le grand but de tous nos efforts, ne point se commettre dans des polémiques sans bonne foi, et, le jour où elles dépasseraient toutes les bornes, défenseurs de vos intérêts, remplir notre devoir en les livrant aux appréciations de la justice.
On m'accuse quelquefois d'être enthousiaste. Messieurs, j'ai ce que vous avez tous, du cœur 1 [Applaudissements.) Je ne me décourage pas, je ne m'arrête pas, parce que des obstacles se présentent. (Très bieal très bien!) Rien ne doit paraître impossible, lorsqu'on peut compter sur l'appui de la nation française et de tout ce qu'il y a d'intelligent et d'honnête dans le monde. (Bravo! bravo! Applaudissements redoublés.)
Quant aux travaux encore considérables qui nous restent à exécuter, la question, je vous l'ai déjà dit, se résume en quelques mots : Nous avons traité avec des entrepreneurs solides, sérieux, expérimentés, qui ont fait leurs preuves. Nos contrats leur fixent les termes où ils devront les avoir achevés. Ils les ont acceptés. Le monde entier a les yeux sur eux et sur nous. Je ne crains pas d'exprimer la ferme confiance qu'ils tiendront leurs engagements, et leur position comme leur honorabilité ne permet à personne d'en douter.
Après ce tableau fidèle et vrai de notre situation, je suis prêt. Messieurs, à vous donner toutes les explications que vous auriez à me demander.
Tant d'erreurs, tant de fables, tant de calomnies ont été semées dans le public, qu'elles pourraient avoir laissé des traces dans quelques esprits. En ce cas, je serais très heureux d'avoir l'occasion, soit de les effacer, soit de jeter quelque lumière sur des points que je n'aurais pas touchés ou qui seraient restés obscurs. {Très bien! trésbienl)
Un membre. — Pourriez-vous nous dire où en est l'affaire du firman?
Af. de Lesseps. — Je n'aurais pas provoqué la question ; elle surgit : je vous dirai tout ce que je peux vous dire.
Le firman était justement le point sur lequel on s'était appuyé pour nous faire passer sous les fourches caudines de
la politique. « Si, disait-on, vous êtes d'accord avec le vassal, vous ne Tèles pas avec le suzerain. A votre acte de concession est annexé un court rescrit indiquant que les travaux ne seront commencés qu'après que le vice-roi en aura obtenu l'autorisation du Sultan. »
Les rôles dans ce rescrit étaient parfaitement définis. — Le vice-roi devait obtenir l'autorisation du Sultan, il s'en chargeait. La Compagnie ne devait recevoir que l'autorisation du vice-roi. Elle n'avait pas, en effet, à. s'immiscer dans les relations entre les deux gouvernements. La Compagnie, quant à elle, était en règle, du moment qu'elle avait l'autorisation du vice- roi.
A ce sujet, je dois faire observer qu'il ne s'est jamais ag d'un firman, dans son acception ordinaire. On a pris ce mot turc, parce qu'il en fallait un pour exprimer la déclaration par laquelle la Porte formulerait son autorisation ; mais la forme de celte autorisation n'était pas déterminée.
Au moment où j'ai obtenu la concession du vice-roi, j'étais d'accord avec la Porte Ottomane; rien ne pouvait me faire prévoir une difficulté. Avant de procéder à l'organisation financière, je faisais étudier avec soin toutes les questions d'exécution, afin de présenter au public un projet suffisamment mûri.
Dans l'intervalle, le vice-roi me chargea d'aller m'entendre, en son nom, avec Constantinople. Arrivé dans celte ville, je m'expliquai de sa part au sujet de son rescrit, et je trouvai le gouvernement de la Porte disposé à donner immédiatement l'autorisation. C'est alors que lord Stratford de Redcliffe, ambassadeur d'Angleterre, dont l'influence était toute-puissante auprès du divan, obtint un délai, sous prétexte d'attendre les instructions de son gouvernement.
Je fus reçu par le sultan comme directeur de l'entreprise, ce qui atteste que, du côté de la Sublime Porte, il n'y avait pas d'objection.
A mon départ de Constantinople, j'obtins du grand vizir une lettre pour le vice-roi, dans laquelle il exprimait toutes ses sympathies à l'égard du canal dont l'utilité était explicitement reconnue par le gouvernement ottoman. C'était bien là un
encouragement donné au Vice-Roi pour l'engager à poursuivre l'entreprise qu'il m'avait confiée.
Après les études préparatoires, après la rédaction et la publication de l'avant- projet, j'organisai, en France, la Commission scientifique internationale qui devait arrêter définitivement les plans et les devis.
En 1856, les délégués de la Commission se rendirent en Egypte pour résoudre sur les lieux les diverses questions que leurs collègues leur avaient donné la mission d'examiner. Je publiai les procès- verbaux de leurs délibérations. J'entretins de mon projet plusieurs hommes d'État étrangers, notamment le prince de Metternich et lord Palmerston lui-même. Puis, sur l'invitalion du vice-roi, j'allai de nouveau à Londres, et je constatai, en parcourant l'Angleterre, l'Irlande et l'Ecosse, que l'opinion publique n'était pas d'accord avec l'opinion gouvernementale. Je fus parfaitement accueilli dans un grand nombre de meetings publics qui eurent lieu dans les villes principales de commerce. Partout je trouvai lé sentiment public favorable^ mais je constatai en même temps les préjugés de la politique contre les prétendus projets- d'envahissement de la France. Je n'ai jamais compris. Messieurs, les terreurs jalouses du gouvernement anglais ; j'ai toujours vu et pensé qu'un peuple ne s'enrichit jamais par la misère d'un autre peuple, que ce qui fait du bien à la France en fait également à l'Angleterre. (Très bien! très bien!) C'est donc à regret que dans mes voyages j'ai trouvé des hommes d'État d'Angleterre sous l'empire de cette idée, que l'intérêt français nuisait à l'intérêt anglais.
Après cette tournée en Angleterre, je suis revenu à Constantinople, muni de tous les procès-verbaux de mes meetings; j'ai montré que j'avais pour moi l'opinion publique, et j'ai exprimé par écrit au grand vizir mon inlention de procéder à la formation de la compagnie financière.
Très peu de temps après, la souscription a été ouverte à Constantinople, comme dans les autres pays, et les capitaux répondaient à mon appel.
La Compagnie constituée, nous nous sommes installés dans l'Isthme, nous avons ouvert la première phase des travaux. V 5
Ces travaux se sont successivement développés, non seulement avec l'autorisation, mais encore avec la participation et le concours direct du gouvernement égyptien. Le feu Vice-Roi, Moharamed-Said, est venu de sa personne dans rislhme pour diriger Tlnstallation des travailleurs qu'il nous fournissait, et que son successeur a continué à nous fournir. Bien plus, ce dernier prince, Ismaïl-Pacha, s'est chargé, par contrat, d'exécuter lui môme pour le canal d'eau douce une partie de ces travaux. Tout cela se passait avant les difficultés qui ont été suscitées en 1864. Personne ne peut justement prétendre que nous n'ayons pas agi légalement. Gela a été reconnu par la Commission nommée par l'Empereur pour préparer sa sentence, et dans les débats judiciaires qui l'avaient précédée.
Nous sommes sortis de la phase politique par le jugement de l'Empereur. Gomment ce jugement est-il intervenu? Le voici :
Nous avons été appelés, au commencement d'avril 1864, M. le duc d'Albuféra et moi, devant la Commission présidée par M. Thouvenel. « On veut que notre situation ne soit pas régulière, lui avons-nous dit; nous ne demandons pas mieux que de la régulariser aux yeux de ceux qui ne la croient pas suffisante. On élève contre nous des exigences, on nous demande le sacrifice des contingents que le Vice-Roi s'est obligé à nous procurer, d'une partie des terrains qui nous ont été concédés le long du canal; que toutes les questions soient donc débattues : nous nous en rapportons pleinement au jugement de l'Empereur. Mai:? avant de signer le compromis qu'on nous demande, il doit être entendu que la sentence impériale mettra fin h toutes les difficultés qu'on nous suscite. » — « C'est bien ainsi que nous l'entendons, nous dit M. Thouvenel. » Or, comme la Turquie avait donné au Vice-Roi, pour terminer avec la Compagnie, moyennant certaines conditions, un délai qui allait expirer, la Porte fut invitée à prolonger ce délai, afin de permettre au Vice-Roi de se faire juger par l'Empereur; car le jugement arbitral a eu lieu sur l'initiative du Vice-Roi et non de la Compagnie.
Ainsi, avant la signature du compromis, j'insiste sur ce point, il fut bien entendu que le jugement de PEmpereur se-
rait sans appel, souverain. J'ai consigné^ dans mon rapport à rnssemblée générale, les termes de la réponse que nous fit M. Thouvenel, et je les reproduis ici :
« Il faudrait, nous dit-il, douter de la parole de l'Empereur et de la puissance de la France, si, après la sentence, vous aviez encore des difQcultés politiques, et si le fîrman n'en était pas la conséquence. » (Bravo/ bravo! Vif mouvement de satisfaction.)
Le jugement rendu, on l'a communiqué à la Porte, comme au Vice-Roi et à la Compagnie. Qu'a répondu la Porte? Sa réponse se trouve dans TExposé de la situation de l'empire publié au Moniteur de cette année, à l'ouverture des Chambres, et il y est dit : « Le Sultan a déclaré que toutes les cona ditions qu'il avait attachées à son autorisation étaient rema plies par la sentence de l'Empereur. i>
Que vient-on donc aujourd'hui nous parler de firman ? Nous avons au ministère des affaires étrangères l'adhésion de la Porte. Nous avons le fîrman de l'Empereur et delà France, et, sans manquer au respect que m'inspire le gouvernement ottoman^ je puis dire que la justice de l'Empereur et l'appui de la France sont des titres qui valent bien tous les fîrmans de la Turquie. {Explosion de bravos,)
Un membre, — Est-il vrai que la ville de Marseille ne soit pas sympathique à Tœuvre de Suez?
M, de Lesseps (vivement). — Rien n'est plus inexact. La ville do Marseille est très sympathique à notre entreprise. Elle serait aveugle si elle pouvait penser autrement. Le canal de Suez n'est-il pis destiné à faire de Marseille une des métropoles commerciales du monde? N'avez-vous pas entendu dire qu'elle mesurait déjà l'insuffisance de ses ports, en vue du mouvement maritime qu'allait amener dans son sein l'ouverture du passage entre les deux mers?
Le bruit répandu de l'indifférence de Marseille pour notre entreprise suffit à prouver jusqu'à quel point les propagateurs de ces invraisemblances comptent sur la crédulité publique. En tout temps Marseille m'a prodigué ses encouragements et ses vœux. C'est à Marseille que m'a été offert l'un des premiers banquets qui aient été donnés en France, en l'honneur du
projet du canal de Suez. La chambre de commerce de Marseille, c'est-à-dire l'organe naturel el électif des sentiments de celte grande cité, nous a donné, en toute circonstance, les marques les plus nettes de son concours et de son intérêt, el elle nous en a donné une toute récente par l'empressement avec lequel elle a, comme Lyon, répondu à notre appel, pour se faire représenter au congrès international des chambres de commerce qui s'est réuoi en Egypte.
Un membre, — Quelle influence croyez-vous qu'exercera le mouvement du canal^ lorsqu'il sera dans toute son action?
Jlf. de Lesseps, — Une influence qui ne peut pas se calculer. 11 y a trois ans, nous avions 400 employés pour pourvoir à ralimenlation de nos travailleurs, pour leur fournir la farine, la viande, les vêtements, etc. Aujourd'hui, par le simple fait de la liberté et de la concurrence, non seulement Tlàthme se suffît à lui-même, mais il regorge de tout, sans que nous ayons aucune dépense à faire, et nous avons pu licencier tout notre service. Jugez de ce qu'il sera, lorsque nos populations si actives, si vigoureuses de l'Europe, entraînées par leur intérêt, viendront apporter à l'Egypte leur intelligence et leur énergie. (Très bien! très bien!) Elles y feront régner, avec le bien-être, le goût du travail, le progrès, en un mot tous les bienfaits de la eivilisation. — Voilà ma pensée I {Applaudis' sements.)
Il faut considérer que nous avons là, sur les bords de la mer Rouge, non loin de notre canal^ une population neuve pour ainsi dire, une population chrétienne qui nous est très sympathique, TAbyssinie; celte population, de cinq millions d'habitants, a toujours su s'affranchir du joug étranger.
Vous savez qu'au moyen âge on a beaucoup parlé d'un prêtre Jean qui régnait dans l'intérieur de l'Afrique. Ce prêtre Jean n'était pas autre chose qu'un empereur d'Abyssinie.
Les Abyssiniens ont embrassé le christianisme, comme ils avaient embrassé autrefois le judaïsme, sans effusion de sang, et ils ont repoussé la propagande musulmane comme i'idolàtrie des populations qui les entourent. Ils sont restés chrétiens, et ils accueillent avec bienveillance les étrangers, seu lement quelquefois ils ne veulent plus les laisser pai tir. (Rires.}
J'ai reçu, dans le temps, dos lettres d*uQ des princes chrétiens de TAbyssinie qui, ne pouvant oITrir de l'argent pour la construction du canal, offrait des bestiaux et des denrées de son pays.
Les côtes de l'Arabie elle-même, l'Yémen, l'un. des pays les plus fertiles de la terre, alimenteront également l'Europe par le canal, et de ce tra6c commercial il résultera, j'espère, dans un avenir plus ou moins prochain, une amélioration de la grande société humaine. (Assentiynent,)
Un membre. — Rem arquez- vous que l'influence du canal sur le commerce se fasse déjà sentir?
M. de Lesseps, — MM. Bazin, de Marseille, qui avaient entrepris autrefois un service de paquebots en Orient, établissent en ce moment des relations^ par des paquebots à hélice, entre Marseille et Port-Saïd, et leur exemple trouvera certainement des imitateurs dans d'autres villes, maintenant que la vapeur tend à remplacer partout la voile. A Gonstantinople, j'ai remarqué que la Gorne-d'Or était remplie de bâtiments à vapeur, lorsque, il y a peu d'années encore, on n'y voyait que des bâtiments à voiles. MM. Bazin, qui sont très intelligents, ont, en outre, l'intention d'envoyer des bateaux dans la mer Rouge, afin de profiter de notre transit de batelage pour les relations entre la France et l'extrême Orient.
Ceci n'est pas sans intérêt pour la ville de Lyon, Messieurs, puisqu'elle emploie les soies des Indes et de la Chine. J'ai eu sous les yeux un journal qui se publie à Yokohama, capitale du Japon, évaluant la récolte en soie du Japon de l'année courante à 25,000 balles pour l'exportation (1 balle de soie du Japon pèse 80 cathis, c'est-à-dire 63 kilog. 30). On voit, dans les statistiques de 1861-1862, qu'on a importé du Japon en Europe 3,139 balles de soie, 0,862 en 1862-1863 (1" juillet), 10,184 en 1863-1864. Déjà cette année 14,690 ont été importées, dont 4,239 pour Marseille et 9,791 pour l'Angleterre. J'en suis très heureux; car, lorsque je me trouvais en Angleterre, il y a quelques années, un des principaux négociants de ce pays, qui faisait le commerce avec la Chine, me disait que Lyon prenait sur le marché anglais les soies qui lui étaient nécessaires et n'en faisait jamais venir directement.
Je m'arrête, Messieurs, puisqu^aucune question ne m'est plus adressée, et je vous remercie de la bienveillante attention que vous m'avez accordée. (Longue salve d^applaudissements.)
Caire, 1«' janTier 1865.