DIDIER ET C", LIBRAIRES-ÉDITEDRS
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POUR SBBVIB
 M. LE DUC D'âLBUFÉRÂ, A PARIS.
Alexandrie, 4 janvier 1861.
Le vice-roi vient de recevoir, de Constantinople, une nouvelle lettre vizirielle obtenue par sir Henry Bulwer, pour faire connaître le mécontentement de la Porte au sujet de Timportance et de l'activité des travaux du canal de Suez. Son Altesse m'a fait appeler aussitôt qu'elle a reçu celte dépêche, avant de la communiquer à personne. Je lui ai dit qu'en Espagne, lorsque le roi envoyait à une municipalité un ordre qui pouvait être nuisible aux intérêts ou aux usages de la commune, le che^ de la municipalité, en séance officielle, déroulait devant les membres du Conseil Tordre royal, le portait humblement à son front et ordonnait au greffier de l'enregistrer, en ajoutant
2 LETTHKS
ces mots : Se acuta, [joro no se cumplel (on le respecte, mais on ne Taccomplit pas). Notre prince a fait comme Talcade catalan ou aragonais, et il a dicté à son secrétaire une réponse que j'aurais désiré plus simple et moins détaillée, mais qui, en définitive, avec les phrases orientales à double sens, est une fin de non-recevoir.
L'essentiel, pour nous, c'est que notre marche, loin d'être le moins du monde entravée, est au contraire encouragée par tous les moyens possibles, que chaque jour fortifie notre position par l'avancement des travaux, et que, pour peu que le gouvernement de l'Empereur soit en mesure de contre-balancer à Constantinople l'influence hostile de la politique anglaise, nous arriverons à notre première étape d'exécution sans nouvelles secousses. Si Ton n'avait pas trouvé auparavant le moment favorable pour négocier sur les bases proposées à la France et à l'Angleterre par la déclaration ottomane de janvier 1860, ce sera, si l'on veut, le moment d'insister pour l'ouverture des négociations sur le règlement des questions internationales et politiques résultant de l'exécution du Canal. Le vice-roi, la Porte et la France ont évidemment intérêt à faire vider diplomatiquement ces questions dont le cabinet anglais retardera certainement la solution dans l'espoir de nous voir mourir de notre belle mort. Nous ne lui donnerons pas cette satisfaction. Son système apparent est de laisser l'affaire de Suez se régler entre le vice-roi et le sultan, à la condition que les agents anglais et français s'abstiendront d'employer l'influence de leurs gouvernements pour ou contre l'entreprise commerciale du Canal. La neutralité politique des deux pays a donc été adoptée en principe; mais jusqu'à présent cette neutralité n'a été observée que par les agents français. Tout en
dévoilant cette politique, il faut toujours nous en rapporter à la sagesse et au jugement de TEmpereur, dont la protection ne nous fera pas défaut au moment voulu. Attendons avec patience la solution des questions qui ne dépendent pas de nous. En attendant, soutenons-nous vigoureusement nous-mêmes, en restant tous unis dans la poursuite de notre entreprise avec les excellents moyens de personnel et de matériel dont nous disposons aujourd'hui et qui ont été formés avec tant de peine et de soins.
J'ai été faire, ces jours derniers, une tournée sur nos travaux du Seuil avec M. de Chancel ; la mise en train des fouilles à sec ou sous Teau ne pourra avoir lieu sur toute la ligne de Port-Saïd à Timsah qu'à dater du 45 janvier. Je ne saurais trop vous prier de recommander à tout votre entourage, comme je le fais moi-même, du calme et de la patience.
Les débuts de Tinstallation de M. Hardon, sur le Seuil, m'ont satisfait. Il dit que depuis qu'il a commencé à opérer sur le terrain, lui et son second, M. Feinieux, sont plus certains que jamais d'amener, au mois de mai, les eaux de la Méditerranée au lac Timsah, par un petit canal que nous appellerons rigole de service.
Je vous envoie une note, que j'ai prié M. de Chancel de rédiger, sur la situation actuelle de nos opérations. M. de Beauval, le nouveau gérant du consulat général de France, m'avait demandé cette note pour la joindre à une dépêche qu'il adresse à M. Thouvenel. Nous ne pouvions pas désirer un plus honnête, plus loyal, plus intelligent représentant de la France que M. de Beauval. Dès les premiers jours dé son arrivée, il s'est admirablement posé à l'égard de tout le monde. Je sais qu'il a produit la meilleure impression sur l'esprit du vice-roi et de ses ministres.
C'est avec un extrême plaisir qu'avant de quitter le désert pour me rendre au Caire, j'ai attendu à Bir-Abou- Ballah la rupture d'une digue qui permit à l'eau du Nil d'arriver jusqu'à nous. C'est à dix heures du soir, par un beau clair de lune, que le Nil a commencé à courir dans la tranchée devant laquelle nous étions rassemblés. C'était vraiment un instant solennel : Européens et Arabes se sont agenouillés devant l'un des dieux de l'Egypte et, en me penchant vers lui, j'ai été le premier à porter l'eau bienfaisante à mes lèvres. Voilà déjà un beau et bien important résultat I
Le vice-roi m'a montré une lettre particulière qu'il a écrite à M. Benedetti pour connaître son impression sur la lettre vizirielle relative au canal de Suez. Il lui transmet en même temps une copie de la dépêche et de sa réponse.
NOTE SUR LES TRAVAUX POUR M. DE BEAUVAL, CHARGÉ DU CONSULAT GÉNÉRAL DE FRANCE.
Caire> janvier 1861.
Les travaux du canal de Suez sont poursuivis par la Compagnie, sans éclat, mais avec persévérance, dans les limites et les conditions d'opérations préparatoires définies par les dernières négociations diplomatiques, c'est-àdire pour le creusement d'une rigole d'essai et de petite navigation, de la Méditerranée à la mer Rouge.
L'organisation du chantier s'achève de la manière la plus favorable. La Compagnie, désireuse d'écarter toute cause de complications politiques, d'éviter au vice-roi les obsessions et les menaces de l'Angleterre, a provisoirement renoncé, sans toutefois abandonner son droit, à réclamer actuellement de Son Altesse l'exécution du contrat qui oblige le gouvernement égyptien à fournir des ouvriers à l'entreprise. Elle a pris des mesures pour s'assurer, autant que possible, le recrutement libre de ces ouvriers.
La Compagnie crée, à portée de ses principaux chantiers : Port-Saïd, Kantara, Ferdane, El Guisr, Timsah, le Serapeum, etc., des villages de fellahs où les populations des provinces de la Basse-Egypte et des confins de la Syrie se montrent très-disposées à s'établir sous l'influence des bons traitements et des salaires, nouveaux pour elles, que la Compagnie leur assure. L'entreprise s'attachera ainsi librement, en dehors et à l'abri de toute influence étran-
gère, des gens laborieux qui suffiront pour commencer Texécution de ses travaux.
Tous les efforts de la Compagnie se portent quant à présent sur le seuil d'El Guisr, point culminant situé entre la Méditerranée et le bassin du lac Timsah. Une petite rigole d'alimentation dérivée des canaux du Nil vient d'être achevée. Elle porte les eaux jusque sur le lieu des travaux. Elle part du lac Maxama situé à Torigine de la vallée de Gessen, un peu au-dessus des ruines de Ramsès. Elle suit, par une tranchée à ciel ouvert, la déclivité naturelle de la vallée jusqu'au bassin du lac Timsah. Celte première section a un développement de sept lieues. Les eaux de la rigole sont recueillies, à Bir-Abou-Ballah, dans un vaste bassin et élevées au moyen d'une pompe à vapeur dans un château d'eau d'où part une double conduite en poterie. La conduite les porte en siphon jusqu'au seuil d'El Guisr et aux dunes deFerdane sur une longueur de six lieues. Ce travail essentiel, sans lequel les chantiers de terrassements ne pouvaient être organisés sur le tracé du canal maritime, a été commencé au mois de juin dernier. Il témoigne de la bonne direction imprimée aux travaux et donne à la Compagnie un gage assuré de leur réussite.
La surabondance des eaux amenées à Bir-Abou-Ballah, à rentrée du bassin du lac Timsah, par la rigole à ciel ouvert, entretient sur ce point, très-heureusement situé, des essais de cultures qui donnent des résultats intéressants et fournissent déjà des légumes pour les ouvriers.
Pendant que le travail s'organise dans Tintérieur de risthme, le matériel et Toutillage s'approvisionnent et se développent à Port-Saïd, au débouché du Canal dans la Méditerranée.
Ce point est le premier qu'a occupé la Compagnie, au
mois d'avril 1859.
Depuis cette époque, nous y avons reçu plus de cent navires et déchargé environ 23,000 tonnes.
Un appontement en bois, long de 200 mètres, avait d'abord été construit, pour les déchargements, à la naissance de la jetée ouest. Il est déjà remplacé en partie par des enrochements conduits avec la plus grande activité. Avant une année, la jetée s'avancera à 1,500 mètres en mer par des fonds de 5 à 6 mètres.
Les pierres des enrochements sont prises dans la carrière de Mex, à Touest de la rade d'Alexandrie. La Compagnie a dû, pour cette exploitation, ouvrir des voies d'accès conduisant à la mer, bâtir une jetée d'abri et y amener un chemin de fer. Elle peut, dès à présent, grâce à ces puissants moyens, charger par jour six à huit navires portant 1,500 à 2,000 tonnes de pierres.
Le chantier de Port-Saïd occupe 600 ouvriers européens et un millier d'indigènes. Il est établi au bord de la mer, sur le côté occidental de l'emplacement d'un bassin de 800 mètres carrés qui sera creusé dans les lagunes du lac Mensaleh et formera l'arrière-port de la rade de Saïd. Il se compose d'une scierie mécanique à vapeur et d'ateliers de construction ou de réparation destinés au montage et à l'entretien des dragues, des barques à vapeur et des autres machines nécessaires à l'exécution des travaux de terrassements.
Deux barques à vapeur et huit dragues sont actuellement en service et fonctionnent régulièrement. Seize autres dragues sont en chantier. Les barques à vapeur servent aux communications par le lac entre Port-Saïd et Damiette qui est distante de 50 kilomètres.
Les huit dragues qui fooctionnent sont échelonnées dans la direction d'El Kantara pour le creusement à travers le lac Mensaleh de la rigole de senice et de petite communication.
L'entrepreneur assure que cette rigole peut être achevée jusqu'à Timsah, sur une longueur de 75 kilomètres, pour le mois de mai prochain, et que le port intérieur de l'Isthme, situé à la rencontre du grand canal maritime et du canal de dérivation du Nil venant du Caire, sera mis, à cette époque, en communication directe avec les eaux de la Méditerranée.