‹ Lettres, journal et documents pour servir à l'histoire du canal de Suez (volume 2)Chapitre 10 sur 87 · RAPPORT · texte numérisé non relu

RAPPORT

A l'assemblée générale tenue a paris le 15 MAI 1861

Après le compte rendu de la situation financière, M. de Lesseps expose la situation des travaux et la situation générale :

Notre entreprise, vous le savez, embrasse deux ouvrages principaux : le canal maritime destiné à unir les deux mers et le canal d'eau douce joignant, à travers la vallée de Gessen, le Nil au lac Timsah, port central du canal maritime.

Rappelons sommairement que la ligne totale du canal de l'une à l'autre mer, d'après les derniers tracés adoptés, est en nombre rond de 150 kilomètres, se décomposant ainsi du nord au sud ;

Traversée du lac Mensaleh,' ou de Port-Saïd à Kantara,

environ 38 kilomètres.

Traversée du lac Ballah, ou de Kantara à

Ferdane 14 —

Dunes de Ferdane et seuil d'El Guisr, . . 14 —

Lac Timsah 8 —

Seuil du Sérapéum 12 —

Lacs Amers 40 —

Plaine des lacs Amers à Suez 24 —

150 kilomètres.

Les lacs Mensaleh et Ballah, d'une étendue de 52 kilomètres, ont une profondeur moyenne d'un mètre au-dessous du niveau de la mer.

Le lac Timsah, d'une longueur de 8 kilomètres, a une profondeur moyenne d'environ 3"^ au-dessous de ce môme niveau.

Et les lacs Amers, de 40 kilomèlres de long, ont, au-dessous du Diveau de la mer, une profondeur moyenne de 5" environ.

Sur les 150 kilomètres que nous avons à creuser, nous trouvons donc à peu près iOO kilomèlres placés au-dessous du niveau de la mer. C'est, par conséquent, la partie de nos travaux qui peut être exécutée avec le plus d'économie et de facilité.

Les 50 autres kilomètres comprennent le seuil d'El Guisr, entre le lac Ballah et le lac Timsali ; le seuil de Sérapéum, entre le lac Timsah et les lacs Amers; et la plaine de Suez, entre les lacs Amers et la mer Rouge.

La plus grande hauteur d'El Guisr est de 19°^ 10 au-dessus du niveau de la mer, et sa plus grande dépression de 0°^28 au-dessous.

La plus grande hauteur du Sérapéum est de 10"5i audessus et la plus grande dépression de 1*^56 au-dessous du niveau de la mer.

La plaine de Suez, généralement basse, (est, dans sa plus grande hauteur, à S^SQ au-dessus du même niveau, et dans son plus grand abaissement à 0"*80.

El Guisr et le Sérapéum étaient donc les deux principaux obstacles à la prompte jonction des deux mers. Cette description, ce nous semble, explique et justifie Tordre que nous avons adopté dans la marche de nos travaux.

11 fallait d'abord prendre position sur le rivage de la Méditerranée qui nous mettait à portée des ressources dont abondent les pays baignés par cette mer. C'est ce que nous avons fait à Port-Saïd, tête du canal.

A l'heure qu'il est, Port-Saïd est une ville qui contient une population de plus de deux mille âmes, des habitations pour les Européens, un village pour les Arabes, des magasins, une scierie mécanique, des ateliers de forge, d'ajustage, de montage, des machines à distiller l'eau de mer, un bassin dont le chenal s'achève, un appontement avec les appareils propres au débarquement des cargaisons. Vous aurez une idée de l'activité de la rade, quand nous vous aurons dit qu'au 15 avril, ce port nouveau avait déjà reçu 135 bâtiments jaugeant ensemble environ 29,000 tonneaux.

Nos derniers avis nous font connaître un autre arrivage remarquable. C'est celui d'un radeau, comprenanH,300 stères de bois, parti de Galatz sur le Danube. Un brick turc chargé de madriers remorquait ce radeau formé de pièces de bois ayant en moyenne 25 mètres de long et 0™35 de diamètre; d'autres envois de même nature sont attendus à Port-Saïd. Celte navigation hardie a heureusement approvisionné nos chantiers de pièces de bois d'une dimension qu'on n'aurait guère pu obtenir autrement.

Une grande partie de nos forces a dû se concentrer pendant plusieurs mois à Port-Saïd sur les travaux de terrassements nécessaires aux remblais du sol sur lequel s'élevaient, au fur et à mesure de l'espace conquis sur les eaux du lac Mensaleh, les maisons d'habitation des ouvriers, les hangars, les magasins et toutes les servitudes de notre principal établissement.

Quatorze voies ferrées ont été établies à partir du cordon littoral qui forme le sol étroit de Port-Saïd, pour créer, en l'élargissant vers les lagunes du lac, les superficies de terrains qui nous étaient indispensables. Ces remblais sont faits avec le sable de la plage.

Le fait de la reproduction du sable, sur les points d'une plage qui restent soumis à l'action de la mer, est commun à toutes les côtes exposées à un régime uniforme de vent et de courants.

Les adversaires de notre entreprise prétendent en inférer la preuve que la construction d'un port à l'entrée du canal dans la Méditerranée est une œuvre impossible.

Cette assertion se reproduisait tout récemment encore à la tribune anglaise, où un orateur, sans aucune autorité spéciale sur cette matière, prétendait que nous avions déjà essayé d'ouvrir un passage dans la mer, que ce passage avait été immédiatement obstrué et que nous avions été forcés de suspendre les travaux.

Nous donnons le démenti le plus formel à ces affirmations, en ce qui concerne les conséquences qu'on prétend tirer d'un fait parfaitement naturel, parfaitement prévu et qui n'a aucune importance.

Nous sommes en mesure de prouver et nous affirmons,

diaprés le témoignage des iogénieurs les plus compi^ients ol particulièrement de MM. de Negrelli, Paleocapa, Conrad, Mougel, Renaud, Pascal, Lieussou et Larousse, que la rade de Port-Saïd est parfaitement solide; quk huit mètres de profondeur elle est affranchie de toute perturbation, de tout aiîbuiUcment, de tout ensablement ; que l'établissement de jetées dans ces conditions est un problème de construction hydraulique parfaitement simple, n'ayant d'autres difGcuItés que celles qui se rencontrent dans tous les travaux à la mer. Nous n'avons donc sur cette question, pas plus que sur toutes celles qui ont trait au creusement du canal lui-même, aucun doute, aucune inquiétude à concevoir. Nous vous en donnons lassurance la plus ferme et la plus convaincue. (Vifs applaudissements,)

L'importance et l'utilité de la rade de Port-Saïd, donnaient un haut intérêt aux opérations destinées à fortifier Tappontement et à le prolonger par un système d'enrochement.

Dans ce but il était nécessaire d'organiser l'exploitation des carrières de Mex, situées près d'Alexandrie, au bord de la mer, en attendant que le canal de service fasse communiquer Port- Saïd avec les carrières encore plus riches de Djebel-Geneffé. La mise en exploitation de Mex est aujourd'hui des plus satisfaisantes. Les carrières sont ouvertes sur une étendue do plus de cinq cents mètres. Les blocs détachés par les mines sont enlevés par trois grandes grues à vapeur, chargés sur des wagons et traînés sur des voies ferrées. Deux jetées^ dont l'une a 275 mètres de long, forment une darse dans laquelle huit navires peuvent s'amarrer en toute sécurité par un fond do 3™50 à 4^50. Les navires se placent bord à quai, à portée des grues établies sur les jetées et au-dessous desquelles viennent s'arrêter les wagons chargés.

Ces dispositions indispensables, mais pour ainsi dire préparatoires, malgré leur caractère de stabilité, no devaient pas nous faire négliger la partie fondamentale de votre programme : l'exécution du canal ouvrant l'isthme au petit cabotage, c'està-dire la jonction la plus prochaine possible des deux mers.

Nous avons défini les difficultés principales que nous avions à surmonter dans ce but. La première que nous devions rencontrer dans notre marche vers Suez était le seuil d'£l

Guisr. Ces difOcuUés, gardons-nous toutefois de les exagérer. El Guisr, comme le Sérapéum, ne présente ni ces arêtes, ni ces renflements abruptes de terrains qui, pour être percés, exigent toutes les ressources de l'art des ingénieurs. Ce sont des plateaux unis qui, du point où ils prennent naissance, montent presque insensiblement sur une étendue, l'une de i4 l'autre de 12 kilomètres, jusqu'à une hauteur de 19 mètres, et descendent par une pente naturelle dans les lacs où ils aboutissent.

Le seuil d'El Guisr était celui qu'il fallait attaquer le premier. Son excavation devait porter la Méditerranée jusqu'au lac Timsah; c'est le but où se concentrèrent tous nos efforts. Mais nous étions en plein désert; il y fallait tout créer, tout transporter : l'eau, les vivres, les abris, les outils, les appareils, les ouvriers. Nous avons creusé ou réparé à proximité de cette ligne et sur différents points, plusieurs puits qui nous assurent déjà un approvisionnement d'eau. Douze cents indigènes ont ouvert, l'été dernier, une rigole qui, partant du lacMaxamah, à l'extrémité du bassin inférieur de la vallée de Gessen, a porté l'eau du Nil, alimentant ce lac, jusqu'à Bir Abou Ballah. En cet endroit, les eaux se déversent dans un grand réservoir en maçonnerie d'où elles sont élevées dans un château d'eau par des pompes à vapeur pour en redescendre par une double conduite d'eau en poterie qui se dirige vers le Seuil. Un second château d'eau et une seconde conduite amènent l'eau du Seuil jusqu'à Ferdane. On a ménagé dans les intervalles des prises d'eau avec réservoirs. L'alimentation d'un nombre considérable d'ouvriers est assurée et se fera avec facilité et abondance sur tout le parcours de cette ligne.

Nous avons construit et nous possédons des abris pour loger dix mille travailleurs.

Nous avons choisi et déterminé les moyens mécaniques par lesquels nous comptons donner aux travaux une impulsion vigoureuse et économique. Ces moyens, vous les connaissez. C6 sont les systèmes successifs de la brouette volante, de la brouette à la corde, de la toile sans fin manœuvrce par un manège ou une locomobile, et la drague sans fin adaptée à la drague. La description de ces appareils jet de leur mode de

fonctionner a été maintes fois publiée depuis Tapplicalion qui en a été faite à nos travaux ; nous ne croyons donc pas devoir nous arrêter à vous les dépeindre encore.

Nous avons, non sans vaincre des difficultés considérables, transporté à travers le désert nos provisions de vivres, nos appareils et nos instruments de travail.

Nous avons installé nos ateliers, nous les avons fournis de tout ce qui leur était nécessaire.

La ligne de Ferdane à Timsah a été partagée en six chantiers bien organisés ; le terrain était divisé en lots préparés pour les indigènes, avec indication en arabe des prix de chaque tâche.

Nous nous préoccupions d'assurer à ce centre nouveau de notre action, destiné à se prolonger bientôt sur le Sérapéum, les moyens de rendre les relations plus accélérées et les communications de toute espèce moins dispendieuses.

Dans ce but, le creusement d'un chenal pour les barques a été résolu et ordonné entre Port-Saïd et Kantara, pour se prolonger bientôt jusqu'à Ferdane, situé au pied du seuil d'El Guisr.

Très prochainement, le seuil d'El Guisr sera mis en communication avec Port Saïd et la Méditerranée par une route d'eau de plus de 50 kilomètres.

Il serait superflu de nous appesantir sur les avantages et les facilités de tout genre que nous assurera cette voie de communication.

Permettez-nous, maintenant, d'appeler votre attention sur un autre point de l'isthme. Vous vous rappelez le rôle considérable réservé, dans l'ensemble de notre projet, au canal d'eau douce d'irrigation et de navigation fluviale. Ce canal est destiné à joindre le lac Timsah au Nil. Le régime récemment amélioré des canaux de Zagazig, que traverse la branche tanilique, nous offre de grands avantages pour la prochaine ouverture d'un canal navigable qui joindra Timsah et Zagazig (l'ancienne Bubaste). Dans cette ville importante, tous nos établissements viendront se relier avec le rés au des canaux et des chemins de fer de l'Egypte.

Les études de ce travail ont été faites; on procède à son

exécution. Trois mille ouvriers y sont acluellemeot employés ; notre intention est de le pousser avec la plus grande activité, et les rapports nous laissent espérer quMl sera terminé en quelques mois.

Ainsi nous comptons être, avant la fin de Tannée, en possession de cette précieuse voie de communication. Nous nous trouverons en même temps en mesure de commencer sur une assez grande échelle la fertilisation des terrains de la vallée de Gessen. Des ouvertures nous ont déjà été faites pour affermer une partie de ces terrains. Nos négociations ne sont pas assez avancées, il est vrai, pour que nous soyons autorisés à en préjuger rissue; mais elles sont basées sur des offres sérieuses et témoignent de l'importance des intérêts qui peuvent se rattacher à notre entreprise. Les faits démontreront combien nous sommes désireux d'écarter toul e idée d'exclusion dans l'association de ces intérêts. {Sensation.)

En vous faisant connaître les résultats des travaux, nous avons la satisfaction d'ajouter que tous ceux qui y ont concouru, chefs et employés de la direction des travaux et de l'entreprise générale, ont fait leur devoir et plus que leur devoir. C'est avec plaisir que nous leur rendons ce témoignage. Au milieu des privations et des fatigues qu'ils endurent, loin de leur pays et de leurs familles, votre approbation sera pour eux une récompense et un encouragement. {Marques unanimes d'approbation,)

Nous devons vous signaler, avec non moins d'éloges, le travail assidu et consciencieux de notre excellent personnel de l'administration centrale à Paris et de l'agence supérieure en Egypte.

Nous ne terminerons pas sans payer aussi un tribut trèsmérité nu service de santé. Les rapports de notre médecin en chef, que nous avons publiés, attestent la salubrité de l'isthme. Il y a beaucoup moins de malades sur nos chantiers qu'on en compterait au sein d'ateliers aussi nombreux dans les régions les plus saines de l'Europe. La Compagnie n'épargne, d'ailleurs, aucun sacrifice pour assurer, dans une juste mesure, le bien-être des hommes qui lui consacrent leur intelligence ou leurs travaux manuels. A cet égard, la sensibilité des hommes

d^Ëtat d'Angleterre qui, dans la Chambre des lords, oDt récemmeut exprimé des inquiétudes mal fondées et sans doute désintéressées {Rires bruyants), peut être complètement rassurée. (NouveaiUB rires,)

La meilleure preuve que nous en puissions donner est le succès même de nos engagements libres au milieu des populations indigènes. Nos ouvriers, éloignés un instant de nos chantiers par le carême musulman, sont rentrés dans leurs villages; ils y ont rapporté le produit de leur travail, et cet argent a répandu quelque aisance dans leurs familles. Aussi, l'un de nos principaux agents de recrutement nous rapporte, dans une lettre récente, que, des rangs de nos derniers engagés volontaires, se sont élevées des voix qui disaient :

« Nous sommes contents de partir; nous savons que les ff Francs récompensent les sueurs des travailleurs.» (Adhésion.)

Il n'est pas besoin de forcer ces hommes pour qu'ils accourent sur nos chantiers ; il suffit de les laisser à eux-mêmes. Les bons traitements, la régularité et le prix comparativement élevé de leurs gages qui, cependant, n'atteint pas les prévisions des devis, le respect de leurs mœurs et de leurs croyances, l'assistance quand ils souffrent, l'approbation encourageante quand ils font bien, la prohibition de tout châtiment corporel, telle est la force en vertu de laquelle nous possédons en ce moment plus de huit mille travailleurs indigènes sur la ligne de nos opérations. (Applaudissements,)

Quant au canal maritime de petit cabotage, les calculs de notre directeur général et de l'entrepreneur des travaux nous font espérer qu'avec les moyens dont nous disposons aujourd'hui, la première communication entre la mer Rouge et la Méditerranée sera ouverte dans le courant de l'année prochaine.

Telles sont, messieurs, les informations que nous avions à vous communiquer, touchant l'avancement de nos travaux. Elles vous prouvent que pas un moment n*a été perdu, pas une prévision, pas un soin n'ont été omis pour la prompte réalisation de votre programme.

Il nous reste à vous entretenir des questions générales qui se rattachent à notre entreprise.

La situation générale, telle que nous avons eu l'honneur de vous la présenter dans le rapport de Tannée dernière, contenait la conclusion suivante :

« Par renchattiement des faits qui viennent de vous être N exposés, vous avez pu vous convaincre, messieurs, que nous « sommes dans notre droit en continuant la marche progressive « et conciliante qui, jusqu'à présent, nous a réussi. Si Ton « cherchait de nouveau à porter atteinte à ce droit, Texpérience a du passé nous garantirait Pefûcace protection de deux « grandes puissances, celle de l'opinion publique et celle de (f l'auguste souverain qui a acquis tant de titres à notre grati- « tude. » (Applaudissements.)

« Poursuivons donc avec confiance notre entreprise com- « merciale et industrielle, et laissons à la diplomatie le soin « de traiter, dans le moment opportun, les questions politiques « qu'elle a été appelée à résoudre sur la demande de la Porte a Ottomane. » {Longue adhésion,)

Vous avez, à l'unanimité, approuvé notre rapport; vous avez ratifié les mesures prises jusqu'alors par le Conseil d'administration ; vous nous avez donné tous pouvoirs à l'effet de poursuivre l'exécution de votre entreprise.

Forts de votre approbation et de votre confiance, mandataires d'une assemblée décidée à ne pas se laisser vaincre par les difficultés, nous nous sommes dévoués avec un zèle égal à celui qui vous animait à la réalisation de notre grande œuvre, et nous avons pu marcher avec une persévérante résolution vers le but que vous nous aviez assigné.

L'exposé des faits que nous venons de vous soumettre vous aura démontré, nous l'espérons, que nous avons été assez heureux pour justifier votre vote et exécuter fermement votre mandat.

Notre tâche était vaste et compliquée ; elle embrassait tous les préparatifs exigés par une prochaine entrée en campagne et par les besoins d'une population nombreuse à installer, à faire vivre et à faire travailler dans le désert.

Une pareille mise en œuvre demandait, avec beaucoup de temps et de patience, ce concours de volontés énergiques que nous avions déjà rencontré au début de nos travaux et qui

n'a failli dans aucune des épreuves que nous venons de traverser.

Le signe le plus frappant de la solidité et de l'avenir de notre entreprise, c'est le dévouement inaltérable et la foi dans le succès que ne cessent d'y apporter tous ces hommes intelligents appelés à participer à son exécution.

Nous étions arrivés, au commencement de janvier, avec tous les éléments suffisants pour obtenir, en quelques mois de travail, une communication maritime entre la Méditerranée et le lac Timsah. Ce résultat serait atteint aujourd'hui si, avec les deux ou trois mille indigènes qui étaient déjà venus librement à nous, le gouvernement égyptien avait pu nous fournir, comme nous étions en droit de les demander, cinq à six mille travailleurs. Mais c'était là que nous attendaient nos adversaires; ils mirent tout en œuvre pour nous enlever une ressource qu'ils croyaient indispensable à notre marche.

Il faut ici parler des derniers efiTorts d'une opposition (Mouvement dans rassemblée) qui, cette fois encore, n'a abouti qu'à un échec, en nous obligeant à puiser des forces inattendues dans nos propres moyens, et en nous donnant elle-même un nouvel élan qui nous a permis de franchir heureusement tous les obstacles.

Cette opposition semblait avoir désarmé à la suite et par l'effet de votre première assemblée générale.

Quelle était, en effet, la situation ? Il venait d'être publiquement annoncé que la Porte Ottomane, auprès de laquelle l'ambassadeur de France avait été chargé de soutenir les droits de la Compagnie du canal de Suez, approuvait, en ce qui con^ cernait ses intérêts, notre entreprise et avait diplomatiquement proposé aux grandes puissances maritimes, particulièrement à la France et à l'Angleterre, de s'entendre sur les questions politiques qui pourraient être la conséquence de l'exécution du Canal.

Nous appelions de tous nos vœux le règlement international proposé par la Turquie, et nous avions ainsi formulé les bases d'un arrangement :

1<* On proclamerait la neutralité complète du canal de Suez et la liberté du passage pour tout navire de commerce, quelle

que fût sa nationalité, moyennant le payement de droits qui seraient les mêmes pour tous. Cette neutralité est déjà consacrée en principe dans l'article 14 de Pacte de concession.

20 II serait formellement interdit à la Compagnie d'ériger aucun ouvrage de défense ni aucune fortification, soit à rentrée, soit le long des rives du Canal, soit sur les terrains dont elle possède la jouissance dans Plsthme; elle ne pourrait non plus fonder des colonies de cultivateurs qui ne seraient point sujets du gouvernement local.

3<^ Les navires passant par le canal ne pourraient débarquer des troupes dans l'Isthme, si ce n'est en cas de maladies, d'avaries, de sinistres; et, dans cette hypothèse, il serait nécessaire d'obtenir l'autorisation du gouvernement local.

4° Les terres concédées à la Compagnie ne pourraient être utilisées qu'en vue d'exploitations agricoles ou industrielles, et s'il arrivait que la Compagnie affermât ou aliénât tout ou partie de ces terres, elle serait tenue de le faire au point de vue exclusif de ses intérêts financiers, sans exception de personnes et sans distinction de nationalités.

Cet ensemble de garanties devait dissiper jusqu'au prétexte de toute inquiétude. Il constatait si clairement la sincérité du vice-roi d'Egypte, le désintéressement de la France et la bonne foi de la Compagnie, qu'aucune politique, dégagée d'arrièrepensée, ne pouvait la repousser.

Lord Palmerston toutefois, qui, on est en droit de le craindre, aimait mieux garder et nourrir ses alarmes que s'en guérir par un règlement net et péremptoire, ne daigna pas écouter les invitations de la Porte; mais il saisit la première occasion propice de chercher à nous discréditer, en réitérant ses imputations contre la moralité de l'entreprise.

A l'en croire, vous êtes trompés, messieurs, vous êtes les dupes d'un leurre perfide. {Rires ironiques»)

Il ne peut nous convenir de vous laisser ignorer des avertissements qui vous ont été adressés de si haut. {Nouveaux rires).

Dans la séance de la Chambre des Communes du 23 août dernier, à propos d'une question qui lui était faite sur le canal de Suez, le premier ministre d'Angleterre s'est exprimé en ces ermes :

« La Compagnie de Suez, ainsi que je Tai souvent d1% est a Tune des plus remarquables tentatives de tromperie (Excfa- « mations et rires) qui aient élé mises en pratique dans les lemps « modernes; c'est un leurre complet, depuis le commencement « jusqu'à la 6n. Beaucoup de personnes en France, de petites « gens (small persons) ont été induites à prendre de petites « actions {mouvement] sous l'impression que l'afTaire serait « profitable. La marche des travaux en Egypte toutefois a été « telle qu'elle a montré que si l'entreprise n'est pas imprati- « cable, elle exigera des sacrifices d'argent, de temps et de « travail tout h fait au delà des forces de toute Compagnie. »

Ce n'est pas nous que compromettent de tels abus de la parole couverts par l'inviolabilité du pouvoir; ils n'atteignent pas davantage les membres éminents de la Commission scientifique internationale, dont les études consciencieuses ont déterminé le projet d'exécution du canal et ont établi les devis fixant le maximum de la dépense.

Nous avons placé ces assertions sous vos yeux. Jugez-les. Par la publicité de ce rapport, Topinion du monde les connaîtra aussi et les jugera; c'est pour nous une satisfaction suffisante. {Applattdissements.)

Un mot encore en ce qui touche la composition de notre Compagnie. Nous ne partageons pas le sentiment du noble orp,teur envers ceux qu'il appelle : les petites gens. Quand même notre Compagnie ne serait formée que de personnes d'une modeste fortune, elle ne serait à nos yeux ni moins honorable ni moins honorée. Mais si la pensée était de faire croire, par cette expression, que le succès de notre souscription est dû à la passion où à la crédulité d'une classe, c'est là un tort de plus. Les plus grands noms figurent à côté des humbles parmi les membres de notre association ; le sacerdoce, la magistrature, l'armée de terre et de mer, l'administration, les corps savants, l'industrie, le commerce, toutes les professions libérales se mêlent et se confondent dans ses rangs. Bien plus, elle a été l'objet d'une faveur exceptionnelle. Par une dérogation à ses usages, la Chambre de commerce de Paris, dont le repiésentant est probablement dans cette enceinte, chargeait son président de s'inscrire au nom du corps parmi nos souscripteurs.

non assurément comme spéculation, mais comme témoignage de haute estime et d^encouragement pour une œuvre éminemment utile aux intérêts commerciaux et maritimes du monde. {Applaudissements prolongés).

La Compagnie du canal des deux mers est le reflet de notre société moderne : elle est formée de représentants de tous les pays^ de toutes les opinions, de toutes les positions, de toutes les branches de Tintelligence; c'est là son honneur et sa force, il n'est pas indifférent de les lui maintenir. {Nouveaiix applaU' dissements.)

Pendant qu'on se livrait en Angleterre à ces écarts regrettables, un événement dont la mention est opportune se passait en Hollande. S. M. le Roi des Pays-Bas, dont l'esprit élevé avait apprécié toute la portée du percement de l'isthme de Suez, avait en 1856, sur la proposition de son ministre de l'intérieur, nommé une Commission pour étudier l'influence que devait exercer sur le commerce de ses Etats cette révolution maritime et rechercher le moyen d'en tirer pour ses peuples le meilleur parti possible.

Cette Commission, choisie paripi les hommes les plus compétents et les plus expérimentés du pays, ne se prononça pas arbitrairement et de parti pris. Elle employa trois années à réunir et à consulter tous les éléments de la discussion, à recueillir tous les renseignements propres à l'éclairer, à se former enfin une opinion consciencieuse et loyale. Le rapport de la Commission néerlandaise a été traduit en français et publié par les soins de la Compagnie. Ce document si grave, empreint de la solidité calme et pratique de l'esprit hollandais, contredisait d'une façon nouvelle et complète les préventions manifestées dans le sein du Parlement britannique.

Pour la possibilité du canal, la Commission était tout entière du côté de la science du continent contre Lord Palmerston :

« Le rapport de la Commission internationale, dit-elle, a c( démontré d'une manière incontestable j que le projet de perce cernent est exécutable. »

Quant à l'importance de l'œuvre, aux services qu'elle doit rendre au monde, aux bénéfices qu'elle doit procurer, nous n'avons que l'embarras du choix dans les citations ; nous nous

bornerons à la suivante, parce qu'elle résume ces différents points de vue :

c( On peut affirmer que, le percement accompli, on se ser- « vira beaucoup de celte Douvelle route ; que l'abréviation du « chemin entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique secondera énergio quemenlle développementducommerceuniversel et amènera « de nouvelles combinaisons qui seraient restées cachées et non (( utilisées pendant des siècles, si l'on avait continué à suivre a l'ancienne route, en passant par le cap de Bonne-Espérance. » (Sensation.)

Après avoir tracé un remarquable tableau des effets que produira le percement de l'isthme sur toutes les nations maritimes et commerciales du globe, la Commission présente cette conclusion :

« De tout ce qui précède, il résulte clairement que le nou- « veau chemin des Indes donnera un stimulant à l'ensemble « du commerce universel; qu'il le donnera de tous côtés à « toutes les populations, a la racb humaine entière, dont les « développements ont depuis quelque temps pris une si grande « extension. »

Permettez-nous de vous faire remarquer, messieurs^^ que tout en exprimant ces conviction», la Commission appréhende que son pays ne soit un des moins favorisés par le percement de l'isthme, tandis qu'au contraire elle range l'Angleterre parmi les nations qui doivent en recueillir les plus grands avantages. Mais cette crainte n'influe en rien sur l'impartialité et la sérénité de son jugement, et voici en quel noble langage elle expose ses sentiments à cet égard :

« Une entreprise acceptée avec autant de faveur par le public a ne doit être jugée qu'au point de vue général; ce serait « montrer de l'égoïsme que de s'écarter de cet ordre d'idées et « venir opposer sans utilité un intérêt local au développement tt du bien-être de tous. Quand le temps est venu, le progrès se a produit malgré tous les obstacles, »

Vous le voyez donc, messieurs, partout où l'on consent à ne point substituer l'arbitraire à l'examen, à ne point mettre l'obstination à la place des faits, notre cause est de plus en plus triomphante ; elle est gagnée au point de vue tech-

nique, moral et commercial ; elle est gagnée par cette clameur de la sympathie universelle, sanction des grandes choses qui sont arrivées au jour de leur maturité.

Cette faveur de tous les peuples pour notre entreprise, cette conscience de son utilité, s'étendent de plus en plus jusqu'aux régions les plus éloignées du centre de notre action. Des rivages de l'Océan Pacifique une nouvelle manifestation de cet état des esprits nous attendait à notre récent retour à Paris. C'est une démonstration officielle, par laquelle l'illustre président de la nation péruvienne, S. E. le maréchal don Ramon de Castilla, réclame pour son pays une part de solidarité morale dans la poursuite de notre grand objet. (^Marques de satisfaction,)

« L'œuvre que vous avez entreprise, dit-il, est colossale et « présente des avantages inappréciables, même pour les ré- « gions qui, comme la nôtre, sont placées si loin de la mer dés « Indes et de la Méditerranée. »

Nous ne pouvions manqtier de vous signaler cet acte d'une noble et généreuse sympathie ; c'est un nouvel hommage décerné à vos lumières et à votre dévouement. {Applaudissements réitérés,)

L^état de l'opinion, la publication et l'autorité de l'enquête néerlandaise, la force de la situation en elle-même, semblèrent amortir un moment les efforts de l'opposition anglaise. Cette trêve dura peu; une autre campagne commença. Il s'agissait, d'un côté, d'essayer de jeter le trouble et la discorde dans la Compagnie, en persuadant aux actionnaires que rien ne se faisait dans l'isthme et que les travaux n'étaient qu'une lantasmagorie ; de l'autre côté, d'entraver en Egypte ces mêmes travaux par tous les moyens possibles. A ce double etret, tandis que certains journaux ministériels de Londres se faisaient écrire d'Alexandrie que les travaux n'existaient que sur le papier, l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople se plaignait auprès de la Porte de leur dangereux avancement. (Exclamations.) Simultanément on alarmait les actionnaires sur notre inertie, et l'on excitait, sur nos progrès, les inquiétudes de la Turquie, pour la pousser à quelque démonstration. {Exclamations,)

On avait beau rappeler à l'agent britannique que, par suite des délibérations du Divan, son gouvernement avait été invité à accepter des négociations sur ce sujet; il insistait toujours, profitant surtout des moments où Taide de la diplomatie anglaise était sollicitée par la politique ottomane. Son insistance devint surtout très-vive lorsqu'il apprit que tout était disposé dans risthme pour la réalisation du programme voté par vous, et que nous pouvions nous trouver dans le cas de demander au vice-roi d'Egypte les travailleurs qu'il devait nous fournir en vertu de son contrat. Le représentant de l'Angleterre finit par arracher à la Porte, et en se tenant derrière elle, une nouvelle lettre du grand vizir, adressée au vice roi d'Egypte, pour cherchera enlever à la Compagnie l'assistance du gouvernement égyptien.

Au même moment, le journal le plus puissant de l'Angleterre, dont l'influence s'exerce même sur le gouvernement, se plaignait de notre prétendue inaction. « Nous attendons, « dit-il, le moment où Ton pourra naviguer à travers cette (c langue de terre; nous éprouvons le besoin de passer 1 isthme « de Suez à la voile. No« ports sont rempli.^ de bons et solides « vaisseaux, bien chargés, prêts à payer à la Compagnie « toute redevance raisonnable pour effectuer leur passage. La « Compagnie a contracté une dette vis-à-vis le monde et envers « l'Angleterre ; nous réclamons l'accomplissement de ses ma- « gnifiques promesses. » {Très-bien et rires,)

Messieurs, nous reconnaissons cette dette et nous sommes résolus à l'acquitter; mais en acceptant et en invoquant notre engagement, votre créancier sait très-bien qu'il s'oblige aussi dans la sphère de son influence, à ne point laisser troubler le libre exercice des opérations qui nous permettront de payer notre dette.

La lettre vizirielle obtenue par l'ambassadeur anglais fut envoyée à Alexandrie au commencement de janvier. Le vicepoi y répondit en se bornant à relater tous les antécédents de l'affaire ; c'était rappeler à chacun ses engagements.

Mais la situation avait ses délicatesses; après l'avoir mûrement examinée et pesée, désireux d'épargner au gouvernement égyptien de misérables tracasseries et reconnaissant

qu'il n'en résulterait aucun dommage pour les droits et les intérêts de la Compagnie, nous résolûmes, d'accord avec le directeur général et l'entrepreneur général des travaux, d'appliquer sur une grande échelle un système dont nous avions à l'avance posé les jalons.

Jusqu'alors le recrutement libre nous avait fourni des ouvriers indigènes en quantité suffisante pour nos premiers besoins ; nous espérions que les populations de Syrie et d'Egypte se rendraient avec empressement sur nos chantiers, à notre appel, Cette combinaison avait un seul inconvénient, celui d'ajourner de quelques semaines la mise en train du travail général. Mais nous pouvions employer très-utilement cet intervalle à développer et à perfectionner encore les installations préparatoires sur la ligne du canal maritime et du canal navigable d'eau douce. D'ailleurs nous étions à la veille du ramadan, période inévitable de chômage pour le travailleur musulman. En outre, le recrutement Jibre devait constater la force intrinsèque de l'entreprise et donner la mesure de la popularité dont elle jouissait parmi les indigènes; enfin il écartait toute complication politique.

L'enrôlement volontaire fut donc organisé sur une grande échelle. Un plein succès a couronné nos prévisions. (F275 mouvements de satisfaction,) En ce moment, 8,000 travailleurs sont répartis sur la ligne de nos chantiers, depuis Port-Saïd jusqu'à Timsah, et suffiront à l'exécution de tous les travaux nécessaires à la première jonction des deux mers. (Applaudissements prolongés,)

Les choses étaient en l'état que nous venons d'exposer, lorsque est intervenu à Londres, la semaine dernière, un nouvel et très-notable incident. Vous devinez, messieurs, que nous voulons parler de la discussion qui s'est engagée, le 6 de ce mois, à la Chambre des lords au sujet du canal de Suez. (gouvernent,)

Cet incident nous offre encore une fois l'occasion de constater les sympathies de l'opinion publique et la sollicitude vigilante de la presse, dès qu'on touche, dans un certain esprit, à ce grave sujet. Ces précieux témoignages parlent plus haut que le dénigrement systématique ; et, tout en nous honorant,

ils prouvent que Tappui de Téloquence, de la justice et du patriotisme ne manque pas plus que les encouragements de la politique aux causes justes et grandes comme la nôtre. {Acclamation,)

Nous sommes contraints d'avouer que la lecture de la discussion de la Chambre des lords est de nature à compromettre Tautorité de l'illustre assemblée. Il n'est pas, en quelque sorte, dans ce débat^ une seule assertion sur les faits à laquelle on ne doive attacher une rectification ou une dénégation. Nous en pourrions multiplier les exemples, nous nous bornerons à un seul. L'auteur ;de l'interpellation désigne la Compagnie universelle, comme une compagnie en banqueroute (a Banhrupt Company). {Marques de surprise et d'indignation.) Voilà de quelles informations les personnages les plus haut placés se nourrissent en Angleterre et nourrissent l'opinion publique de leur pays, dès qu'il s'agit du canal de Suez. Il semble qu'en face du monstre on perde, non pas seulement la puissance de juger, mais jusqu'à la faculté d'examiner. [Rires d'adhésion.)

Sans consentir à nous immiscer dans la politique intérieure de nos voisins, nous devons vous faire observer aussi que, dans notre sentiment, la question soulevée par un membre de l'opposition torie semble avoir été combinée moins contre le percement de l'Isthme que comme moyen d'embarrasser le Cabinet anglais dans ses relations avec la France et de jeter au milieu de ce Cabinet une pomme de discorde. En effet, l'orateur de la motion a eu grand soin de rappeler que les ministres diffèrent complètement d'opinion sur cette afîaire; que le canal de Suez a été énergiquement défendu contre lord Palmerston dans la Chambre des communes pnr trois de ses collègues actuels très-influents : par lord John Russell, ministre des affaires étrangères, M. Gladstone, chancelier de l'Échiquier, et M. Milner Gibson, ministre du commerce, auxquels il aurait pu ajouter, un quatrième membre du Cabinet, M. Sydney-Herbert, ministre de la guerre.

Quant aux résultats de ces explications, notre opinion est que la question n'avait pas encore fait un pas aussi considérable en Angleterre.

« Pendant des si-'cles, a dit Tomteur qni a provoqué le débat, « rexécutioQ du canal de Suez a été Tobjet de ranabitîon de « plusieurs grands princes et souverains^ et jamais, peat-être, « projet ne fut plus propre à réunir les sympathies, à exciter « Pimaginalion, que Tac cora plissement d'un grand onvrage, « réunissant la Méditerranée à la mer Rouge; ouvrage qui « serait un stimulant pour le commerce et imprimerait on ff nouvel élan à la civilisation et même au christianisme. »

Un peu plus loin, le noble lord ajoute :

« La position de M. de Lesseps serait à un degré justifiée, « s'il pouvait prouver que son entreprise est entièrement « commerciale et qu'il n'a en aucune façon cherché à im- « poser des conditions de nature à intervenir illégitimement « dans l'action du gouvernement égyptien.»

Enfin, en ce qui touche aux rapports du canal avec les intérêts de la France et de TAngleterre, Torateur de l'opposition s'exprime ainsi :

« Je n'ai pas envie d'entraver le développement du com- « m erce français dans cette direction, car je crois que l'ac- « croissemeot du commerce dans une nation stimule naturel- « lement le commerce des autres, et comme le trafic de l'Iude « avec l'Angleterre est aussi grand, sinon plus grand que « celui entretenu par l'Inde avec les autres pays, le canal, si « Ton pouvait s'en servir, serait principalement avantageux à « l'Angleterre. »

L'organe du gouvernement à la Chambre haute , lord Wodehouse, déclare de son côté :

« Jamais notre pays ne pensera un moment à s'opposer à « un simple projet commercial, quelle qu'en soit l'origine. »

Un des anciens adversaires les plus ardents du canal, lord Strattfford de Redclifle, n'a pas élé moins explicite :

« Si le projet, a-t-il dit, n'avait qu'un caractère commer- « cial qui pût être avantageux au commerce du monde, je ne « concevrais pas que, par un sentiment de jalousie, il pût « trouver de l'opposition dans notre grand pays, qui, certai- « nement, en ce cas, retirerait le principal bénéfice de son « exécution. »

L'ouverture de l'Isthme est donc un bienfait pour la civilisa-

tion, pour le christianisme et surtout pour l'Angleterre. Si l'opération est purement commerciale, Topposition qu'on lui fait n'est pas soutenable, n'est même pas concevable. L'em pêcher par jalousie envers un peuple quelconque et spécialement envers la France serait un sentiment honteux : voilà ce qui a été voté et admis unanimement dans la noble assemblée.

C'est évidemment sous l'impression de ces principes que lord Wodehouse a terminé son discours officiel par cette importante conclusion :

« J'ai la confiance que cette entreprise, que je crois imprau ticable, ou sera abandonnée, ou du moins qu'on insistera tt pour obtenir des garanties qui donnent sécurité à la Porte u et à toutes les puissances européennes ayant des intérêts « dans cette partie du monde, garanties desquelles il résultera « que la voie de communication proposée ne pourra porter « atteinte à ces intérêts, et qu'aucune des puissances lie sera (( privée des avantages dont jouira un Etat quelconque, spéfi cialement en cas de guerre. »

Nous sommes complètement d'accord avec l'orateur du gouvernement britannique. Expliquons-nous. Nous pouvons le rassurer sur l'abandon du projet que chacun de nous est décidé à soutenir. Abandonner le projet dans l'état d'avancement où il est, ce serait de la part de ceux qui sont placés à votre tête, une coupable désertion; ce serait de votre part une ruineuse faiblesse à laquelle vous êtes disposés moins que jamais. (Vive approbation.) Le projet ne sera donc pas abandonné; son exécution est infaillible. (Applaudissements.)

Mais entourer le canal de toutes les garanties capables de lui maintenir ce caractère universel, qui est notre principe et notre condition d'existence, qui le destine à être utile à tous, en restant inofiensif pour tous, c'est là notre vœu le plus cher, le but constant de nos efforts; et nulle part, nous osons le dire, l'Angleterre ne trouvera, pour atteindre ce résultat, de coopèrateurs plus sincères que le gouvernement français et notre Compagnie.

Pour le prouver, il nous suffirait de rappeler les propositions que nous analysions tout à l'heure devant vous, que nous

avons indiquées comme base de la négociation, qui ont été rédigées dans le but d'aller au-devant de chacune des objections présentées, et qui, certes, nous en appelons à tous les esprits sincères, sont de nature à satisfaire les exigences les plus défiantes.

Que faut-il donc pour attester que nous sommes et que nous voulons rester une association commerciale? On a dit qu'il n'y avait rien de plus difficile à prouver que l'évidence à ceux qui ne voulaient pas la reconnaître. Nous sommes assez portés à être de cet avis en entendant les incrédulités qui se manifestent de l'autre côté de la Manche sur le but uniquement commercial de notre Compagnie. (Sourires,)

Mais en présence des déclarations officielles du cabinet britannique, la situation est aujourd'hui très-simple. C'est en vain qu'on essaye de se couvrir du prétexte des intérêts de la Porte. La Porte a fait connaître à la France et à l'Angleterre que, pour sa part, elle n'avait aucune objection à élever contre l'exécution du canal de Suez. Que veut-on qu'elle dise de plus et quelle autre adhésion peut-on lui demander? Elle a fait suivre cet avertissement d'une autre communication non moins décisive : c'est celle par laquelle elle s'en remet aux deux puissances du soin de régler les questions politiques ou internationales que peut faire naître l'établissement du canal. Nous croyons que la France est depuis longtemps prête à ouvrir cette négociation, et, dans notre opinion, les déclarations de lord Wodehouse indiquent que l'Angleterre y est enfin disposée aussi. (Sensation.)

C'est le grand fait qui, pour nous, domine tous les autres incidents de la séance du 6 mai, à la Chambre des lords.

Ainsi, Messieurs, la solution politique que l'ancien ambassadeur de France à Constant! nople avait proposée, et qui avait été adoptée par la Porte, il y a quinze mois., est aujourd'hui publiquement admise par un organe du cabinet britannique.

Quant à la solution technique, grâce à vos résolutions de Tannée dernière, les faits accomplis ont mis fin à toute discussion. Le canal de Suez n'est plus un projet ; il se fait, il s'achèvera sans perturbation, et nous avons plus que jamais la confiance qu'il sera aussi profitable aux intérêts des action-

naires qu*à ceux de la civilisation. (Applaudissements unanimes et prolongés,)

Après cette lecture, un actionnaire ayant demandé la parole sur la question politique, une très-courte discussion s'est engagée, et M. le président ayant rappelé les termes mêmes de son rapport, duquel il résulte que la Compagnie universelle du canal maritime de Suez étant uniquement commerciale, n'avait pas à se préoccuper de la question politique , rassemblée, approuvant ces observations, a clos l'incident, et a voté à l'unanimité la résolution suivante :

« Après avoir entendu la lecture du rapport présenté par M. le « président au nom du conseil d'administration, l'assemblée c< approuve ce rapport et donne tous les pouvoirs au conseil « pour la poursuite des opérations de l'entreprise, n

Ce vote est accueilli par de nouveaux applaudissements.

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