DE FRANCE EN ÉGYPT
Pori-Saïd, 7 juiu 1861. '
Je viens de faire une tournée complète sur tous les chantiers de Tisthme, et je vais la recommencer en sens contraire avant de retourner à Alexandrie pour m'y embarquer. Ma présence sur les travaux n'aura pas été inutile, et, avec l'excellent concours de M. Voisin, je ne doute pas que beaucoup d'inconvénients difficiles à éviter au début d'une entreprise colossale ne. disparaissent prochainement. L'essentiel est de bien se rendre compte des vices qui peuvent exister. Je ne néglige rien pour chercher à les connaître et y porter remède. Quant aux résultats des travaux, nous en avons obtenu de très-satislaisants depuis mon dernier voyage en Egypte, c'esi-àdire depuis deux mois ; ce sont, d'une part, l'avancement vers Timsah du canal navigable d'eau douce, et, de l'autre, le prolongement de Port-Saïd à Kantara et Ferdane du petit canal maritime. J'ai été moi-même par eau, dans un canot dont je tenais le gouvernail, depuis Kantara jusqu'à Port-Saïd, c'est-à-dire que j'ai employé seulement quelques heures pour venir ici directement, tandis que précédemment ce voyage employait trois jours, à cause des détours qu'il fallait faire. Enfin la communication devient aujourd'hui si facile, qu'il est préférable de se rendre à Alexandrie en passant par Kantara, Ferdane,
le Seuil, Maxama et Zagazig, plutôt que de passer par Damiette et de remonter le Nil.
L'entrepreneur sera en mesure à la fin du mois de mettre un assez grand nombre d'ouvriers dans le bassin du lac Ballah, entre Kantara et Ferdane ; il pourra en outre employer au canal navigable d'eau douce 6,000 hommes, au lieu de 3,000 qui y travaillent maintenant. Par conséquent, il serait fort important que des ordres fussent donnés, pour que le chiffre du prochain recrutement mensuel fut doublé et porté à 10,000 hommes ; c'est ce que demande le représentant de M. Hardon. Je crois qu'un mot dit par vous suffira pour opérer le prodige. Si vous avez occasion de dire ce mot, et qu'il produise l'effet que j'en attends, M. Ruyssenaers, que vous avertiriez particulièrement, s'entendrait immédiatement avec M. Alphonse Feinieux et les agents recruteurs de l'entreprise pour mettre à exécution la décision vice-royale. Nous entrons dans la saison la plus favorable pour les recrutements, les travaux des champs ne retenant plus les fellahs dans leurs villages.
On m'écrit d'El Arish que les Philistins des plaines de Gaza, libres de leurs moissons, vont bientôt nous arriver en bon nombre.
Pendant mon dernier séjour au Caire, j'ai appris qu'il y aurait dans quinze jours réunion de tous les évoques et notables de la nation cophte pour la nomination d'un nouveau patriarche. Lors de Télection de l'ancien patriarche, il y avait eu division des voix. Dans ce cas, il appartenait au gouvernement local de désigner et de nom* mer à son choix celui des candidats dont aucun n'avait obtenu la majorité voulue.
Le consul général d'Angleterre ayant eu connaissance
de cette situation, recommanda à Méhémet-Ali, et fit nommer un candidat avec lequel il s'était entendu. L'Angleterre obtint ainsi pendant de longues années une assez gi^ande influence sur le clergé cophte d'Egypte et particulièrement d'Abyssinie, qui, depuis saint Athanase, fait partie de l'église chrétienne d'Egypte.
Ce qui s'est passé antérieurement en ce qui concerne la division des voix pour la nomination du patriarche va se reproduire aujourd'hui. Aucun des candidats n'aura une majorité suffisante pour entrer en fonctions sans la décision du vice-roi. Vous examinerez s'il est à propos de. prpfiter de la circonstance pour faire pencher la balance en faveur de Yévèque du Caire^ qui fait l'intérim du patriarche, qui a des sympathies pour nous et avec lequel j'ai eu de très-bonnes relations depuis plusieurs mois, à l'occasion de l'enrôlement des travailleurs cophtes. M. Naggiar, frère d'un drogman du consulat de France au Caire, coreligionnaire de l'évêque coplite et son ami, vous donnera confidentiellement, sur la question, tous les renseignements qui pourront vous permettre de vous former une opinion et d'agir, s'il y a lieu, dans la mesure que vous croirez devoir adopter.