A M. LE COMTE DE LESSEPS, A PARIS
Caire, 15 décembre 1861.
Ta lettre du 22 novembre m'a donné de très-intéressantes informations dont j'ai fait et ferai mon profit. J'avais déjà su toute la peine que tu t'es donnée pour mener à bien l'affaire Mougel que l'on avait embrouillée aussitôt après mon départ, lorsque, quelques jours aupa* ravant, chacun avait été d'accord avec moi. J'avais mûrement pesé toutes les considérations qui m'avaient fait adopter le projet auquel toi, Victor et Jules, vous avez fini par rallier les dissidents. Bien que l'on m'ait écrit officiellement que le projet avait été accepté par le Conseil, par déférence pour moi, je ne me dissimule pas que si l'on avait voulu avoir de la déférence, on aurait commencé par où l'on a terminé, sans s'exposer à faire, comme cela a eu lieu, une triste figure, tant vis-à-vis de Mougel que vis-à-vis de moi. En définitive, on ne s'est guère inquiété de ce que j'avais arrangé. On a essayé de refuser ce qu'il était juste de faire, par la crainte mal fondée d'engager sa responsabilité, et lorsque l'on s'est vu menacé d'un procès, l'on a cédé par peur de M. Mougel. Aussitôt que j'ai tourné les talons, la peur semble être, en effet, le mobile d'une grande partie de nos collègues. Ils craignent que nos travaux ne marchent pas, ils craignent que le vice-roi ne nous fasse faillite, ils ont peur des actionnaires, de l'Angleterre, de la Turquie, du
public, ils ont des déflances à regard de tous ceux qui agissent en Egypte ; ils en parlent aux uns et aux autres. Ces défiances se propagent au dehors, elles reviennent ici et j'ai quelquefois beaucoup de peine à en détruire les mauvais effets. Heureusement, notre entreprise a les reins tellement solides qu'elle a résisté, qu'elle résiste et qu'elle résistera à tout.
En Egypte, nos affaires marchent on ne peut mieux ; chacun se multiplie à Tenvi pour faire avancer la besogne ; ce n'est pas trop de toutes nos forces réunies et agissant avec ensemble pour étudier, préparer, exécuter, approvisionner et contrôler. Chancel et Tirlet m'écrivent tous les deux qu'il serait bien à désirer que nous pussions nous débarrasser de M. Hardon, dont je considère le concours comme étant au contraire fort important. Pourquoi donc cette rage continuelle de démolition, lorsque nous commençons à peine à bâtir? Tous les services de la direction générale et de l'entreprise des travaux commencent à marcher à merveille. Je réponds que tout le monde est continuellement occupé. C'est une erreur de croire que l'entreprise nous oblige à avoir un double personnel. Si nous exécutions nous-mêmes, il nous faudrait toujours avoir, avec le personnel de l'exécution, un personnel d'études, de préparation et de contrôle ; quant à l'exécution, je suis mille fois convaincu que nous ferions moins vite, moins bien et plus cher que l'entreprise, avec l'excellent personnel dont elle dispose aujourd'hui.
Notre ingénieur en chef, M. Voisin, est une perle. Il ne faut pas qu'on rinquiète en prenant à Paris, en ce qui concerne la direction générale des travaux, une initiative qui n'appartient qu'à lui seul. Il a tout ce qu'il faut pour tempérer l'ardeur et l'imagination de M. Sciama, qui a.
m LETTRES
comme tout le monde, les débats de ses qualités. M. Sciama, traTaiI!eiir éDer^îque et eonsciencieax, conduit parfaitement son personnel, auquel il communique son animation, et il s'entend on ne peut mieux avec M. Voisin, pour lequel il professe une grande affection et une grande déférence.
M. Angot a pris son service d^une main ferme ; je Tai parfaitement appuyé pour toute son organisation, qui, an I*' janvier, ne laissera plus rien à désirer.
Tu as pu voir, par mes dernières lettres au duc d'Âlbafera, combien nous avons eu à nous féliciter de la visite du vice-roi sur nos travaux. Avec son aide, le canal d'eau douce et la rigole maritime seront creusés jusqu'au lac Timsah avant le 1*' mai. Ainsi mon programme de Tannée dernière sera plus qu^accompli, car je n'avais pas parié de l'achèvemenl du canal navigable d'eau douce. Après ce grand effort et sa réussile, il n'y aura aucun doute sur la jonction des deux mers par la rigole maritime dans le courani de 1862. Le vice-roi le veut réellement, et ce sera, car les moyens ne lui manquent pas. Des fellahs, de l'eau à boire et des couffes, voilà notre plus efficace matériel pour la première période de notre grand travail.
On croit à Paris que notre situation financière est mauvaise ; je la trouve satisraisante avec les résultats matériels que nous obtenons tous les jours. De plus, la dette du vice-roi va être réglée convenablement.
Lorsque je ferai le rapport de notre situation à l'assemblée générale des actionnaires, dont le seul intérêt nous guide, nous serons approuvés des deux mains et nous acquerrons des forces nouvelles. Je vais écrire au duc d'Âlbuféra que notre désir est d'avancer l'assemblée gêné-
raie au lieu de la retarder, et d'en fixer le jour au 1*' mai, afin d'avoir les délais suffisants pour être en mesure, s'il y a lieu, d'annoncer, le 2 mai, un appel de 100 francs, payable le 2 juillet suivant. Nous serons alors libres de recourir à ce moyen fort naturel et fort explicable, s'il convient à nos intérêts de prendre notre temps pour l'émission privée ou publique des obligations du Trésor égyptien. Le vice-roi améliore sensiblement ses finances ; il est décidé à ne plus se laisser voler, et il me disait dernièrement, en voyage, qu'il m'autorisait à lui dire qu'il était /bu à lier s'i) recommençait. Il espère plus que jamais être en état de se passer d'emprunt. Tous ses engagements de bons du Trésor sont correctement payés à l'échéance.