A M. LE DUC D*ALBUFÉRA, A PAEIS
Port-Saïd, 23 novembre 1861.
Il résulte d'études qui viennent d'être commencées, qui seront achevées avant quinze jours, et que M. Voisin vous enverra avec son rapport pour être soumis à la Commission consultative des travaux, qu'une vallée débouchant à la queue du lac Ballah (au piquet 156) pourra permettre de contourner les dunes de Ferdane et le seuil d'El Guisr. Ce nouveau tracé aboutissant au même point vers le lac Timsah sera plus long de trois kilomètres, mais le niveau moyen des côtes est sensiblement partout au-dessous du niveau de la mer. Il est même, dans plusieurs parties, de trois, quatre et cinq mètres au-dessous de ce niveau. Nous avons suivi avant-hier cette vallée en voiture.
Il est donc probable que nos travaux marcheront encore plus rapidement que nous ne Tespérions, c'est l'opinion unanime de la Commission de Trieste, du comte de France, de MM. Voisin, Sciama et des autres personnes qui nous accompagnaient dans notre excursion.
Nous aurons tous les ouvriers qui nous seront nécessaires; j'en ai l'assurance. Nous en augmenterons successivement le nombre jusqu'à 30,000, quantité que nous pouvons facilement abreuver et utiliser.
Le canal d'eau douce avance rapidement. Avec 10,000 hommes travaillant comme ceux qui le creusent
maintenant de Rhamsës à Makfar, il sera certainement avant deux mois au lac Timsah.
La rigole maritime a atteint l'extrémité du lac Ballah au pied des dunes de Ferdane, c'est-à-dire qu'elle a, depuis Port-Saïd, un parcours de 62 kilomètres. On n'a jusqu'à présent ouvert pour l'introduction de l'eau que la section entre Port-Saïd et Kantara.
J'ai trouvé beaucoup d'ordre et d'activité dans les chantiers et ateliers de Port-Saïd. Nos ingénieurs font un trèsgrand cas de M. Schmidt, nouveau chef des ateliers, qui était récemment chef des ateliers du Creusot.
J'ai réuni aujourd'hui , dans une conférence MM. Voisin, Sciama, Laroche, Alfred Feinieux, Bareillier, Schmidt, Joyce, Pouchet. Je leur ai posé les trois questions suivantes :
1^ Les douze dragues de Lyon, comme instruments de dragage, indépendamment des toiles sans fin, offrent-elles des garanties de bon fonctionnement en ce qui concerne leurs coques, leurs machines, leurs chaudières et les organes ordinaires de leurs appareils dragueurs ?
Chacun ayant exprimé son opinion, on a été unanimement d'accord que toutes ces dragues pouvaient fonctionner et rendre de bons services.
2^ L'expérience de la toile sans fin a-t-elle donné la conviction de l'utilité de cet appendice?
Réponse, om, mais il y a encore des essais et des expériences à faire.
3"" Le temps ne nous permettant pas de faire plus longtemps des expériences et des essais, à moins que ce ne soit sur une petite échelle , le système des toiles sans fin appliqué à nos douze dragues de Lyon doit-il, dans votre opinion, être abandonné ou essayé exceptionnellement?
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Réponse unanime : il convient de continuer à essayer le système sur deux dragues seulement ; les dix autres fonctionneront avec les moyens ordinaires. M. Laroche, chef de la Division de Port-Saïd, fera faire les expériences des deux dragues à toile sans fin par M. Pouchet pour l'une et par M. Dorvillon pour l'autre.
M. Voisin vous adressera un rapport détaillé et bien motivé sur la question des dragues de Lyon. Nous avons réservé la question des dragues Evrard, qui est tenu d'exécuter son marché à ses risques et périls. On a pensé toutefois qu'il serait convenable de lui offrir de faire pour ses douze dragues ce que nous faisons pour celles de Lyon, c'est-à-dire de n*en consacrer que deux aux toiles sans fm.
Je vous remets, pour vous donner une idée du nouveau tracé rectificatif de la ligne de Ferdane et d*El Guisr, une ébauche du couronnement des études qui a été faite par M. Riche, chef de section de Tentreprise au seuil d'El Guisr. Ce plan n*est pas officiel. Vous remarquerez que les cotes 8™ indiquent le niveau de la mer, c'est-à-dire la ligne d'eau du canal ; que, par conséquent les cotes supérieures au chiffre 8 sont au-dessus du niveau de la mer et les cotes inférieures sont au-dessous de ce niveau.
Depuis une quinzaine de jours, le cordon littoral s'est ouvert de lui-même, à l'abri du commencement de la jetée de Port-Saïd, à TEst, de sorte que Ton communique directement de la mer au lac Mensaleh, sur la ligne de notre Canal maritime, par une ouverture de 2°* 1/2 de profondeur, qui paraît tendre chaque jour à s'agrandir au lieu de diminuer.
Nous repartons tous demain matin pour Damiette. Là, j'aurai des conférences avec MM. Voisin, Angot et Sciama
pour la bonne marche du service des approvisionnements, des transports, du magasin et des paies. Je veillerai ensuite aux travaux de la commission de vériflcation des comptes, après quoi j'irai passer un ou deux jours à Alexandrie et je me rendrai dans TOuady pour prendre possession de la propriété, au nom de la Compagnie. Nous avons fait là, grâce à M. Ruyssenaers, une magnifique affaire, au dire de tout le monde. Mais, en tout état de cause, mon principe est de tout louer et de ne pas cultiver nous-mêmes un seul pouce de terrain.
AU MEME
El Guisr, 6 décembre 1861.
Le voyage du vice-roi dans Tlsthme s'accomplit heureusement. Il a été tellement satisfait du canal d*eau douce arrivé jusqu'à Makfar^ et sur lequel nous avons navigué, qu'il veut immédiatement le faire prolonger jusqu'à Suez, indépendamment des travaux de la rigole maritime.
Il m'a chargé de recommander instamment à M. Voisin de faire terminer le plus promptement possible les études de nivellement et de piquetage du tracé, études qui s'achèvent dans ce moment pour la partie comprise entre Makfar et Timsah.
En ce qui concerne l'achèvement du canal d'eau douce et de la rigole maritime jusqu'à Timsah, le vice-roi a donné, pour la première fois, des ordres écrits à ses gouverneurs, pour que nous ayons 15,000 hommes ce moisci et 25,000 le mois prochain, sans compter une corvée spéciale venant de la Haute-Egypte, destinée, dans sa pensée, à exécuter, après le prolongement vers Suez du canal d'eau douce, un projet que la vue des lieux lui a inspiré et dont il m'a entretenu hier soir. Il a le désir de faire creuser les terrains entre Suez et les lacs Amers. Il ferait au besoin envoyer l'eau à boire par le chemin de fer du Caire; à Suez, des chameaux porteraient l'eau, qui serait répartie dans des caisses en fer ou des tonneaux sur les points du travail comme on l'a fait au lac Ballahi
Mais ce moyen ne serait employé que dans le cas où le canal d'eau douce n'atteindrait pas bientôt Suez.
Enfin, le vice-roi est tout au canal. Sa présence dans risthme est pour nous l'événement le plus heureux.
Je vais lui présenter par écrit un projet de liquidation de toute sa dette présente et à venir envers la Compagnie au moyen d'obligations trentenaires portant intérêt et amortissement. Ce projet sera traduit en turc et étudié sérieusement par Son Altesse, indépendamment des questions d'emprunt, qui sont pour le moins ajournées, et je n' y ai pas peu contribué, parce que je suis hostile à tout emprunt qui ne comprendrait pas notre créance et ne nous permettrait pas de la réaliser immédiatement.
Il y a quelque temps, M. Voisin était un peu préoccupé d'une lettre de service signée en notre absence par M. de Chancel et qui accompagnait dès demandes faites par M. Hanet-Cléry, demandes qui sont évidemment du ressort de la Direction générale des travaux. Du moment que je lui ai donné l'assurance qu'il n'y avait, dans cet incident, aucun manque de confiance envers lui et que notre confiance de la part de nous tous était au contraire illimitée, comme il la méritait si bien, il s'est tranquillisé. M. Hanet- Cléry doit être, à Paris, l'ingénieur conseil contrôleur de la Direction générale des travaux .
Veillez, je vous prie, à arrêter toute tendance qui ferait craindre que l'on ne transportât ailleurs qu'en Egypte, où nous avons eu raison de la replacer exclusivement, la Direction générale des travaux.
C'est de la Direction générale des travaux en Egypte que tout doit partir, et je ne crois pas qu'il convienne de porter à la commission consultative des questions que la Direction générale des travaux n'aurait pas étudiées d'à-
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bord et pour lesquelles elle ne provoquerait pas une solution supérieure. La question du traité Hardon me semble rentrer dans cette catégorie.
Je suis très-occupé avec le vice-roi que je ne quitte pas.
Le tracé indirect à Test de Ferdane et d'El Guisr, dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre, ne parait pas devoir réaliser, dans la seconde partie des nivellements, les espérances qui avaient été conçues. Nous saurons à quoi nous en tenir dans quarante-huit heures.
Lorsque les études auront passé par Texamen de M. Voisin, nous serons assurés d être dans le vrai. Plus je vois à Tœuvre M. Voisin, plus je l'apprécie. Il n'y a en toutes choses que du bien, et le plus grand bien à dire de lui. Il réunit toutes les qualités de science, d'expérience, de caractère, et il est infatigable au travail.
AU MEME
Le Caire, 12 décembre 1861.
La visite du vice-roi dans Tlsthme s'est poursuivie et terminée à son entière satisfaction. Rien ne pouvait nous être plus favorable que l'impression qu'il en a conservée. C'était le moment depuis longtemps attendu par moi de traiter à fond toutes les questions relatives à l'exécution non interrompue, définitive de nos travaux, ainsi qu'à la liquidation de la participation financière du Trésor égyptien.
Nous sommes convenus que le projet annoncé par le vice-roi, en présence de Mustapha-Pacha^ son neveu, de faire prolonger prochainement le canal d'eau douce jusqu'à Suez, servira de prétexte à une levée extraordinaire de 50,000 hommes, qu'il va faire exécuter dans une vingtaine de jours pour enlever, avant le mois de Ramadan (carême musulman), le seuil d'El Guisr. Ce contingent sera conduit et surveillé par Orfan-Pacha, le ministre de sa maison, son homme de confiance et d'exécution; Orfan-Pacha sera lui-même secondé par les gouverneurs des provinces voisines de Galoubieh, de Tantah et de Mansourah. Nous espérons que les 15,000 hommes de la corvée de décembre achèveront, vers le 10 janvier, le canal d'eau douce jusqu'à Timsah et compléteront la rigole maritime jusqu'au pied du Seuil. Le vice-roi m'a recommandé le silence sur la levée et l'emploi des 50,000 hom-
mes. Pendant que le Seuil se percera, il se trouvera dans la Haute-Egypte, où il doit emmener son neveu Mustapha, qui entretient des correspondances avec la Porte.
Le vice-roi a passé au chantier n"" 5 du Seuil la soirée du 6, la journée du 7 et la matinée du 8. Pendant ce séjour, nous avons été tous deux visiter à cheval les environs ; la tranchée qui débouche dans le lac Timsah a surtout attiré son attention ; il veut se faire construire une habitation sur le plateau qui domine ce point, afin de voir et d'entendre couler Teau de la Méditerranée dans le lac Timsah.
Le Prince me parait décidé à conclure avec nous un arrangement consistant à nous donner des obligations trentenaires portant intérêt et amortissement, pour liquider, dès à présent, la dette de 90 millions qu'il a contractée envers nous, et qui à ses yeux est sacrée. Il a provoqué lui-même, à ce sujet, une longue explication qu'il a écoutée attentivement avec des signes d'approbation et des commentaires dont il faisait part au prince Mustapha en provoquant son adhésion. La lettre de M. Couturier et de très-bonnes notes que je viens de recevoir de M. de Chancel me seront fort utiles pour la rédaction du rapport que je dois remettre au vice-roi. Dans l'hypothèse de la réussite de ma négociation, il conviendra de prévoir le cas d'un remboursement facultatif prochain, si vous faites argent des obligations du Trésor égyptien concernant le premier versement de iOO fr.
Je reviens au voyage du vice-roi.
Nous avons quitté le chantier n° 5, le 8, à neuf heures du matin. Nous avons fait une première halte sur le plaleau où doit s'élever la ville de Timsah ; l'aspect grandiose du futur port intérieur de l'Isthme a été fort admiré ;
une seconde halte a été faite autour du puits de NéDcheh qui donne, comme vous savez, en très-grande abondance, une eau aussi pure et aussi savoureuse que celle du Nil; la troisième halte a eu lieu à la ferme pittoresque de Bir- Abou-Ballah, entourée, en ce moment, d'un lac provenant de récoulement naturel des eaux de notre canal d'eau douce. Le vice-roi s'est fait apporter des échantillons de tous les produits de nos essais de culture : du maïs, des choux, des choux-fleurs, des pastèques, des radis, des pommes de terre, des herbages, des salades, etc., etc.
Vers midi, nous faisions notre entrée à Toussoum entre deux haies d'ouvriers criant : Vive Saîd/ et aux sons d'une musique militaire de la garde égyptienne. J'étais à cheval, à côté du vice-roi ; le cortège était composé de six dromadaires richement caparaçonnés, de la voiture de suite de Son Altesse, attelée de six mules, de la nôtre attelée de six dromadaires et de deux cent cinquante soldats de la garde montés à dromadaire.