‹ Lettres, journal et documents pour servir à l'histoire du canal de Suez (volume 2)Chapitre 25 sur 87 · LETTRE DE LORD PALMERSTON A LORD JOHN RU88BLL · texte numérisé non relu

LETTRE DE LORD PALMERSTON A LORD JOHN RU88BLL

Extraite Je la «Vie d*Henry John Temple, yicom te Palmeratoa, » par l'honorable Evelyn Ashley. Londres, chez Bentley. Vol. II appendix, pages 3S5 à 3i8.

74, PiccadiUy, 8 décembre 1861.

Mon cher Russell,

«La proposition de réunir une commission française, anglaise et autrichienne pour examiner la possibilité du canal de Suez serait loyale et plausible, mais ce serait une mesure dangereuse.

« Ce projet peut être' considéré sous trois aspects différents. D'abord, sous le rapport de Pavantage commercial, si le canal se fait; en second lieu^ sous le rapport de la possibilité d'exécution tant au point de vue de Tart de l'ingénieur qu'au point de vue financier; troisièmement, sous le rapport de l'eiTet politique du canal, si on le construit.

« Or, nous ne pouvons nier que si aucune objection sérieuse ne pouvait être faite sur les 2* et 3" points, aucune objection sérieuse ne pourrait l'être sur le premier. Envisageant la question au seul point de vue du commerce de l'Europe, tout grand travail abrégeant considérablement la route de l'Inde serait avantageux à toutes les nalions qui font le commerce par mer avec l'Asie. Et même sur ce point on peut dire quelque chose contre le projet, car il a été démontré par un ingénieur hollandais qu'en raison des difficultés de la navigation dans la mer Rouge causées par les bancs de coraux, les vents régnants et une chaleur intense, la navigation par le Gap,

excepté pour de très-puissants steamers, serait plus rapide et à meilleur marché que la navigation par le canal.

« Mais le second point permet à peine un doute. La Compagnie Lesseps est maintenant ostensiblement à l'œuvre depuis près de dix ans pour faire un canal qui doit avoir 100 pieds de largeur et 30 de profondeur, d'une mer à l'autre, avec des ports sur la Méditerranée et la mer Rouge pour les grands navires et en ce moment, quoiqu'elle ait dépensé une notable partie de son capital, on n'a pas remué une seule brouette de terre pour la construction du canal lui-même.

« Lesseps a commencé ce qu'il appelle sa ^^rigoîe*% un canal pour les barques, de 12 pieds de largeur sur 4 de profondeur; dont un tiers, à partir du côté nord, vient d'être terminé ; le second tiers pourra être terminé au printemps ou au commencement de l'été prochain et le reste serait plus facilement terminé encore en faisant entrer l'eau de la mer Rouge dans une dépression salée de terrain, au nord de Suez. Lesseps est anxieux d'arriver à ce résultat, parce qu'il pense que ses actions monteraient à la Bourse de Paris, s'il pouvait montrer qu'il a réellement fait passer une barque d'une mer à l'autre. Mais il ne dira pas à ses actionnaires ce qui est pourtant la vérité, que ce canal ou rigole n'est absolument aucune partie du Canal maritime en projet. Le Canal maritime doit être creusé sur une ligne parallèle à cette rigole qui doit servir pour ainsi dire de chemin de fer pour faciliter le transport des ouvriers, des matériaux et provisions nécessaires à l'exécution du grand travail.

« Je sais qu'il y aurait à peine un ingénieur français parmi ceux qui sont employés au canal qui, s'il disait la vérité, ne reconnaîtrait que le Canal maritime ne peut être fait sans une gomme d'argent et un espace de temps dépassant de beaucoup toutes les prévisions faites jusqu'ici, et qui ne reconnaîtrait que même terminé, il ne pourrait jamais payer les intérêts du capital dépensé. On peut donc dire que, comme entreprise commerciale, c'est un projet chimérique qui a été formé pour des raisons politiques et en opposition avec les intérêts anglais et la politique anglaise.

« Arrivons donc au dernier point : l'objet politique de l'en-

treprise* Cet objet est l'hostilité eovers l'ÀDgleterre dans toute modification possible du projet. Il n'y a qu'à jeter un coup d'œil sur la carte du monde pour voir combien seraient grands pour la France les avantages maritimes et militaires, dans le cas d'une guerre avec l'Angleterre, d'avoir une semblable coupure vers l'Océan indien, tandis que nous serions obligés d'envoyer nos troupes et nos bâtiments par le Gap. Thouvenel propose, il est vrai, qu'il soit défendu aux navires de guerre de passer le canal, comme cela a lieu aux Dardanelles, mais je pense qu'il n'attend pas que nous accueillions cette propo« sition autrement qu'avec un sourire poliment dissimulé.

« Sans doute aucun, dès la première semaine d'une guerre entre la France et l'Angleterre, 15,000 ou 20,000 Français occuperaient le canal pour le tenir ouvert pour eux et fermé pour nous. De plus, une barrière militaire aussi puissante^ entre l'Egypte et la Syrie, accroîtrait siogulièrement les moyens du pacha alors au pouvoir de se déclarer indépendant de la Turquie, ce qui voudrait dire dépendant de la France, et enfin si le canal devait jamais se faire, la Compagnie française doit avoir une vaste concession de terrain au centre de l'Egypte et y établirait une colonie dont les plaintes contrôle gouvernement égyptien, bien ou mal fondées, donneraient au gouvernement français le prétexte d'intervenir dans toutes les affaires intérieures du pays.

« Je dirai donc, en résumé, qu'il vaudrait mieux pour les gouvernements anglais et français laisser cette entreprise comme entreprise commerciale et d'ingénieur, se régler par les résultats de l'expérience et par les marchés financiers de l'Europe, et qu'en ce qui concerne la question politique, tout ce que nous demandons au Gouvernement français c'est de ne pas s'en mêler, mais de laisser toutes questions entre le sultan et le pacha se régler conformément aux droits et obligations réciproques de ces deux parties.

Votre affectionné,

Palherston.

À M. IIERRUAU, SECRÉTAIRE OÉNÉRAL DE LA COMPAONIl

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