‹ Lettres, journal et documents pour servir à l'histoire du canal de Suez (volume 2)Chapitre 36 sur 87 · EXTRAIT DU RAPPORT A L'ASSBMBLÉE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

EXTRAIT DU RAPPORT A L'ASSBMBLÉE GÉNÉRALE

Paris, ler mai 1862

Messieurs,

Notre ligne de communication entre le Nil et le lac Timsah se compose d'une succession de canaux intérieurs. Ces canaux sont au nombre de quatre. Le canal de Moëz (ancienne branche tanitique) qui aboutit au canal de Zagazig, dont le prolongement par le canal du Ouady devient la prise d'eau de notre canal d'eau douce. Les canaux de Moëz et de Zagazig font partie du domaine public. Il n'en était pas de même du canal du Ouady, point intermédiaire de la ligne. Il fait partie du domaine de ce nom, et le propriétaire en réglait nécessairement le cours à son gré. Nous nous trouvions donc, en fait, à la merci d'un voisin dont les intérêts pouvaient être en opposition avec les nôtres. Le ciiômage du canal, son mauvais entretien, nous auraient enlevé la jouissance continue d'une navigation devenue indispensable pour la sécurité de nos opérations.

Le domaine du Ouday, limite des terrains cultivés dans cette partie de l'Egypte, touche enfin par plusieurs points aux ter rains de notre concession dans la vallée de Gessen qui lui fait suite. Une délimitation était nécessaire pour fixer les droits respectifs, et elle ne se présentait pas sans avoir ses inconvénients et ses difficultés.

C'est au milieu de ces préoccupations que par les soins de M. Ruyssenaers, l'un de nos vice-présidents, nous avons acquis le domaine du Ouady, provenant de la succession du prince El Hamy-Pacha, au prix de 1,997,000 fr., c'est-à-dire à raison de 200 fr. l'hectare.

Cette opération met désormais à l'abri de toute atteinte la

ligne essentielle de noire commuDJcation fluviale avec tous les centres d^approvisiounemeuts.

Nous avons, d^ailleurs, la satisfaction de pouvoir vous annoncer que cette acquisition constitue en même temps un bon placement de vos capitaux.

Le domaine du Ouady est arrosé par les eaux du canal de Zagazig dans toute sa longueur, sur un parcours de 30 kilomètres. Sa superficie est de 9000 hectares d'excellentes terres propres à la culture de tous les produits agricoles de FËgypte.

Les céréales, le riz, le sésame, le mûrier y croissent parfaitement. Le coton du Ouady, par sa qualité, est Tun des plus estimés. Lors de notre prise de possession, nous avons trouvé dans les magasins du domaine 2800 quintaux de coton delà dernière récolte. Ils provenaient des cultures faites par la régie directe deTancienne administration sur des terrains qu'elle ne louait pas.

Nous avons pris le parti de ne point cultiver nous-mêmes, et de louer toutes les terres aux indigènes. Les résultats que nous avons déjà obtenus ont dépassé nos espérances.

Les locations des terrains ont été portées de 80000 fr. à 150000 fr., impôt payé. Le prix des baux a été doublé ; et ce qui n'a pas été moins important, c'est que, par des conventions faites avec des Arabes bédouins, la population de la vallée, qui était, il y a peu de mois encore, de 5000 habitants seulement, est aujourd'hui doublée ; nous pouvons compter sur une augmentation progressive, s'étendant peu à peu vers les terrains de Gessen, qui sont actuellement irrigables par notre canal d'eau douce jusqu'à Timsah.

Nous vous disions à voire première assemblée générale et nous vous répétions l'année dernière que «les ressources du « premier appel de fonds^ annoncé dès 1860, nous paraissaient « devoir suffire à la mise en communication des deux mers au «moyen d'un canal de service et de petite navigation.» Les chiffres qui viennent de vous être soumis attestent que l'événement a justifié nos prévisions. Pour arriver à la jonction des deux mers et prolonger le canal d'eau douce sur toute la ligne

de Timsah à Suez, il nous reste actuellement à extraire sept millions de mètres cubes. Nous avons laissé, au moment de notre départ d'Egypte, 20,000 hommes occupés à achever le percement du seuil d'El Guisr. Tout nous donne le droit d'espérer que ce recrutement, suffisant pour enlever de 4 à 500,000 mètres cubes par mois suivant la nature des terrains, recevra de nouveaux développements. Mais en nous bornant à l'état présent des choses, nous pourrons atteindre notre but d'ici à douze ou quinze mois, moyennant une dépense ordinaire d'un million de francs par mois. Or, nous avons aujourd'hui, outre notre encaisse de6 millions, un capital en réserve de 35,000,000 de francs. Nous venons de vous exposer les considérations qui, nonobstant l'importance de cet actif, ont engagé votre conseil à l'augmenter par les ressources d'un nouvel appel.

On vous a déjà entretenus des dispositions qui avaient été prises pour constituer notre réserve. On vous a parlé du projet de convention dont nous avons posé les bases de concert avec le gouvernement égyptien.

Projet de convention pour opérer la liquidation de la participation FINANCIÈRE DU GOUVERNEMENT ÉGYPTIEN AU CAPITAL DE LA COMPAGNIE DU CANAL DE SUEZ.

Exposé

Le Trésor égyptien est souscripteur de 177,642 actions de la CSompagnie du canal de Suez, qui représentent, à 500 fr. l'une, un capital de 88,821 ,000 fr.

Sur cette somme il avait avancé en travaux ou dépenses antérieures à la constitution de la Société 2,516,157 12

Il restait donc engagé envers la Compagnie pour un capital principal de 86,304,842 8

à l'égal des autres actionnaires et jusqu'à concurrence des ap*^ pels qui seraient faits successivement.

En vertu d*une convention conclue le 6 août 1860, les deu premiers versements de 1 00 fr.. déduction faite des 2,516,157 1 mentionnés ci-dessus, ont été opérés dans la caisse de Compagnie en bons souscrits par le Trésor égyptien, pay bles en 1863, 186k 1865, 1866 et productifs d'un intér^/ de 10 pour 100 à dater du 1" janvier 1860. Les bons échéan7^ en 1863 et 186i doivent être réalisés par rencaissement d'une

somme de 6,619,430 fr. 96

les autres forment un total de 8,628,611 fr. 92

Les huit dixièmes qui restaient à appeler (soit 400 fr. par action) à Tépoque de la convention du 6 août 1860, devaient, au fur et à mesure des appels de fonds, être remis à la Compagnie en bons du Trésor égyptien. Cette seconde série de titres est payable par annuités égales de 8,882,100 francs, à raisoa de 740,175 francs par mois, à partir du 1«' janvier 1867 jusqu'au 31 décembre 1874.

Au 1«' juillet prochain, époque où aura lieu un nouvel appel de 100 francs, la participation du Trésor égyptien, à raison de 300 francs par action sur 177,642 actions, sera de fr. 52.292.600 »

Si nous déduisons :

1° L'a- compte payé en travaux ou dépenses 2.516.157 12

2<* La réalisation des bons de 1863 et 1864 6.619.430 96 9.135.588 08

il restera devoir fr. 44.157.011 92

plus, pour intérêts du 1" janvier 1860 au \^^ juillet 1862 sur les bons remis à la Compagnie en vertu de la première convention, pour 1865 et 1866, et qui demeureront annulés 1.078.576 40

Total fr. 45.235.588 32

En conséquence des faits qui viennent d'être exposés et de l'accord existant entre les parties contractantes pour satisfaire deux intérêts : le premier, de libérer le gouvernement égyptien en trente années au lieu de douze, aux conditions les plus

avantageuses pour son Trésor; le second, de mettre la Compagnie du canal de Suez en mesure de réaliser, dans un délai plus rapproché, le solde de son capital, a6n de rendre la position du gouvernement égyptien envers elle égale à celle de tous les autres actionnaires, en même temps que S. A. le viceroi aura, comme les autres actionnaires, la libre disposition de ses actions.

Il a été convenu ce qui suit :

Article Premier. — En représentation de la somme de 45,235,588 32, le Trésor égyptien délivrera des obligations amortissables en trente ans au moyen d'une annuité qui, en aucun cas, ne pourra dépasser, intérêt et amortissement compris, le taux de 10 pour 100.

Ces obligations seront placées, par les soins et l'intermédiaire de la Compagnie, comme il va être expliqué dans les articles suivants, et leur produit sera successivement porté au crédit du compte de S. A. le vice-roi.

Cette opération accomplie, le Trésor égyptien recevra :

Premièrement, ses 177,642 actions libérées de 300 francs, avec jouissance du 1" juillet 1862, et sur lesquelles conséquemment il aura droit à toucher l'intérêt semestriel dès le 1*^' janvier suivant; secondement, le solde des bons du Trésor égyptien s'élevant à 8,628,611 92, qui se trouveront acquittés de fait avec l'intérêt arrêté au !«' juillet 1862.

Pour les appels de fonds suivants, des séries nouvelles d'obligations trentenaires, équivalant en qualité au montant de ces appels, seront remises à la Compagnie, d!après le nombre d'actions dont le Trésor égyptien sera possesseur.

Les actions seront libérées au moyen du produit des obligations égyptiennes, et le compte de S. A. le vice-roi se trouvant régulièrement et successivement balancé, la convention du 6 août 1860 deviendra nulle et sans effet.

Art. 2. — La Compagnie mettra, sans réserve aucune, à la disposition de S. A. le vice-roi, son concours entier et désintéressé, son crédit, pour arriver, à titre d'intermédiaire, au placement le plus avantageux possible des obligations du Trésor égyptien, sans aucune espèce de commission ni de bé-

octroyés, pour que sa participation finaucière vous impose une charge quelconque. 11 tient à constater son entière égalité avec vous dans l'accomplissement des obligations qui vous lient vous-mêmes, en vertu des actes publics émanés de son autorité. Il nous a expressément chargé de vous le déclarer.

Nous pensons que notre projet de convention, déjà admis en principe par S. A. le vice-roi, et dont nous poursuivrons la réalisation, si vous lui donnez votre assentiment, ménage et concilie également les divers intérêts qu'il a pour objet de satisfaire. En même temps qu'il donnera à la Compagnie la disposition immédiate de son capital, il facilitera au gouvernement égyptien l'acquittement de la somme considérable qu'il avait souscrite dans un intérêt général, ce qui, soit dit en passant, était une réponse péremptoire à ceux qui l'accusaient de vouloir livrer l'Egypte à l'exploitation d'une influence exclusive.

C'est ici, ce nous semble, le cas de vous entretenir de la situation actuelle de l'Egypte et des améliorations nombreuses qui y ont été introduites par Mohammed-Saïd depuis son avènement.

Au moment où ce prince parvenait au pouvoir, l'Egypte n'était qu'une vaste ferme exploitée par le gouvernement, maître de toutes les terres. Le vice-roi s'en faisait livrer le produit. Il en était le seul acheteur et le seul vendeur. Les impôts se payaient en nature ; des douanes intérieures entravaient les transactions du commerce. Les fellahs, parqués dans leurs villages, ne pouvaient abandonner la glèbe à laquelle ils étaient attachés. La justice était légalement vénale. Une population de cultivateurs, épuisés par des guerres longues et terribles, avait pris en horreur le service militaire, à ce point que, pour soustraire les enfants à un avenir qu'elle redoutait, elle mutilait presque tous les nouveau-nés. Le Trésor était aux abois; ses engagements étaient en souffrance, et, pour subvenir à ses besoins, il fallait encore pressurer les contribuables.

Le premier soin de Mohammed-Saïd a été d'abolir les monopoles, de rendre aux fellahs la pleine liberté de la culture et du commerce. En même temps, il distribuait aux cultivateurs tous les terrains disponibles et les partageait entre les cheiks

des villages et les chefs des familles. Ces réformes ont été fs^ouroDDées d'uo résultat très-remarquable, devant lequel on recu/i? encore dans le reste de Tempire ottoman. L'impôt en natar^^ sujet à tant de désordres et à tant d*abus^ a été transformé en impôt en argent, payable par douzièmes, et cette transformation a obtenu un succès si complet, que, tout en allégeant les populations, elle a donné au Trésor une augmentation de revenu évaluée à 25 pour 100.

La distribution des terres a été suivie de l'abolition de toutes les douanes intérieures. A cette abolition a succédé la suppression des usages qui attachaient le fellah à la terre, et aujourd'hui le cultivateur est non-seulement libre de vendre ses produits comme il veut, mais encore de disposer de son travail et de sa personne, et de changer à son gré le lieu de sa résidence.

La justice a été aussi l'objet d'une louable réforme. Elle était rendue en Egypte par un grand juge qui achetait sa charge à Gonstantinople et se faisait à son tour payer par les cadis, qui, de leur côté, rançonnaient les justiciables. Le viceroi a désintéressé de ses deniers le gouvernement turc, a pris à sa charge les traitements des cadis, et a permis que les juges des provinces et des districts fussent choisis par l'élection.

Pour l'armée, frappé de l'état de mutilation qui, par suite de répugnances invétérées, envahissait peu à peu toute la jeunesse, il a travaillé et il a réussi à mettre un terme à]cette déplorable situation. D'abord, au lieu de limiter le service militaire aux classes pauvres, il y a fait participer les fils des principaux du pays, qui ont été enrôlés avec les enfants du peuple. Les sol- dats, entourés de soins qu'ils n'avaient jamais connus, furent^ bien vêtus, bien nourris, sous les regards et la direction d prince, qui vivait au milieu d'eux, les exerçait et les comman dait en personne. Cette sollicitude faisait accuser le prince d( jouer au soldat ; mais les insinuations de la malveillance n l'ont pas empêché de persister dans son plan, qui était d'allé— ger le service en le rendant commun à tous, sans enlever tro de bras aux travaux agricoles. Après sept à huit mois de ser vice, il renvoie les recrues dans leurs foyers, et successîv ment, depuis sept ans, il a fait passer sous les drapeaux, sous ses yeux, on peut le dire, toute la jeune population d

l'Egypte. Désormais, le peuple est réconcilié avec le devoir sacré de concourir à la défense de la patrie ou au maintien de Tordre public. Tous les jeunes gens des villages sont inscrits sur les contrôles, et lorsque le vice-roi, qui, d'ailleurs, vient de réduire son armée de quelques milliers d'hommes, fait un appel aux contingents, chacun se rend à son poste, à tour de rôle et sans contrainte.

Parlons maintenant de la situation financière de l'Egypte. La dette du Trésor est de 160 millions, en d'autres termes, elle excède de quelques millions seulement une année de revenu. Cette dette a plusieurs origines. La première et la plus considérable est dans la construction des voies ferrées et des lignes télégraphiques dont l'Égyple a été sillonnée. C'était Jà une dépense productive, La seconde cause est l'arriéré qu'avaient laissé les précédents vice-rois, arriéré que Mohammed- Saïd a voulu liquider avec une loyauté et même une munificence qui a parfois excité des critiques. Mais quel a été le résultat de cette intelligente générosité? La confiance publique a fondé le crédit; la bonne foi du gouvernement, sa fidélité scrupuleuse à remplir les engagements du passé, même quand ils pouvaient paraître contestables, sont devenus la base de ce crédit. Toutes les obligations contractées pour parer aux dépenses extraordinaires ayant continué à être remplies avec une rigide exactitude, le mouvement des affaires a pris une impulsion inconnue jusque-là, et les capitaux étrangers ont affiné en Egypte.

Un chiff're peut suffire à faire apprécier le progrès accompli. L'escompte des bons du Trésor était, il y a peu de mois encore, à Alexandrie, de 15 à 20 pour 100 par an; il est aujourd'hui à 8 pour iOO. Il ne faut pas oublier que l'intérêt normal, en Orient, est de 10 pour iOO.

Le budget égyptien est parfaitement en position de payer en quatre années la dette dont il est grevé, les recettes excédant les dépenses ordinaires d'environ 40 millions. La situation s'est améliorée et s'améliore tous les jours par les réformes que Son Altesse ne cesse d'effectuer. Parmi les économies, nous rappellerons la réduction déjà opérée dans l'armée, la simplification des rouages administratifs, la vente d'immeubles

et de matériel improductifs ou onéreux à* PEtat, et spécialement celle des édifices et établissements nécessaires autrefois au fonctionnement du monopole. Nous devons mentionner cette dernière mesure à plusieurs points de vue; elle rend de plus en plus impossible le rétablissement du monopole luimême; en faisant rentrer du numéraire au Trésor, elle le débarrasse des frais d^enlrelien et de garde d*une multitude d'édifices élevés à grands frais dans toutes les provinces; en faisant vendre, même à bas prix, des bâtiments inutiles, le gouvernement ménage aux acheteurs des avantages dont profitent, en définitive, le commerce et l'industrie privée. C'est dans ces conditions que nous avons fait l'acquisition des magasins de Damiette et de Boulaq.

En résumé, Mohammed-Saïd a élevé en quelques années rÉgypte à un degré de liberté, de bien-être, de prospérité générale dont ses annales peut-être n'offrent pas d'autres exemples. Il a constitué le crédit de son pays sur le principe de la bonne foi la plus scrupuleuse et de l'inaltérable fidélité aux engagements. La solidité de ce crédit vient d'être éprouvée d'une façon décisive. Voulant liquider immédiatement une portion de sa dette flottante, le gouvernement égyptien a contracté un emprunt de 40 millions, émis en obligations trentenaires. Quelques jours ont suffi pour que la souscription fût plusieurs fois couverte à Londres. Le crédit de l'Egypte en France n'est point, à coup sûr, inférieur à son crédit en Angleterre.

Nous avons cru vous devoir ces explications, car notre prospérité se rattache par plus d'un lien à celle de l'Egypte, que notre entreprise est, sans contredit, destinée à favoriser avec énergie, et nous pensons que notre intérêt et aussi notre devoir sont de l'appuyer et de Taider dans ses développements. Mohammed-Saïd a des droits au tribut de notre reconnaissance. Nous lui devons beaucoup, mais nous espérons le payer par les progrès et le bien-être que nous apporterons à son peuple.

Dans le courant de ce mois, S. A. le vice-roi d'Egypte viendra recevoir l'hospitalité de la France et de son souverain. Nous saluerons en lui à la fois et le régénérateur de son pays

et le créateur d'une œuvre qui a fait tressaillir le monde d'émotion et d'espérance. Nous connaîtrions bien mal notre pays, si nous doutions un instant de Taccueil qu'il saura faire à l'émancipateur des fellahs, au promoteur, au protecteur du Canal des deux mers. Nous vous connaîtrions bien peu vousmême, si nous doutions de la gratitude et de l'aifection avec lesquelles vous accueillerez le véritable fondateur de notre Compagnie. Si Mohammed-Saïd n'eût pas vécu, s'il n'eût pas régné en Egypte, jamais peut-être le canal de Suez n'aurait été entrepris. Un si grand service rendu à l'humanité a fait contracter au monde une dette envers ce prince; cette dette est aussi la nôtre, et nous nous efforcerons de l'acquitter.

Situation des travaux.

Dès le mois d'avril 1861, 3,000 hommes avaient entamé l'excavation du canal d'eau douce.

Au nord, par le prolongement de la rigole maritime de Kantara à El Ferdane, nous devions faire arriver la Méditerranée jusqu'au pied du seuil d'El Guisr et ouvrir cette nouvelle voie à nos communications.

Au Seuil, nous avions commencé un établissement capable d'abriter nos aleliers, nos ustensiles, nos employés européens et nos travailleurs arabes. Nous ajoutions que la ligne du Seuil avait été divisée en chantiers distincts, et que l'on procédait aux primières opérations du creusement. Nous vous faisions connaître enfin, que sur la ligne de nos travaux, deRaz-el-Ouady à Timsah, et de Timsali à Port-Saïd, se trouvait réparti un contingent de 8,000 travailleurs indigènes.

Nous calculions que le canal d'eau douce serait achevé vers la fin de l'année 1861.

Ces prévisions se sont réalisées.

Dès les premiers jours de janvier, la tranchée du canal d'eau douce avait atteint l'emplacement de la future ville de Timsah, d'où une rigole de 4,000 mètres porte les eaux du Nil jusqu'au premier chantier du Seuil.

Notre canal d'eau douce, ouvert à la navigation depuis trois

mois, a déjà transporté à Timsah, au [moyeu de soixante-dix barque^ du Nil affectées à celle navigation, plus de 3,000 tonneaux de denrées alimentaires et d'approvisionnements de toute espèce.

Notre établissement d*El Guisr s'est étendu, agrandi, amélioré. Il forme maintenant une petite ville au milieu du désert, avec ses chantiers, ses ateliers, son église, son hôpital, un bazar pour les indigènes, un hôtel pour les voyageurs.

Le Seuil est vigoureusement attaqué sur sa ligne de 8 kilomètres entre Ferdane et Timsah. Aux chantiers n^* 5 et 6, c'est-à-dire sur les points les plus élevés au-dessus du niveau de la mer, la tranchée est arrivée à 2 mètres au-dessous de ce niveau, c'est-à-dire à l'endroit où l'on rencontre Teau. Des masses d'ouvriers y travaillent incessamment, avec une ardeur que le jeûne du Ramadan n'a pas arrêtée pendant tout le mois ^de mars. On peut dire que le percement du Seuil est une question résolue.

En même temps qu'une marche rapide était imprimée à nos travaux, nous nous appliquions à donner à nos services une organisation de plus en plus efficace, et à obtenir, dans tous les rouages de notre administration, cet ordre et cette régularité dont la France a donné partout les meilleurs modèles et sans lesquels l'entreprise la mieux conçue serait exposée à périr.

Nous n'avons point pensé qu'il fût prudent à la Compagnie de prendre elle-même la responsabilité et la charge de l'exécution des travaux. Vous vous rappelez, qu'en conséquence, nous avions signé, avec votre approbation, un traité par lequel M. Hardon prenait pour son compte, et au prix des devis de la Commission scientifique internationale, l'ensemble des travaux à exécuter, la Compagnie se réservant une part de 60 pour 100 dans les économies que l'entrepreneur général espérait réaliser sur les devis estimatifs. Ce mode de contrat nous avait paru le plus praticable dans un pays éloigné et au milieu des circonstances dans lesquelles nous avions à agir.

A renlreprise donc, l'exécution.

A la Direction des travaux, la méditation et l'étude des plans, le contrôle et la surveillance de l'exécution. Ces fonctions sont dévolues à un directeur général ayant sous ses ordres

quatre ingénieurs divisionnaires préposés aux circoDscriptions de Port-Saïd, de Tirosah, de Suez et du canal d'eau douce.

Au début, le directeur général des travaux résidait une partie de l'année à Paris. A mesure que le cercle des travaux grandissait, Tinitiative, la direction, Faction, devaient se concentrer dans risthme au milieu des travailleurs. Cette nécessité nous a imposé une modification dans le haut personnel des travaux. Votre Commission supérieure, résidant et délibérant à Paris, s'est reconstituée sous le nom de Commission consultative ; elle est composée de ses anciens membres auxquels s'est adjoint M. Tostain , inspecteur général des pouts et chaussées, qui a bien voulu nous prêter k concours de sa science et de sa haute expérience.

D'un autre côté, M. Mougel-Bey, dont vous connaissez les éminents services, étant dans l'impossibilité de résider continuellement en Egypte, a résigné ses fonctions,

M. Voisin, ingénieur au corps impérial des ponts et chaussées. Ta remplacé. Depuis un an, il a exercé en Egypte les fonctions de sous-directeur et ensuite celles de directeur général par intérim. Les antécédents, le caractère, le savoir, le jugement éclairé de M. Voisin, Tout désigné, sur notre proposition, au choix de votre Conseil.

M. Hardon, lorsqu'il n'est pas en Egypte, y est représenté par son fondé de pouvoirs, M. Alfred Feinieux, qui, depuis trois ans, n'a pas lui-même quitté un seul jour les chantiers de rislhme. Nous avons apprécié l'intelligence, le courage et le dévouement dont il a fait preuve. Sorti du rang des simples ouvriers, il s'est montré digne de les commander.

Les services de l'exécution sont dirigés par un ingénieur distingué, M. Sciama, qui réside à côté de M. Voisin, et appartient comme lui au corps impérial des ponts et chaus* sées.

L'exécution comprend trois divisions :

La première concerne l'œuvre matérielle des travaux proprement dits : terrassements, constructions, jetées^ etc., et se divise elle-même en plusieurs circonscriptions.

La seconde réunit, soiis le nom d'intendance, les approvisionnements des chantiers, les transports à l'intérieur, la prise

en charge et le fonclionnemenl des magasins. Elle a élé cz^aco/^. fiée à un ancien intendant de Parmée française, qui, dans dq^ campagnes d'Afrique et de Crimée, s'est fait remarquer pa^ rsa capacité et par rhonorabilité de son caractère.

La troisième comprend le matériel et les ateliers.

Telle est notre organisation actuelle; nous espérons que TOUS la trouverez établie sur des bases satisfaisantes.

M. Voisin nous a remis, à la fin de notre récent séjour e^ Egypte, le résumé des travaux de la dernière campagne; e0 voici lecture :

« L'an dernier, à l'époque où était présenté l'exposé denos^ ^ trayaux, nous poursuivions un double but que nous désirioDs atteindre dans le cours de la campagne de 1861 à 1862.

« L'un consistait à conduire la rigole maritime jusqu'au pied du seuil d'Ël Guisr et à lui ouvrir un passage à travers cette élévation de terrain jusqu'au lac Timsah; l'autre, à mettre le seuil d'Ël Guisr en communication avec le centre du Délia par l'ouverture du canal d'eau douce dérivé du Nil.

« Nous y avons consacré la plus grande partie de nos efforts, et le résultat a répondu à notre attente.

« La principale difficulté à la jonction des deux mers était le percement de la rigole à travers le seuil d'El (juisr, car il ne pouvait être entrepris, soit par des machines, soit à l'aide de grandes agglomérations de travailleurs, avant de s'être assuré des moyens d'y amener facilement le matériel et les j approvisionnements.

« En conséquence, on entreprit immédiatement, dans la tra- — versée du lac Mensaleh, la construction de la partie de la rigole maritime comprise entre Port-Saïd et l'extrémité nord du Seuil à Ferdane, rigole qui devait permettre de transporter par eau jusqu'au pied même du Seuil, tous les arrivages d'Europe ou d'Alexandrie débarqués à Port-Saïd, et, au fur et mesure des besoins, les approvisionnements en dépôt dans le magasins de Damiette.

« Simultanément, on commença l'exécution du canal d'ea douce destiné à mettre le Seuil en communication avec le grands centres d'approvisionnement.

a La rigole maritime, devant être utilisée immédiatemen

pour les embarcations et les chalands, a été établie avec un tirant d'eau de 1™20, et une largeur de 8 mètres à la ligne d'eau. Quelques parties entre Kantara et El Ferdane ont 12 mètres à la surface.

« Livrée successivement par parties, au fur et à mesure de leur achèvement, au service des transports, cette rigole est arrivée aujourd'hui jusqu'au pied même du Seuil, où existe un bas-fond dont on a proCté pour la créai ion d'un petit port. Elle forme une voie navigable de 70 kilomètres de longueur.

« En construisant le canal d'eau douce, nous avions à remplir deux conditions essentielles : créer une bonne voie de transport et exécuter très-rapidement un travail nécessaire à l'alimentation des ouvriers sur le seuil d'El Guisr.

cf D'après le projet primitivement approuvé, le canal d'eau douce commençait aux environs du Caire, ce qui donnait au tracé un assez grand développement qui excluait la possibilité d'accomplir le travail avec toute la promptitude désirable.

« L'acquisition du domaine du Ouady nous a permis de concilier ces deux conditions, et d'abréger considérablement le parcours de notre nouvelle voie de navigation et d'approvisionnement. Nous avons pu placer l'origine de notre canal 4 l'issue du cours d'eau qui arrose cette importante propriété, et qui s'alimente dans le Nil.

« Dès l'an dernier, nous vous annoncions cette modification du premier tracé. Les travaux ont été poursuivis sur ces données avec la plus grande activité. Ils sont achevés jusqu'au centre de l'Isthme.

« Le canal d'eau douce part de Raz-el- Ouady. Il aboutit sur le plateau où doit être construite la future ville de Timsah ; sa longueur totale est de 34,835 mètres avec une pente de 0"478. Il est ouvert sur une largeur au plafond de 7°^70 et de 12"50 à la ligne d'eau, avec 1"^20 de profondeur. Le cube total des déblais enlevés pour l'exécution de ce travail a été de i, 01 3,202 mètres. Enfin, ces terrassements ont été exécutés en neuf mois avec un personnel de six à sept mille ouvriers en moyenne.

« Le seuil d'El Guisr étant ainsi abordé du côté de la mer par la rigole maritime, et du côté de l'Egypte par le canal

d'eau douce, et les transports de matériel, de vivres et d'eau, au centre de l'Isthme se trouvant désormais assurés, le moment était venu de concentrer sur ce point les efforts du plus grand nombre de nos travailleurs. Les travaux du canal d'eau douce et de la rigole maritime réunis n'avaient occupé jusqu'alors que huit à dix mille ouvriers indigènes. Mais les préparatifs achevés allaient permettre de tripler la force de nos ateliers. Nous étions en mesure d'alimenter et d'abriter une véritable armée de travailleurs, et nous entrions dans une phase où vingt mille hommes et plus allaient être employés régulièrement sur notre ligne d'opération.

« Pendant l'exécution des travaux que nous venons de décrire, les six chantiers distribués sur toute l'étendue du seuil d'El Guisr avaient été maintenus dans une activité relative, et l'on y avait installé certains instruments propres à l'enlèvement des terres, tels que brouettes ordinaires, brouettes à potence, machines Ballan. Ces appareils, que signalait notre rapport de l'année dernière, étaient parfaitement adaptés à l'emploi d'un petit nombre d'ouvriers ; mais les grandes agglomérations de travailleurs se pliant difficilement à l'usage de machines qui demandent un certain apprentissage, on a démonté et remisé tous les appareils, précédemment installés, et on ne les utilisera que plus tard. Les ouvriers indigènes amenés dans nos chantiers préfèrent de beaucoup, à ces inventions européennes, l'usage de la pioche égyptienne avec laquelle ils fouillent la lerre^ et du panier dit couffe dans lequel ils la transportent. Las travaux de terrassements ne sont pas nouveaux en Egypte, et l'on a jugé prudent de laisser à la population du pays l'usage des simples instruments qui lui sont familiers, et qui lui ont suffi pour l'exécution de tant de grands travaux.

(( Le creusement du canal et le transport des déblais dans la traversée du Seuil se font donc aujourd'hui à la pioche et à la couffe.

a Les ouvriers, employés à la tâche et stimulés par le désir naturel de réaliser le plus promptement possible le prix de cette tâche, ne peuvent guère, dans la condition de profondeur et de distance moyenne de transport où s'exécutent

aujourd'hui les déblais, faire plus d'un mètre cube de terrassement par homme et par jour; il faut compter sur un travail de vingt jours par mois. La tâche dévolue à chaque ouvrier étant terminée généralement dans cet intervalle, 20,000 ouvriers, travaillant 20 jours par mois à raison d'un mètre cube par homme et par jour, donnent 400,000 mètres cubes de déblais par mois. Il y a des motifs sérieux d'espérer que, par le progrès du recrutement, les ouvriers seront portés avant longtemps à trente-cinq ou quarante mille hommes.

« L'opération principale du percement du Seuil étant achevée, le reste du travail sera comparativement court et facile. Dès que l'eau de la Méditerranée coulera dans le lac Timsah, on poursuivra l'œuvre du prolongement de la rigole depuis ce lac jusqu'à Suez, en continuant parallèlement l'exécution du canal d'eau douce jusqu'à la mer Rouge. Ces travaux seront d'une exécution simple et prompte; on ne peut mettre en doute qu'ils ne soient aisément terminés en huit ou neuf mois.

« Ainsi donc, bien certainement, avant le délai total d'une année, si les ouvriers ne nous font point défaut, les deux mers seront mises en communication ; le problème de leur jonction sera résolu.

« Nos opérations à Port-Saïd comprennent principalement : la construction des Jetées, le dragage du bassin du port, la construction des ateliers et des maisons d'habitation.

« L'appontement à Port-Saïd n'est point encore assez avancé en mer pour qu'on trouve à son extrémité une profondeur d'eau qui permette aux navires d'accoster et d'opérer leur déchargement. Ils doivent donc, jusqu'à présent, rester au mouillage et transborder les pierres qu'ils portent dans de grosses barques calant peu d'eau et pouvant arriver jusqu'à l'appontement. Mais cette double opération n'est pas économique ; elle présente, en outre, quelques dangers, surtout pendant les gros temps. Il fallait améliorer cette situation. Continuer la jetée jusqu'à ce qu'elle atteignît la profondeur suffisante pour offrir un abri aux navires, c'était subir longtemps encore les inconvénients et les frais que nous venons de signaler.

« On a décidé, en conséquence, la construction dans la

direction même de la jetée de Touesl, à la distance de 1,500 mètres de la plage, correspondant aux fonds de 5 mètres, d'un îlot ou débarcadère composé de pieux en fer à vis, reliés à leur partie supérieure par une charpente qui supportera un tillac en madriers et sur lequel seront installées des grues de déchargement. Le débarcadère, qui aura 65 mètres de longueur sur 20 mètres de largeur, permettra aux navires chargés des blocs d'enrochement de se mettre à l'abri pour y opérer leur déchargement. Les premiers blocs seront employés à consolider les pieux mêmes de l'îlot; puis on s'approchera progressivement vers la terre. On profitera d'ailleurs des temps calmes pour continuer les déchargements sur l'appontement et avancer vers le large la jetée déjà amorcée.

« En sorte que l'on peut entrevoir dans un avenir prochain l'achèvement de la jetée en enrochement jusqu'aux fonds de 5 mètres. La construction de l'îlot est en très-bonne voie et sera terminée sous bref délai.

« Les dragages du port ont eu pour objet : premièrement, d'ouvrir entre les divers ateliers un canal de service qui les réunît et permît entre eux l'échange facile et commode des matériaux; secondement, le creusement du bassin de l'Arsenal, où se fait le montage des dragues.

« Le produit des dragages a été employé au remblai du terre-plein sur lequel est bâtie la ville, établie sur pilotis à 2™50 au dessus du niveau de la mer. La superficie ainsi remblayée est d'environ 53,000 mètres carrés.

« Tous les ateliers sont installés dans de vastes bâtiments en charpente avec pans de bois, garnis de maçonnerie de briques. Ces ateliers sont les suivants :

« Atelier d'ajustage,

« Fonderie,

« Forges,

« Scierie,

« Menuiserie,

« Atelier de charpente en plein air.

<f Tous les ateliers, à l'exception de celui de la chaudronnerie, non encore achevé, sont en pleine activité.

« Port-Saïd a, dans ce moment, une population de 1,000 £u-

ropéens; la cité naissante présente déjà Taspect d*une petite ville avec un faubourg, sous forme de village arabe, qui contient une population variable de 2 à 3,000 âmes.

a Du 1" mars 1861 au 1" mars 1862, sont entrés à Port- Saïd 260 navires, sur lesquels ceux de la Compagnie comptent pour 155 arrivages. La capacité totale de cette flotte commerciale s'est élevée à 40,000 tonnes, et les navires sont arrivés avec plein chargement d'approvisionnements et de matériel.

« Le petit port du Mex est terminé. Il se compose de deux jetées, dont Tune, perpendiculaire à la plage, a 40 mètres de longueur, et dont l'autre, qui décrit un arc de cercle, présente un développement de 400 mètres. Ces jetées ont été construites en enrochements fournis par la carrière elle-même. Le port est susceptible d'abriter une dizaine de navires.

« Au fur et à mesure que les travaux ont pris de l'extension, il a fallu multiplier les bâtiments et abris de toute nature. L'état général détaillé de tous les bâtiments érigés sur la ligne des travaux se récapitule ainsi qu'il suit :

mètres carrés.

209 maisons d'habitation formant une surface de 21 .761

45 bâtiments d'ateliers ou magasins 9.287

22 hangars à divers usages 1.923

122 baraques ou gourbis 4.278

Total 37.249

£n outre sept villages arabes en pisé ou gourbis d'une surface de 12.335

Total général 49.5S4

« Les transports maritimes de la Compagnie (pour le matériel et les approvisionnements) sont assurés au moyen d'une flotte lui appartenant, composée de deux bateaux à vapeur et de dix-huit navires à voiles, présentant ensemble un tonnage de 2,368 tonnes.

a Les dragues, au nombre de vingt-quatre, avaient été commandées chez divers constructeurs en Europe, et sont arrivées démontées à Port-Saïd. On avait à remonter les co-

2fl»i LETT-RES

qaes en t^Me, à poser les charpentes, à faire enfin rinstallaiion des machines et des appareils dragaears. Le montage ne pou- Tait «e faire facilement avec de simples ateliers volants. Leur installation a rencontré beaucoup d'obstacles et éprouvé des retards par suite du non-achèvement préalable de nos grands ateliers. Pendant longtemps aussi les bois de fortes dimensions ont fait défaut. I>es circonstances fortuites de mer en avaient retardé l'arrivée à Port-Saïd.

« D'un autre C()té. on a perdu beaucoup de temps à rechercher snr plusieurs dragues déjà montées une bonne installation de la toile sans fin de transport, mécanisme fort ingénieux, qui est certainement appelé à rendre de grands services dans nos travaux, mais dont on étudie encore une bonne solution réellement pratique. Ces études se poursuivent aujourd'hui sur deux dragues seulement; It^s autres fonctionnent suivant les méthodes usitées.

« Les circonstances défavorables citées plus haut n'existant plus aujourd'hui, les dix dragues qui restent encore à l'état de montage plus ou moins incomplet pourront être terminées dans un délai de deux ou trois mois au plus.

< Damiette, 20 mars 1862.

«i Uingénieur en chef.

Signé : « Voisin. •

Un mot sur la conclusion du directeur général de nos travaux. Sa confiance, fruit de l'expérience et de l'observation, sa confiance dans le succès définitif est entière et illimitée. L'attestation est d'une grande valeur, car elle est la parole d'un homme calme, circonspect, spécial. Nous ajouterons que cette foi sincère, dans laquelle nous puisons tant de force, est unanime dans l'Isthme, non-seulement parmi les agents à tous les degrés de la direction et de l'entreprise des travaux, mais encore parmi les voyageurs de tous les pays qui viennent étudier sérieusement nos opérations sur le terrain. Il n'y a d'opinions incertaines ou rebelles que hors de l'Isthme, dans

la classe des esprits forts qui se croient obligés de résister à tout ce qui est nouveau.

A ces incrédules par principe et même aux malveillants, nous disons : « Allez dans llsthme : nous vous défions de n*en « pas revenir convaincus. Allez dans llsthme : vous y trouve- « rez un bon accueil, une hospilalité cordiale et un empresse- « ment loyal à favoriser vos investigations les plus défian- « tes. Vous examinerez, vous toucherez, vous jugerez. Cette « invitation, nous l'adressons à tous, amis et adversaires; « nous garantissons qu'au retour les amis seront fortifiés et les « adversaires convertis. »

Situation génét*ale.

Le rapport de M. Voisin a résumé ce qui a été fait dans risthme; il nous reste à vous parler de ce que nous sommes prêts à faire. Très-prochainement nos principaux efiTorts se porteront en même temps sur la tranchée de la rigole maritime au sud du lacTimsah, et sur la ligne de prolongation du canal d'eau douce jusqu'à Suez.

Nous sommes prêts à entreprendre les constructions de la ville de Timsah, au point de jonction du Canal maritime et du canal dérivé du Nil. Une dépêclie télégraphique nous annonce qu'avant-hier la construction de la première maison de cette ville a été inaugurée par une fête, et qu'à cette date si récente, 26,000 ouvriers travaillaient avec vigueur sur toute la ligne de nos opérations. Nous comptons que le 1*' novembre prochain tous les établissements nécessaires pour installer à Timsah les chefs de nos principaux services et leurs employés, seront achevés. Cette concentration est de la plus haute importance. Elle facilitera et simplifiera les détails de notre administration en même temps qu'elle permettra de donnera l'extension de nos opérations une nouvelle et décisive impulsion.

A Suez, des études ont été faites par M. Larousse, ingénieur hydrographe de la marine impériale; elles ont reçu l'approbation de M. Voisin et des honorables membres de notre commission consultative des travaux. Il s'agit, en supprimant le

projet des jetées dans la rade de Suez, de profiter d'un chenal naturel à Test de la rade, entre la côte Asie et un banc de sable restant «Jécouvert à marée basse, qui s*étend depuis la ville de Suez jusqu^au mouillage des grands navires. Le chenal sera approfondi à 8 mètres el les déblais «seront portés sur le banc qui formera un terre plein dont nous aurons la propriété en vertu de notr^; a-irte de concession et s6r lequel nous créerons nos établissements.

A ce sujet, M. Larousse s'exprime ainsi dans son rapport : « Les dépenses du nouveau projet « monteront à la somme a de l.ooOjOOO fr., environ, f our les travaux d'art et d'enro- « chemenls.

« Les dépenses des jetées, dans le projet de la Commission a internationale, atteignaient le chiffre de 4,050,000 fr., ce qui 0 donne une économie de 2,500,000 fr. en faveur du nouveau a projet. »

Vous remarquerez avec satisfaction, qu'en général l'exécution de nos travaux, au lieu de nous présenter des augmentations de dépenses, nous donne de plus en plus la conviction que nos devis primitifs ne seront pas dépassés. Tout notre travail, jusqu'à son entier achèvement, consiste à enlever 50 millions de mètres cubes de terre et à jeter en mer 1,500,000 mètres cubes de pierres. Actuellement le mètre cube de terre enlevé à sec est payé aux terrassiers 40 centimes dans les terrains faciles et 50 centimes dans les terrains difficiles; il était estimé 83 centimes en moyenne, frais généraux compris. Nos dragues doivent, d'après les conditions imposées à nos constructeurs, faire à l'essai 1000 mètres cubes en douze heures. En admettant pour la pratique 500 mètres cubes par jour, elles pourront extmire le mètre cube à r lison de 25 centimes, la dépense totale de chacune de ces dragues étant par jour de 125 francs.

Le mètre cube de pierres provenant des carrières du Mex, près d'Alexandrie, ne présente pas encore d'économie sur le prix des devis s'élevant à 14 fr. 50 c, mais lorsque nous serons en mesure de nous servir des carrières de Gebel Geneffé au centre de l'Isthme, on estime que le mètre cube de pierres jetées à la mer reviendra à moins de 10 fr.

Maintenant, il faut encore vous parler celte fois de notre situation politique, puisque la politique a voulu jouer un rôle dans notre affaire industrielle et commerciale. Nous espérons, cependant, que nous n'aurons plus à y revenir.

Dans le décret par lequel Moharamed-Saïd nous a fait l'honneur de nous remettre l'acte définitif et complet de notre concession, Son Altesse nous informe que cet acte nous est transmis pour que nous puissions constituer la Compagnie financière. La Compagnie financière a été en conséquence constituée. Son Altesse ajoutait: «Quant aux travaux relatifs au « percement de L'Isthme, la Compagnie pourra les exécuter (( elle-même, dès que l'autorisation de la Sublime Porte m'aura « été accordée » .

Ainsi, le gouvernement égyptien avait seul à demander et à obtenir cette autorisation. Il était seul juge de la forme qu'elle devait avoir, sans que la Compagnie eût à intervenir. Pour la mise à exécution de nos travaux et l'emploi de nos capitaux, nous n'avions à nous préoccuper que de l'agrément du gouvernement égyptien.

Certes, on ne peut douter de cet agrément. Le gouvernement égyptien nous a mis en possession des terrains concédés.

Il nous a livré le matériel qu'il avait préalablement rassemblé lui-même à ses frais.

Il a autorisé le recrutement de nos travailleurs indigènes dans toutes ses provinces.

Il a vu avec satisfaction se fonder et grandir nos nombreux établissements qui sont une nouvelle source de richesses pour le pays.

Dernièrement S. A. le vice-roi a, de sa personne, inspecté nos travaux et inauguré la navigation du canal d'eau douce à peine achevé.

Son Altesse a voulu honorer ce canal du nom de S. M. Impériale le sultan Abdul Azis et l'a appelé Azizith, de même que son illustre père Méhémet-Aly avait appelé Mahmoudieh, le canal du Nil à Alexandrie.

Nous lui avons constamment rendu compte des dépenses que nous faisions et des progrès que nous réalisions.

En outre, le commissaire du vice-roi près la Gompaguie Ta toujours informé des résolutions prises dans les réunions de votre conseil et dans nos assemblées générales, et il sait que vos décisions l'engagent à l'égal de chacun de nous en sa qualité d'actionnaire de la Société.

Nous sommes donc entièrement autorisés à poursuivre notre œuvre.

De son côté, le gouvernement égyptien s'est mis en règle vis-à-vis de la Porte ; nous avons été maintes fois son intermédiaire, et nous n'avons qu'à constater l'assentiment du sultan et de ses ministres.

En i8<iO, particulièrement, le cabinet ottoman tout entier, après de mûres délibérations, a reconnu et décidé que le canal de Suez est une œuvre avantageuse aux intérêts de l'empire. Il ne s'en est pas tenu là, et il a fait inviter par une note diplomatique les cabinets de Paris et de Londres à régler, d'accord avec lui, les questions politiques ou de neutralité qui pourront résulter de l'ouverture du canal maritime de Suez à la grande navigation.

Depuis cette époque, le gouvernement turc n'a cessé de garder à l'égard de nos travaux l'attitude la plus bienveillante. Il a celte réponse bien simple à faire à tout gouvernement qui lui présenterait des objections : « Négocions un traité de neu- « tralité ifiternationale, puisque vous avez été invité officielle- « ment à demander et à formuler les garanties qui assureront « le libre passage commercial de l'Isthme à toutes les puisce sauces maritimes. »

Tout nous porte d'ailleurs à croire que l'opposition de la politique anglaise, la seule que nous ayons rencontrée, a désarmé, car elle a cessé de se manifester. C'était, selon nous, le résultat infaillible de la marche de nos travaux. Il a été possible pendant quelque temps, sinon d'égarer l'opinion anglaise, du moins de la tenir en suspens, en se fondant sur le prélexle que le Canal était impossible. Mais le langage d'autrefois ne serait plus toléré aujourd'hui.

Sans parler de la manifestation imposante des meetings, vous vous rappelez les discours des membres actuels du cabinet de Loudies, lord John Russell,Gladbtone elMilner Gibson.

Vous vous rappelez aussi la visite du consul général d'Angleterre en Egypte sur nos travaux et la loyale attitude de cet agent.

L'unanimité de l'opinion publique en Anglelerro, aussi bien que cbez tous les autres peuples, l'emporte décidément sur les préjugés et les passions de la vieille politique.

Nous ne pouvons donc que persister dans les paroles que nous vous adressions en 186^, et que nous vous répétions en 1861 : « Poursuivons avec confiance notre entreprise coma merciale et industrielle, et laissons à la diplomatie le soin de « traiter dans le moment opport-iu b-s questions qu'elle a été « appelée à résoudre sur la demande de la Porte Ottomane. »

Vous vous rappelez les craintes exprimée?, particulièrement dans un pays voisin, sur le sort qui attendait les travailleurs indigènes employés au creusement du Canal. La faim, la soif, devaient les dé<imer comme au temps du pharaon Nécos, oIj, suivant Hérodote, le Seuil vit périr 80,000 ouvriers. Les 2i 0,000 terrassiers indigènes qui, depuis un an, ont successivement passé sur nos travaux du désert, ont été approvisionnés à coup sûr avec plus d'abondance qu'ils ne le sont dans leurs familles. Tous les rapports de notre corps m<'dical que nous nous sommes fait un devoir de publier, n'ont cessé de constater l'excellence de l'état sanitaire sur tous nos chantiers. Aujourd'hui nous pouvons vous soumettre les chiffres authentiques fournis par notre médecin en chef, d'après les tables des maladies et de la mortalité dans l'Isthme. II en résulte que pour les Européens, la mortalité, dans des conditions analogues, a été moins forte dans l'Isthme qu'en France. Quant aux indigènes, elle est au-dessous de tout ce que l'on pouvait espérer; elle a été de deux individus pour 10,000.

L'épreuve est donc complète, car nos ouvriers ont été employés dans les lacs, dans les sables, dans les terres végétales, dans les terrains secs, dans les lerrains humides ou marécageux. Ils ont fouillé, dépl.îcé des millions de mètres cubes, et tandis qu'en Europe de pareils mouvements de terre auraient infailliblement produit de nombreuses et pernicieuses afïections, nos hôpitaux de Port-Saïd, de Kantaia et d'El Guisr ne recevaient qu'un très-petit nombre de malades. Nous devons

attribuer une part de cet admirable résultat au zèle et au dévouement de notre corps médical, dirigé avec tant de sollicitude par le docteur Aubert Roche.

Nous vous avons entretenus brièvement, dans la partie financière de ce rap, ort, de l'acquisition de notre domaine du Ouady. Vous avez la carte sous les yeux, et vous devez facilement vous rendre compte de l'heureuse influence que ce domaine doit exercer sur l'exécution de nos travaux. Vous avez appris qu'il nous rapporte déjà 7 1/2 pour iOO du capital que nous y avons engagé. Nous avons aussitôt attiré sur cette propriété des Arabes bédouins qui erraient dans le désert. Elle nous sert dès à présent de point d'appui pour pousser nos cultures sur l;i terre biblique de Gessen, autrefois si fertile et qui est restée stérile et dépeuplée d(*puis le départ de Moï?e.

Nous avons reçu tout récemment de notre régisseur un rapport fort intéressant à ce sujet. 11 nous rend compte d'une lourné'e dans laquelle il était accompagné de plusieurs cheiks du désert. Ces hommes, que nous connaissons personnellement et qui nous avaient déjà montré un grand empressement à venir vivre au milieu de nous, surpris des avantages que leur offrait particulièrement le territoire de Ramsès, ont immédiatement contracté un bail pour y mettre en valeur 5,000 feddans ou 2.000 hectares. Ces nouveaux fermiers vont amener leurs familles sur l'exploitation qu'ils entreprennent, et nous pouvons dire qu'un premier groupe de population, plus nombreux encore que celui qui y fut conduit par le patriarche Jacob, « st actuellement fondé au cœur même de la vallée de Gessen.

On nous mande également que d'autres chefs se préparent à imiter l'exemple qui vient d'être donné, et que, d'après les oiFres adressées à notre agent, on doit s'attendre, dans un avenir très-prochain, au peuplement et à la mise en rapport de toute la vallée par des indigènes, sujets locaux. Ainsi tombe cette crainte exprimée par nos voisins de la fondation d'une colonie d'Européens par la culture des terres concédées à la Compagnie.

Ces détails vous indiquent le système que nous avons cru devoir adopter. Nous avons résolu de ne point entreprendre de

culture par nous-mêmes, de laisser aux iodigèues les bénéfices comme les chances du défrichement, de les attirer parla douceur et la justice de notre traitement, en liant enQn leurs intérêts à celui de la Compagnie.

Il est vrai que, pendant les premières années, la redevance que nous retirerons de ces fermages sera modeste. Notre principal objet était et devait être d'attirer les populations sans lesquelles il n'y aurait rien de possible. Par là nous donnerons à l'ensemble de notre concession une plus-value considérable. La culture créera des produits; les produits amèneront les échanges; le commerce provoquera des établissements de toute espèce dans les centres voisins de nos stations; le peuplement de nos villes s'ensuivra, et alors nos terrains de Port- Saïd, de Timsah et de Suez représenteront, c'est du moins notre opinion, une somme supérieure au capital qui sera employé pour le creusement du Canal.

Il semble superflu de vous parler des perspectives qu'offrira à notre budget des recettes le passage maritime du Canal. Pour résumer nos convictions sur ce point, nous rappellerons de simples chiffres. La navigation qui a traversé le détroit de Gibraltar dans le cours de Tannée dernière a formé un total de 5 millions de tonneaux. Le détroit des Dardanelles, le port seul de Liverpool, nous offrent chacun le même chiffre; Marseille a reçu ou expédié 4 millions de tor:neaux.

Nous n'avons évalué, pour obtenir, sur un capital de 200 millions de francs, un produit de 15 0/0, qu'à 4 millions de tonneaux la totalité du passage qui s'effectuera par le canal de Suez, passage qui fera communiquer, par une route abrégée de moitié, 300 millions d'Européens et d'Américains avec 700 millions d'Asiatiques, d'Africains et d'Océaniens. Lorsque le Canal sera ouvert, est-il permis de supposer que 4 millions de tonneaux n'y passeront pas? Assurément non ; car à l'époque où nous faisions nos premiers calculs, la Chine n'avait pas été ouverte par la vaillance des marins et des soldats de la France et de l'Angleterre; Siam et le Japon ne nous envoyaient pas leurs ambassadeurs ; la Cochinchine n'était pas conquise par nos armes, et Madagascar ne se dégageait pas encore des langes de la barbarie sous un nouveau roi, qui invoque par un de ses

envoyés, notre compatriote, le concours des lumières et de: capitaux de TEurope.

Au milieu de ce réveil, de cette invasion de la vie dans 1 léthargie orienlile, qui peut prédire les proportions que prei dra, d'ici à peu d'années, entre TOccident et l'Orient, le moi

ement des échanges servi par la voie nouvelle du canal Suez?

C'est donc vers son achèvement que nous devons concenti tous nos efforts. Après avoir vaincu les plus grandes difBcult continuons à former par notre constante union un faisceau ît^^, dissoluble; et [»uisque les circonstances ont obligé la France ^ prendre la plus grande part dans l'accomplissement d'une œu vr^e universelle dont elle a gîirdé pour elle les périls ei hs chances pour en faire profiter le monde entier, contribuons à prouver que notre patrie sait ^tre aussi persévérante dans les œuvres fécondes de la paix qu'elle l'a toujours été dans les œuvres de la guerre.

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MÉMORANDUM SUR LE MODE d'eNRÙLEMENT ET DE PAYE- MENT DES OUVRIERS ÉGYPTIENS EMPLOYÉS AU CREU- SEMENT DU CANAL MARITIME DE SUEZ.

Paris, 8 mai 1862.

La concession du caoal de Suez date de 1854. Dès le mois de juin 1855, le cabinet anglais a adressé, par l'entremise de lord Cowley, une note d'observations sur cette concession. Il y était dit que Teffet du projet serait d'interposer entre l'Egypte et la Syrie une barrière politique formée par des étrangers qui viendraient occuper la langue de terre s'étendant de la Méditerranée à la mer Rouge.

On ajoutait:

« Des questions, de la nature la plus embarrassante et la plus « dangereuse, pourront s'élever entre les gouvernements de ces « étrangers et la Porte sous l'influence de circonstances qu'il « est facile de prévoir et qu'il n'est pas nécessaire de décrire « avec plus de détails. »

Ces craintes étaient imaginaires, car nous n'avions jamais eu l'intention de faire creuser le Canal et de faire cultiver les terres qui en dépendent par des Européens. Le travail indigène devait être la base de l'exécution de nos opérations. Mais, pour couper court aux préoccupations du cabinet britannique, il fut inséré dans l'acte confirmatif de la concession du Canal, en date du 5 janvier 1856, que lestravaux du percement du Canal seraient exécutés par des ouvriers égyptiens; le nombre des ouvriers étrangers par rapport à ces derniers ne devait jamais dépasser la proportion d'un cinquième.

Ceux qui ne voulaient point du Canal désiraient, on le comprend, que la Compagnie ne pût se servir ni des ouvriers étrangers ni des ouvriers indigènes; mais ceux qui préparaient ce grand travail devaient se préoccuper de le faire exécuter par es uns ou par les autres.

Les étrangers étant écartés, il fallut songer à assurer pour l'avenir le travail égyptien. C'est dans ce but qu'au moment 011 M. de Lesseps était chargé de constituer la Compagnie financière et lursq^i'il allait inviter publiquement les entrepreneurs de travaux publies eo Europe à faire leurs propositions, S. A. le vice-roi rendit, en juillet 1856, un décret par lequel il s'engas:eait, conformément aux usages du pays, dans tous les travaux d'utilité publique, à fournir à la Compagnie le nombre d'ouvriers qui serait jugé nécessaire par les ingénieurs préposés à la direction des opérations.

Le décret du vice-roi d'Egypte publié dans toute l'Europe a été regardé comme un bienfait pour sa population. Les prévision-î minutieuses que ce décret comprend, en vue d'assurer le bien-être et le salaire régulier des ouvriers, ont motivé les éloges, non seulement de la presse du continent, mais encore des journaux anglais. Les meetings qui ont eu lieu dans les vingt-deux villes commerçantes et industrielles de la Grande- Bretagne ont constaté la sympathie avec laquelle a été accueilli ce décret du vice-roi, qui, en définitive, inaugurait en Egypte un régime tout nouveau au profit des ouvriers égyptiens.

A l'époque où la C impagnie du canal de Suez bornait ses opérations à des travaux préparatoires, elle n'avait à employer qu'un nombre restreint d'ouvriers. Par conséquent elle n'était pas dans le cas de demander au vice-roi d'Egypte l'exécution de son décret de 1856. Par ses propres moyens et en dehors de l'action du gouvernement local, elle put réunir dans ses chantiers jusqu'à 8,000 ouvriers. L'avis qui a été publié dans tous les villages de l'Egypte, en février 1861, indique comment l'entrepreneur général des travaux a pu réunir le nombre d'ouvriers nécessaire pour l'exécution des travaux préparatoires.

Mais dès que l'eau du Nil a été amenée au milieu de l'Isthme, dès qu'une rigole maritime a pu faire communiquer Port-Saïd avec le seuil d'El Guisr, il a fallu songer sérieusement à enlever par des moyens suffisants l'obstacle qui empêchait la Méditerranée d'atteindre le lac Timsah.

Pour obtenir ce résultat dans un délai qui permît à la Compagnie de ne pas voir ses intérêts compromis, il était nécessaire

d'employer immédiatement 20,000 travailleurs au moins, et de les porter peu de temps après au chiffre de 40,000.

Les recrutements des ouvriers du Canal s'opèrent donc dans loule rÉgypte en vertu du contrat passé entre le vice-roi et la Compagnie; contrat invoqué naturellement par l'entrepreneur chargé de l'exécution et qui ne pouvait manquer d'être facilement observé. On a déjà fait remarquer que ce contrat prend justement son origine dans le désir de calmer l'opposition anglaise, de dissiper son inquiétude, et on peut dire avec vérité qu'elle en est le principal auteur. L'engagement contracté par le vice-roi avecM. de Lesseps et la Compagnie a été la réponse de Son Altesse à des accusations plus ou moitis sincères qui tendaient à représenter l'Egypte comme livrée par sa faute à des évenlualilésdangereuses.D'un antre côté, l'engagement du viceroi adonné à M. de Lesseps le moyen de garantir aux futurs souscripteurs de sa Compagnie que l'exécuiion des travaux était certaine, qu'elle ne serait point entravée par le manque de bras. Le gouvernement égyptien, en lui interdisant l'emploi des travaileurs étrangers, lui assurait l'assistance des travailleurs indigènes.

Ce contrat fait partie des conditions auxquelles la souscription a été ouverte, la Compagnie formée et ses capitaux engagés dans l'entreprise.

Mais tout en s'obligeant, conformément aux usages de son pays et aux principes les plus simples de la bonne foi, à fournir à la Compagnie les ouvriers nécessaires à la poursuite de son œuvre, Son Altesse a voulu aniéliorer la condition du travail en Egypte.

Le règlement qu'elle a décrété contient dans son préambule une déclaration qui a pour objet d'assurer l'exécution des travaux du canal de Suez, de pourvoir au bon traitement des ouvriers égyptiens qui y sont employés et de veiller en même temps aux intérêts des propriétaires cultivateurs et entrepreneurs du pays,

Par l'article l®"*, le gouvernement s'engage à fournir des ouvriers à la Compagnie dans la mesure de ses besoins.

Par l'article 2, il fixe le salaire de ces ouvriers à un taux supérieur à la moyenne des salaires égyptiens.

Par Tarticle 3, il détermine la tâche imposée à chaque ouvrier.

Par rarticle 4, il règle la police des chantiers.

Par r.irlicle 5, il prescrit que les punitions infligées ne pourront être qu'une réduction ou une retenue de salaire modérée et déterminée.

Par l'article 0, il oblige la Compagnie à abriter les ouvriers, à entretenir des hôpitaux ou des ambulances, où elle doit traiter grafuitem(*nt les malades.

Par l'article 7, il met à la charge de la Compagnie les frais de voyage des ouvriers engagés et de leurs familles, depuis le lieu de leur départ jusqu'à leur «rrivée sur les chantiers, et il stipule pour chaque ouvrier malade, outre les soins que réclamera son état, une paye égale à la moitié de son salaire.

Par l'article 8, il attribue une paye supérieure aux ouvriers d'art indigènes.

Enfin par l'article 9, il réserve aux militaires qui seraient employés aux travaux du Canal, une paye directe égale à celle des ouvriers civils.

Peut-on reprocher au gouvernement égyptien d'avoir fait un règlement oii le bien-être des fellahs est prévu avec une telle sollicitude? Peut-on lui reprocher d'avoir été fidèle à ses engagements?

L'Angleterre n'avait pas pris les mêmes précautions lorsqu'elle fît décréter par Abbas-Pacha l'exécution du chemin de fer d'Alexandrie à Suez. Elle trouvait alors excellent qu'Abbas- Pacha épuisât toutes les ressources et toutes les rigueurs du système des corvées que l'on pouvait bien appeler à cette époque le travail forcé.

M. deLesseps affirme que l'Angleterre a pesé sur le vice-roi de toute son influence afin de pousser activement les travaux par le régime du travail forcé. Il altiste (jne cette pression était incessante et presque implacable. Lorsque deux mille ouvriers étaient répartis sur la ligne des opérations, le consul britannique intervenait et en réclamait cinq mille; lorsqu'il en avait obtetiu cinq mille, il intervenait encore et en réclamait dix mille. Il était pressé, il fallait que les malles de l'Inde pussent rapidement arriver de Suez à Alexandrie, et dans ce but tout

semblait légitime. lî n'écoutait aucune objection. Vainement on lui représentait qu'il fallait un certain temps pour réunir dans le désert les approvisionnement'^ d'eau et de vivres nécessaires à cette multitude, il exigeait l'envoi immédiat des ouvriers.

De cette précipitation résultaient de grandes souffrances pour les travailleurs. Elles devinrent si grandes qu'elles déterminèrent une désertion presque générale. Voilà ce qu'a fait l'Angleterre en Egypte lorsqu'elle est intervenue dans les travaux du chemin de fer.

Les explications que nous venons de donner ont montré ce que fait aujourd'hui la Compagnie du canal de Suez pour l'exécution de son œuvre. Il nous reste maintenant à répondre paragraphe par paragraphe à chacune des ohseivations contenues dans la note qui a été remise au ministère des alFaires étrangères.

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