‹ Lettres, journal et documents pour servir à l'histoire du canal de Suez (volume 2)Chapitre 4 sur 87 · DU CANAL, A BEYROUTH · texte numérisé non relu

DU CANAL, A BEYROUTH

Caire, 23 janvier 1861.

Votre dernière lettre détaillée sur les événements de la Syrie a été mise par mon frère sous les yeux de M. Thouvenel, qui Ta lue avec beaucoup d'intérêt et vous remercie.

J'ai maintenant à mettre à contribution votre intelUgence, votre activité et votre dévouement à Tœuvre du canal de Suez.

Vous m'avez plusieurs fois entretenu de la possibililé de recruter des ouvriers chrétiens en Syrie. Le moment est venu de nous occuper de cette question. Il faut vous y mettre tout de suite, avec tact et discrétion, de manière à ce que Ton vienne s'offrir à nous. Vous ne vous adresserez pas à des chefs, ni à des familles puissantes qui pourraient exploiter les travailleurs. C'est à ces derniers qu'il conviendra de s'adresser directement, en leur faisant savoir que tout homme de seize à quarante ans qui voudra gagner sa vie par son travail, trouvera à s'employer dans l'Isthme à raison de 1 franc par jour de travail, avec un jour de repos par semaine. Le prix de 1 franc est pour ceux qui travaillent à la journée; mais ceux qui se réunissent pour se mettre à la tâche, pourront gagner jusqu'à 1 fr. 50 et même 2 francs, suivant le résultat qu'ils produiront.

Sur cette base, vous pouvez nous faire expédier autant

d'hommes que vous voudrez, en commençant même par un, deux, trois, quatre, etc., jusqu'à trois mille. Dans ce moment, nous avons environ 3,000 ouvriers égyptiens. Nous en aurons 8 à 10,000 dans un mois. Je tiendrais beaucoup à avoir 1,500 à 2,000 chrétiens de la Syrie d'ici au 16 mars, époque du Ramadan, pendant lequel les travaux chômeront, si nous n'avons que des Musulmans.

Les ouvriers qui voudront venir avec leurs familles pourront le faire ; le climat de l'Isthme est le plus sain de toute la terre. Les enfants, les hommes âgés et même les femmes qui pourront être utilisés dans certains travaux seront payés en proportion des services qu'ils rendront. Les ouvriers chrétiens seront groupés dans des villages où ils trouveront, à prix coûtant, les vivres dont ils auront besoin. Ceux qui possèdent des chameaux pourront venir par le désert et nous loueront leurs animaux à raison de 2 fr. 50 par jour. Les ouvriers et leurs familles auront la protection de la Compagnie; et mon nom, à cause des antécédents de mon père et d'Edmond de Lesseps en Syrie, sera certainement pour eux une sûre garantie du bon traitement qu'ils recevront et du soin avec lequel nous veillerons à leur bien-être.

Au moment du départ, soit par mer, soit par terre, chaque ouvrier pourra recevoir ses frais de voyage, et même, si vous le jugez nécessaire, une petite prime d'engagement.

11 ne faut pas qu'ils arrivent en grand nombre à la fois, soit par terre soit par mer, mais seulement par groupes ne dépassant pas cinquante à soixante personnes. Vous pourrez étendre vos recrutements jusqu'en Palestine et particulièrement à Bethléem et dans les environs, où beaucoup d'habitants doivent me connaître personnelle-

ment; car, en 1835, j'en ai délivré sept à huit cents qui avaient été envoyés aux galères en Egypte par Ibrahim- Pacha, sous l'accusation d'avoir contrarié la marche de Tarmée égyptienne, d'accord avec le fameux Abou-Gosh^ le maître du défilé où David combattit Goliath. — Le fait n'ayant pas été bien prouvé et cette population catholique ayant invoqué ma protection officieuse comme représentant de la France, j'obtins de Méhémet-Ali la mise en liberté de tous les prisonniers.

Au fur et à mesure que les travaux de terrassement se termineront, on pourra distribuer des terres à cultiver à tous les travailleurs syriens qui voudront rester. Ces terres seront choisies de préférence aux environs de la fertile vallée de Gessen où ont vécu leurs ancêtres pendant plus de quatre siècles, depuis Jacob jusqu'à Moïse.

Si je vous recommande d'apporter, dans l'accomplissement de votre mission, une extrême réserve, c'est-à-dire de vous arranger de façon à ce que personne ne puisse supposer que vous êtes chargé de faire une levée d'hommes, mais simplement de faciliter le départ de quelques pauvres gens isolés qui veulent aller travailler pour gagner leur vie, c'est afin que la politique n'ait point à se mêler de cette affaire.

Je compte donc sur votre discrétion, sur votre prévoyance et sur votre longue expérience du pays pour mener à bonne fin l'entreprise que je vous confie et qui est destinée à servir les intérêts de la Compagnie. Je sais que vous avez l'habitude de faire les choses avec ordre et économie, et je sais aussi que l'on peut s'en rapporter à vous en toute confiance pour les comptes que vous enverrez en justification de vos dépenses.

iC LETTRES

A M. UARDON, ENTREPRENEUR GÉNÉRAL, AU SEUIL d'eL GUISR.

Caire, 24 janvier 1861.

M. Costa, notre agent à Suez, m'écrit que les chameaux du désert, conduits par les bédouins, sont moins capables de porter des fardeaux lourds que ceux de TÉgypte, mais qu'ils sont plus légers et plus sobres. Lorsque les bédouins seront habitués à nous servir, ils feront pour nous ce qu'ils se refusent de faire pour le gouvernement du vice-roi. S'ils n'étaient point dirigés avec justice, ils retourneraient dans le désert pour ne plus reparaître. Ils sont d'une nature sauvage et indépendante, mais en même temps, s'ils sont bien traités, s'ils peuvent compter sur la justice, avec la satisfaction de leur intérêt, ils s'attachent à ceux qui les emploient.

M. Costa ira bientôt passer quelques jours avec vous. Il sera auprès des bédouins des environs de l'Isthme un excellent intermédiaire.

Quant aux fellahs, je suis tout à fait d'accord avec vous sur la possibilité d'arriver à ne pas les payer plus d'un franc par jour, dès que nous aurons partout de bonnes maisons pour les loger et qu'ils ne seront pas maltraités par vos agents, lorsqu'ils seront bien certains d'être payés régulièrement, avec permission d'aller et de revenir librement, et lorsque enfin ils seront en mesure de faire euxmêmes dans leurs villages la propagande de l'émigration sur nos travaux. Je suis convaincu que si, depuis un an, toutes mes recommandations pour les logements et les

bons traitements avaient été suivies, le résultat que nous désirons serait déjà atteint à l'heure qu'il est. Mais, en définitive, il n'y a rien de perdu ; je ne rejette la faute sur personne en particulier, tenant compte de l'expérience qu'il était peut-être nécessaire de faire.

Le dernier traité passé avec vous, à la suite des conférences que nous avons eues chez M. Senard à Paris, n'impose pas à la Compagnie l'obligation de vous fournir les ouvriers à un franc. Il a été alors expliqué que la Compagnie, faisant à l'entreprise des avances considérables pour l'achat des machines destinées à produire la plus grande somme d'économie sur le prix du .mètre cube, et nos ingénieurs concourant avec vous à l'étude ainsi qu'à l'application des machines, le travail des ouvriers n'était plus pour ainsi dire qu'un auxiliaire et la base du prix de la journée à un franc ne pouvait plus être imposée à la Compagnie qui faisait profiter l'entrepreneur des économies réalisées, de quelque part qu'elles vinssent.

La situation est d'ailleurs nettement définie par l'art. iS du traité ainsi conçu : « La Compagnie s'engage, par tous (( les moyens possibles, à procurer au régisseur tous les (( ouvriers indigènes, etc., etc. »

Or, tous ces moyens possibles ne vous ont pas manqué et ne vous manqueront pas. Nous vous le prouvons tous les jours et je m'en préoccupe constamment.

Quoi qu'il en soit, vous pouvez être certain qu'en toute circonstance vous me trouverez prêt à aller, en votre faveur, au delà de la lettre du contrat, et que, dans les occasions où il y aura à choisir entre la lettre et l'équité, je m'efforcerai toujours de faire prévaloir ce dernier côté ; je serai certainement le meilleur de vos avocats, persuadé que ma confiance en vous est bien placée.

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