‹ Lettres, journal et documents pour servir à l'histoire du canal de Suez (volume 2)Chapitre 6 sur 87 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

Des villages ont été spécialement construits pour les Arabes sur tout le parcours des travaux.

Ces villages ont été disposés pour permettre aux ouvriers arabes d'amener leurs familles.

Chaque village possède une mosquée.

Un canal a été établi pour amener dans tous les villages eau du Nil pendant la durée des travaux.

Les ouvriers arabes travaillent à la tâche. (C'est à-dire qu'on leur paye le travail elTeetué par eux suivant la convention qu'ils ont acceptée.) Par ce moyen un ouvrier ordinaire peut gagner dans sa journée de six à huit piastres courantes, et il peut gagner davantage s'il est actif et intelligent.

Le payement aura lieu en argent aussitôt que la tâche sera terminée. Après quoi l'ouvrier aura la liberté de quitter les travaux ou de reprendre une nouvelle tâche.

Toute liberté est laissée aux ouvriers arabes pour leur ali* mentation. Ils pourront toujours acheter des vivres soit aux magasins de l'entreprise, aux prix du tarif, soit à tout marchand venant dans les campements. En un mol, ils ont la plus complète liberté de s'approvisionner comme ils l'entendent.

Les villes les plus rapprochées des travaux sont : Bulbeïs^ Zagazlg, Mansourah et Damiette*

Il est expressément défendu à tout Européeu, quel que soit son grade, de maltraiter les ouvriers arabes.

Caire, fëYrier 1861.

Lentrepreneur général des travaux, Signé : Alphonse Hardon.

Le directeur général des travaux, Signé : Mougbl-Bbt.

Vu et approuvé :

Le président, Signé : Ferdinand de LESSEPS.

A M. LE DUC D'àLBUFABÀ^ A PARIS.

SeoU d'El Gaisr^ 15 février 1861.

Je vous prie de prendre, d'accord avec le conseil d'ad^ ministration et le comité, les dispositions nécessaires à Teffet de convoquer rassemblée générale des actionnaires, pour le mardi 15 mai prochain.

Nous aurons à cette époque des résultats positifs et satisfaisants à présenter, tant sur Tavancement des travaux que sur la situation financière de la Compagnie. Ce qu'il y avait de plus long et de plus difficile à obtenir est fait aujourd'hui ; c'est-à-dire une complète et bonne organisation et la mise en train des travaux marchant sur une assez grande échelle pour donner, après des retards parfaitement justifiables, la certitude qu'une première communication entre la Méditerranée et le lac Timsah sera réalisée à partir du 1^' mars, en cent vingt jours de travail. En même temps, des chantiers auront été -établis sur le Seuil du Sérapéum et la seconde ligne des travaux sera attaquée.

Je retournerai à Paris à la fin d'avril et je reviendrai en Egypte immédiatement 'après la séance de l'assemblée générale, à laquelle nous aurons mathématiquement démontré qu'à une date déterminée les deux mers pourront être réunies.

M. Mougel est d'avis que l'on ne pourra pas dépenser plus de huit millions de francs d'ici la fin de l'année.

Notre dernier rapport à l'assemblée générale du

15 mai 1860 se terminait ainsi : « Votre actif disponible « nous parait plus que suffisant pour opérer la jonction a des deux mers, sans recourir à de nouveaux appels de (Y fonds. » Or, le capital disponible à cette époque, y compris le versement échu de la souscription du vice-roi était de 38 millions de flrancs. Il est aujourd'hui de 25 millions. Les faits ont donc confirmé notre programme.

Si le conseil est d'avis, ainsi que je Tai proposé, d'envoyer, avant rassemblée générale, une commission d'inspection en Egypte, cette commission pourra partir de France de manière à se trouver à Alexandrie dans les premiers jours d'avril.

AU MÊME

El Guisr, 23 février 1861.

Je VOUS transmets le rapport et le budget des travaux pour tout Texercice 1861.

Le budget, s'élevant à la somme de 8,500,000 francs, est le résultat des études dernières faites par M. Mougel, d'accord avec M. Ilardon et avec moi ; je vous prie de le soumettre au conseil, en lui demandant son approbation.

L'opinion exprimée par M. Mougel et par M. Hardon sur la facilité d'accomplir la communication projetée entre la Méditerranée et le lac Timsah en cent vingt jours, est basée sur les calculs suivants : les déblais des seuils d*El Guisr et de Ferdane, sur un parcours de 14 kilomètres, forment un total de 2,821,912 mètres cubes, qui seront enlevés par les quatre systèmes de brouettes volantes, de brouettes à la corde, de toiles sans fm et de dragues, avec un personnel de 5,500 hommes. Ces chiffres supposent que chaque homme fera 4 mètres cubes par jour, tandis qu'en réalité les essais obtenus dans ce moment sur les six chantiers des Seuils donnent en moyenne cinq mètres cubes par homme, avec l'emploi de nos machines.

Je ne parle pas de la partie de la rigole maritime comprise entre Port-Saïd et Ferdane par les lacs Mensaleh et Ballah, parce que ce travail exclusivement exécuté par les dragues actuellement montées ou en montage ne peut manquer d'être terminé avant le 15 mai.

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Je viens de terminer ma toonée *!omsLîrCe de Flsthme. Les six chantiers da Seail slnsrallrnr, 5^ «•m:>Iècenî et montent leurs machines avec :ine zrîz.ie ailviié. Chacan d'eux a de 200 à i5«j travaillears iz^Lx^zes llzres qui suffisent pour ce qu'il y a à feire *iân5 *ie !]:i: ci-r:::.

A Kantara, le chantier occupe de 5*» a «^lO Arai-es des frontières de Syrie qui sont venus s'irL^cdller dans le village créé par nous et où ils ont amené leurs femmes et leurs enfants. Une centaine de petires filles et de petits garçons de 10 à 13 ans font leurs lâches avet* un zèle et une adresse remarquables.

A Port-Saïd, je ne m'attendais pas à voir réalise aussi promptement le résultat pour lequel j'avais fait prendre au mois de décembre toutes les dispositions nécessaires. Nous avons actuellement au village arabe de Port-Saïd 600 fellahs avec leurs familles. Ils m'ont exprimé leur satisfaction des bons traitements dont ils sont l'objet et m'ont assuré qu'ils ne nous quitteraient pas pendant le ramadan.

Dans tous les campements, les Arabes ont leur musique de tambourins et de flûtes. Quelques aimées sont même vcnu(3S visiter les chantiers du Seuil.

liO vice-roi a l'esprit fort calme et ses dispositions à notre égard sont excellentes.

Je suis convenu avec lui qu'il favorisera les recrutements de l'entrepreneur général des travaux dans les villages de TÉgypte.

M. Joseph Vernoni part pour Zagazig afin que notre service de recrutement soit bien organisé.

J'avais craint que la mort brusquement survenue du patriarche cophte du Caire n'apportât des entraves à renrôlement des travailleurs cophtes, mais ce ne sera qu'un retard. J'expédie dans les villages de la Moyenne et de la Haute-Egypte un notable cophte qui m'est dévoué et qui est fort intelligent. Il part avec les instructions et les recommandations nécessaires. Je l'ai adressé à Siout, à M. Abd-el-Messieh et à M. Bechara-Abed à jKenneh. J'ai envoyé à ces messieurs, qui sont agents consulaires de France, des diplômes d'agents delà Compagnie.

2fi LETTRES

A M. S.-W. RUYSSENAERS, A ALEXANDRIE.

Caire, 8 mars 1861.

Vous avez compris combien il est important que nous organisions consciencieusement et avec toutes les chances probables de réussite notre système de recrutement libre, dans l'intérêt de tout le monde et pour être fidèles à l'esprit de modération et de conciliation qui nous a toujours guidés. C'est ce que J*ai expliqué très-clairement au vice-roi, et c'est ce que vous pourrez lui répéter vous-même lorsque vous le verrez.

Mais le jour où l'entrepreneur général, M. Hardon, m'écrira officiellement que ses moyens de recrutement et les miens ne suffisent pas pour accomplir le programme annoncé à la dernière assemblée générale des actionnaires, j e serai alors obligé, au nom des actionnaires de la Compagnie, parmi lesquels figure Son Altesse, en première ligne, et dont je dois défendre les capitaux envers et contre tous, de demander officiellement au gouvernement égyptien Texécution de son décret sur les ouvriers, qu'il nous a formellement promis. Ce décret figure parmi les pièces principales en vertu desquelles la Société financière a été constituée par ordre du vice-roi. Il ne contient aucune espèce de restriction. Il est légalement exécutoire en toutes circonstances et surtout pour la phase préparat oire du canal d'essai et de petite navigation, en attendant

que les puissances maritimes se soient mises d*accord sur les questions politiques à elles déférées par la Porte Ottomane, en ce qui concerne seulement l'ouverture des deux mers à la grande navigation.

Montrez cette lettre à M. de Beauval.

A M. LE DUC d'aLBUFÉRA, A PARIS.

Alexandrie^ 14 mars 1861.

Le recrutement libre des ouvriers indigènes, dont je vous entretenais dans ma lettre du 4 mars, marche bien. Dès que M. Ilardon et M. Mougel m'eurent rejoint au Caire, je me suis empressé de faire tirer à 3,000 exemplaires ravis en langue arabe, dont le texte vous a été communiqué. Cet avis appelant sur nos travaux les ouvriers égyptiens a été hardiment affiché à la porte des mosquées, à l'entrée du. divan de la police, et distribué dans les principaux villages de l'Egypte, où nos correspondants prennent les mesures nécessaires pour le bien faire comprendre. Peu de jours après, des propositions nous furent faites de diverses paris: un entrepreneur de travaux signe un traité par lequel il s'engage à amener quatre à cinq mille hommes, à la condition de recevoir 10 paras (cinq centimes) par homme et par jour de travail.

D'autres individus nous ont également promis de nous conduire des ouvriers aux mêmes conditions. L'un d'eux a fait partir, il y a trois jours, du Caire, sous nos yeux, un premier convoi de cent travailleurs, ayant à leur tête un iman de la mosquée d'El Azar, qui m'avait été indiqué par le savant cheik Rifaa-Bey, auteur d'un poëme arabe sur le canal de Suez. Je l'ai nommé cadi des chan-

tiers de Timsah, d'El Guisr et de Ferdane, au traitement de 125 francs par mois.

Je ne néglige rien pour chercher à attirer sur les chantiers le plus grand nombre possible d'ouvriers libres. C'est une question très-importante pour nous, puisque le thème de la corvée devient le pivot des arguments actuels de nos adversaires contre la marche de nos travaux.

Je pars aujourd'hui pour la province de Zagazig, afin de donner moi-même l'impulsion; de là je me rendrai de nouveau sur les chantiers du Seuil et je ferai, deKantara, une excursion chez les Philistins et en Palestine, où je désire m'assurer de la possibilité d'augmenter et de protéger efficacement le courant des ouvriers syriens qui paraissent disposés à se rendre sur nos chantiers.

Toutes ces expériences ne m'empêchent pas de prévoir le cas où il faudrait recourir à d'autres moyens. Je vous communique la lettre que j'écrivais, à ce sujet, le 8 de ce mois à M. Ruyssenaers. Voici les motifs qui m'ont engagé à écrire cette lettre destinée à être lue au vice-roi, après mon départ du Caire.

J'avais remarqué que le vice-roi était très-préoccupé de la situation politique de TEurope. Je soupçonnais qu'il avait été travaillé par le consul général d'Angleterre, dans le but de chercher à faire apporter des entraves à notre recrutement libre.

Des bruits habilement exploités sur une prétendue résolution des puissances, provoquée par le cabinet de Londres pour faire évacuer la Syrie par les troupes françaises, lui inspiraient des craintes sérieuses sur l'affaiblissement de l'influence française en Orient et par conséquent sur la prépondérance d'une influence contraire, hostile au Canal. J'ai donc jugé opportun de faire com-

prendre au vice-roi que, dans le cas où son gouvernement nous gênerait pour le recrutement libre des ouvriers^ il se créerait beaucoup plus d'embarras qu*en Taidant, parce qu'alors, en vertu de notre contrat, nous pourrions réclamer officiellement le recrutement des ouvriers par l'action directe du gouvernement. Il ne fallait pas oublier que, lors de la rédaction de l'acte de concession, TAngleterre ayant mis en avant la crainte de voir Tisthme de Suez occupé par une colonie de Français, j'avais consenti à insérer une clause supplémentaire, en vertu de laquelle les neuf dixièmes des ouvriers employés dans le canal devaient être indigènes. Ce qui prouve que lorsque l'on veut ruser, on tombe souvent dans les pièges tendus à ses adversaires. C'est ce qui arrive dans ce moment à nos bons alliés d'outre-Manche.

AU MÊME

El Guisr, 19 mars 1861.

Le comte Sala vous remettra cette lettre et complétera les explications qui vous ont déjà été données par M. de Chancel au sujet de Tacquisition du vaste domaine du Ouady pour laquelle notre dévoué ami, M. Ruyssenaers, a eu le courage de s'engager personnellement, dans le cas où le conseil n'approuverait pas une dépense que je considère comme devant être très-productive et se rattacher éventuellement à la bonne exécution de nos travaux. Il n'y avait pas un moment à perdre; 10,000 hectares du Ouady étaient à vendre ; il fallait conclure avant que l'affaire ne s'ébruitât. Aussitôt que le bruit de cette vente s'est répandu, le consul général d'Angleterre est venu faire des représentations très-vives au vice-roi, qui a simplement répondu : « Je n'ai pas encore signé, mais « c'est chose faite, car ma parole est engagée; j'ai peut- <( être eu tort de l'avoir donnée, d'après ce que vous me « dites; malheureusement, il n'y a pas à revenir en « arrière. »

J'ai tenu à faire faire à M. Sala la visite du Ouady, des terrains qui en font la suite et de toute la ligne de nos travaux, afin qu'il puisse vous rendre compte de ses impressions et de ses observations. Il a accompli avec beaucoup d'intelligence les missions que je lui ai confiées. Son honorable caractère, son expérience et sa connaissance des affaires seront très-utiles à notre administra-

tion. Je proposerai au conseil sa nomination d'inspecteur général.

Je partirai demain pour Kantara d'où je me mettrai en route avec ma petite caravane dans la direction du pays des Philistins et de la Palestine. J'espère que ma propagande personnelle contribuera à augmenter le nombre de nos ouvriers. Je distribuerai, chemin faisant, des proclamations que j'ai fait imprimer au Caire en langue arabe, pour appeler, à un travail annoncé dans la Bible et dans le Coran^ les hommes de bonne volonté qui voudront échanger, contre un salaire assuré et une honnête existence, une vie pleine de périls et de misères.

On prétend que je risque beaucoup et que je m'expose à être volé, sinon assassiné. Mais je n'ai rien à craindre, car les populations du désert n'attaquent les passants que par intérêt, par crainte ou par vengeance. Aucune de ces passions ne pourrait être satisfaite avec celui que les nomades de Syrie et d'Arabie appellent le père du Canal et qui n'a pour tout bagage qu'une simple provision de biscuits et de dattes.

Je vais faire un pèlerinage à Jérusalem, pendant que le vice-roi va faire le sien à Médine et à La Mecque. Avant son départ, le cheik Rifaa-Bey, docteur musulman de la mosquée d'Azar du Caire, lui a présenté une poésie arabe que je vous envoie et dans laquelle se trouvent les versets suivants sur le canal de Suez :

« Vous verrez prochainement les coursiers de la mer « courir sur les flots comme des planètes brillantes et « sillonner les océans I

« On espère les voir naviguer bientôt dans l'isthme de (( Suez, là où passaient les caravanes, et, se mêlant aux

« navires de toutes les nations, ils couperont court à « toute mesquine querelle.

« Ils navigueront dans un isthme tranché qui sera « comme Tâme du monde entier, car par lui le commerce « intelligent fera une grande conquête, et ce sera un « fleuve d'or dans lequel, comme un trésor, viendront « se verser tous les produits de l'homme.

« Sur les deux bords s'élèveront des berges contre (( lesquelles viendront se jouer les flots heureux de leur (( conquête. Ce sera un canal dont les vagues palpiteront « comme les cœurs des ennemis accablés de désespoir I

« On pourrait dire que Saïd a imité Hercule, qui a « ouvert le détroit des Colonnes.

(( Mais ne comparez pas cet admirable canal avec le « détroit d'Hercule, ni avec le cap de Bonne-Espérance, (( cet autre passage provisoire qui bientôt ne comptera (( plus, perdu une autre fois dans un grand éloignement.

« Admirons sans réserve la direction d'une Compagnie « qui entreprend ainsi une œuvre de bien public. Elle « marche vers son but sans faire cas des bruits jaloux (c et des propos hargneux. Que la bénédiction divine soit 0 sur ses travailleurs. »

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