DE DEUX PERSONNES
( Journal. )
7 avril 1861.
En parcourant les dunes de Katieh, qui ont 30 à 40 lieues de longueur sur 4 à 500 pieds de hauteur, composées de sables extrêmement fins, nous nous égarâmes.
Je poussai ma monture en avant de nos compagnons, et je remarquai du côté de la plaine une route qui me parut être la route de Syrie. Je criai à mes compagnons, qui me suivaient à distance, de venir vers moi ; à ma voix quatre hommes armés de sabres et de pistolets sortent d'un buisson où ils étaient embusqués, jettent leurs manteaux et se précipitent vers nous.
« Eh bien! mes amis, leur demandai-je, pourquoi acte courez- vous si vite? — Nous pensions, me dirent-ils, que « tu étais égaré et nous venions te secourir, parce que (( si la nuit te surprenait au milieu de ces dunes, il y au- « rait danger. » Peut-être ces gens étaient-ils là pour détrousser des passants; mais ils me croyaient en danger, ils vinrent à mon aide, comme leur religion les y oblige.
Quand je rencontrais des groupes d'Arabes, je m'avançais vers eux, je les saluais au nom de Dieu. Loin de me faire du mal, ils m'engageaient avenir dans leurs tentes où je trouvais la meilleure hospitalité. Si mes vêtements
avaient été mouillés par la pluie, les femmes les faisaient sécher; elles me servaient le café.
Dans chaque village ou à chaque groupe de tentes, je répandais mes proclamations pour appeler les populations au travail ; je disais et je faisais répéter par mes chameliers que jusqu'à présent les Philistins avaient vécu comme des bêtes fauves, et que, s'ils voulaient, ils gagneraient beaucoup plus d'argent à venir travailler honnêtement dans l'isthme, et courraient moins de dangers qu'à courir les chemins, en hostilité avec les gouvernements voisins, au risque d'attraper des rhumatismes ou des balles. On n'a pas idée des ovations que me firent ces populations sur toute la route. Sur la frontière d'Egypte, à El Arish, les habitants me portèrent sur leurs épaules jusqu'au haut de la citadelle, dont les portes étaient fermées. Ils criaient, en appelant le gouverneur qui faisait sa sieste, et qui, réveillé en sursaut, craignit d'abord une attaque; mais en apercevant ce qui se passait, il vint lui-même au-devant de moi et m'offrit l'hospitalité pour la soirée et la nuit.
Le lendemain, les principaux de la ville m'accompagnèrent jusqu'à la limite de l'Egypte, en chantant des psaumes et des cantiques.
A répoque de la campagne d'Ibrahim -Pacha en Syrie (1834) , le général égyptien avait eu à se plaindre delà populationjcatholique, de Bethléem. Il avait envoyé aux galères, à Alexandrie, tous les habitants en état de porter les armes, 400 jeunes gens, et, comme principaux fauteurs de la sédition contre l'armée Égyptienne, une douzaine de vieillards. A cette époque, je gérais le consulat général de France en Egypte, et en même temps j'étais président de la commission consulaire chargée de
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diriger le service sanitaire. Dans une de mes inspections au lazaret, où Ton avait caserne les prisonniers de Bethléem avant de les envoyer aux galères, je vis les 12 vieillards et les 400 jeunes gens qui se présentèrent en suppliant et en entonnant des cantiques en Thonneur du roi de France, protecteur des chrétiens d'Orient. Je leur demandai ce qu'ils voulaient et ce qu'ils avaient fait.
« Nous sommes emmenés en esclavage, me disaient-ils, « parce que nous étions liés avec le cheik Abou-Gosh. » C'était le chef qui commandait le défilé où jadis David tua Goliath. Abou-Gosh, issu d'une très-ancienne famille qui depuis plus de mille ans possède un château fort dominant la vallée, et qui disposait de forces assez importantes pour arrêter le corps d'armée d'Ibrahim-Pacha marchant sur Jérusalem, lui opposa une résistance de quelques jours. Les Bethléemitains furent accusés d'avoir fourni un contingent à Abou-Gosh.
Touché de la situation de ces pauvres gens et de la désolation dans laquelle ils avaieiit laissé leurs familles, j'allai trouver le vice-roi Méhémet-Ali. J'intercédai officieusement en faveur de mes protégés. Méhémet-Ali me répondit : « Je ne puis pas vous promettre de faire maince tenant tout ce que vous désirez et ce que je désire moi- « même. Je crains de blesser mon fils Ibrahim en ren- « voyant des hommes qu'il a voulu punir de leur révolte; « mais, soyez tranquille, chaque semaine j'en remettrai « cinq à votre disposition. »
, Aussitôt que cette nouvelle fut connue dans Bethléem, la porte du consulat général de France ne cessa d'être assiégée par les femmes ou les parents de ceux qui étaient détenus aux galères. Je ne pouvais pas sortir sans être entouré d'une foule de malheureux qui passaient les nuits et
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les jours devant l'hôlel ou dans le veslibule. Ils me pressaient de toutes parts, m'entouraient lorsque je montais à cheval .'et déchiraient parfois mes habits en cherchant à appeler mon attention.
Cependant Ibrahim-Pacha continuait le cours de ses victoires jusqu'au mont Taurus, et Ton pouvait, sans le blesser, être plus généreux vis-à-vis des Belhléemitains.
Je me décidai, un jour que mes vêtements étaient en lambeaux, à me présenter dans cet état chez Méhémet- Ali. (c Qu'avez-vous? me dit le vice-roi. — C'est votre « faute, répliquai-je, je ne sais pas ce que peut durer (( cette situation. Tant que vous n'aurez pas remis en « liberté la totalité de mes protégés retenus aux galères « et sur lesquels, je le confesse, votre autorité souveraine « est entière, et tant que vous ne relâcherez que cinq « prisonniers par semaine, mon martyre ne cessera pas, » Enfin, Méhémet-Ali ne résista plus et permit aux Belhléemitains de retourner tous dans leur pays.
Le jour de mon arrivée à Jérusalem, trente années après l'épisode que je viens de raconter, des vieillards en robe rouge viennent me saluer et me remercier en disant : « C'est toi qui nous as sauvés autrefois en détournant de « nous la vengeance d'Ibrahim-Pacha. Sois béni. »
Bien que charmé de celte touchante visite, j'étais un peu chagrin de voir que des hommes de mon âge fussent déjà si vieux.
Il y avait alors une centaine de cavaliers français et une cinquantaine d'officiers de notre corps d'armée qui accompagnaient le général Ducrot, venu avec sa femme pour faire le pèlerinage des Lieux saints.
Après avoir pris jour avec la députation de Bethléem pour profiter de son invitation d'aller visiter la grotte de
la Nativité, j'engageai le général, ^1°"° Ducrot et les officiers à m'aecompagner.
Depuis les croisades, on n'avait pas vu défiler dans les montagnes des environs de Jérusalem des cavaliers français, précédés de trompettes.
Nous rencontrâmes , échelonnés sur la route, pendant notre trajet, des jeunes gens d'abord, ensuite des hommes âgés qui, musique en tête, augmentaient successivement notre cortège. A notre entrée à Bethléem, la ville était en fôte; les femmes faisaient fumer Tencens devant les naseaux (Je mon cheval, le sang des agneaux coulait dans les ruisseaux ; aux fenêtres et sur les toits les chants et les cris de joie retentissaient; notre chemin était jonché de feuilles et de fleurs. Personne, parmi nous, ne cherchait à dissimuler son émotion. Nous étions arrivés devaut le sanctuaire de la Nativité quand un vieillard, se séparant de la foule, me présenta un enfant : a Voilà, dit-il, un fils de ceux que tu as sauvés. »
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