II. — Canal marUime de PorUSaid cti lac Tiinaah
Les travaux de celte première partie de notre canal ont été consacrés^ pendant toute la dernière campagne, à l'élargissement et à Tapprofondissement de la ligne navigable entre Port-Saïd et le lac Timsah. L'objet des efforts communs était de creuser, dans toute cette étendue, un chenal dont la section fût suffisante pour laisser passer, à destination de la partie sud du canal, les grandes dragues complètement montées. En même temps, il s'agissait d'assurer à la navigation la liberté de ses mouvements au milieu des dragues- et des machines qui sont employées à la construction du canal. Enfin le travail dont nous parlons tendait à frayer la voie au transit des marchandises, que la Compagnie, accomplissant ses promesses, est en train d'organiser d'une mer à l'autre. (Applaudissements,)
MM. Borel et Lavalley, d'accord avec nos ingénieurs, nous ont proposé une modification des profils dans les terrains bas du parcours du canal maritime.
Ils nous ont représenté que le dépôt trop rapproché des déblais, particulièrement à la traversée des lacs Menzaleh et Ballah, avait l'inconvénient de mettre obstacle à tout élargissement du canal, que les développements de la navigation et du commerce pourraient réclamer dans l'avenir. MM. Borel et Lavalley nous ont demandé de décider que ces dépôts fussent aussi écartés que possible. Une invention qui leur est due, et dont nous aurons à parler plus loin, permet de déverser les déblais à une grande distance.
Ils en ont profité pour proposer de rendre au canal, partout ailleurs que dans la traversée des seuils, une largeur de iOO mètres au plan d'eau, au lieu de. 56 mètres précédemment fixés. Au milieu de la voie navigable, le chenal sera creusé aux dimensions précédemment arrêtées.
Gel élargissement du plan d'eau va permettre de donner aux bords du canal Tinclinaison d'une plage douce sur laquelle les lames que produit le passage des bateaux s'étaleront sans ronger les berges. Les enrochements destinés d'abord à préserver les talus beaucoup moins inclinés du premier
projet, deyiendronl maintenant inatiles. Ces propositions, appuyées par DO^e direetear général des tra?aux, adoptées par la commission consultattTe, ont été approuvées p^r le Conseil d'administration.
L'année dernière, k pareille époque, MM. Borel et Lavalley n'avaient encore pu recevoir que le matériel mis par la Compagiife à leur disposition. La construction des logements de leur personnel, leurs installations, ne faisaieni que commencer. Leurs efforts pour amener sur leurs chantiers de terrassements des ouvriers de tous les pays avaient été momentanément entravés par l'épidémie.
Au mois d'octobre, les travaux purent être repris avec vi. gueur : les ouvriers, rassurés, revenaient. Le matériel ancien fut approprié aux nouvelles méthodes de travail ; le matériel nouveau, livré par les constructeurs. Le nombre de dragues mises en feu s'est augmenté rapidement, à mesure que les chenaux, s'approfondissant, permettaient de les amener sur leurs chantiers.
Les installations de ces entrepreneurs sont maintenant complètes. Tous les essais, les perfectionnements de leur matériel neuf sont terminés. Ce matériel leur est presque entièrement livré. Actuellement, rv2 dragues, tant anciennes que nouvelles, creusent le canal entre la mer Méditerranée et le lac Timsah. Les unes versent leurs déblais dans les bateaux à vapeur qui les portent en mer; les autres les déposent, au moyens de couloirs, directement sur les berges. De ces dernières, un certain nombre déblayent les bords du canal, tandis que d'autres travaillent au milieu et creusent à toute profondeur.
C'est ici le lieu de signaler et de décrire l'appareil que nous avons annoncé plus haut, et à l'aide duquel les dragues déchargent au loin le produit des déblais, avec la plus grande promptitude et la plus grande économie possibles.
Figurez- vous une fois et demie la longueur de la colonne Vendôme, coupée par le milieu, appliquée au haut de la drague par un bout, déversant par l'autre, au loin, les produits du dragage, et formant au milieu du canal comme un pont volant.
2i6 LETTRES
Les dragues pourvues de cet appareil et coustruites de manière à Tutiliser ne déversent pas les déblais, comme le fonl les dragues ordinaires, dans des bateaux qui viennent les accoster. Elles amèuent d*uo seul jet les déblais directement sur les berges, et cela à des distances de 60 à 70 mètres.
Ce résultat, jusqu'ici sans précédent, est obtenu par l'aijonction ù la drague d*un long couloir, véritable aqueJuc métallique dont la partie supérieure prend naissance sur la drague elle-même, à la plus grande hauteur, où les godets déversent les produits du dragage, et dout Textrémité inférieure vient aboutir au-dessus et au delà des berges du canal, à une hauteur de plusieurs mètres au dessus du sol. Ce couloir, soutenu vers le milieu par un ponton en fer, est relié luimême à la drague et suit tous ses mouvements.
En même temps que les déblais tombent des godets dans le couloir, à sa partie supérieure, des pompes, mues par la machine à vapeur de la drague, y versent des quantités considérables d'eau ; ce torrent délaye et entraîne les déblais, qui sont ainsi jetés au delà des banquettes anciennement construites*, ils vont s'étaler sur une large surface, ne produisant qne des dépôts de très faible hauteur et d'un poids insignifiant.
Cet appareil, dont la simplicité assure le succès, est une des plus heureuses innovations parmi celles que les besoins gigantesques de nos travaux ont déjà fait nattre, et le spectateur le plus indifférent, comme l'ingénieur le plus expérimenté, est vivement frappé par la vue de cette immense machine qui, creusant le milieu même du canal, verse au delà de ses bords des torrents d'eau et de terre.
Nous avons assisté dernièrement au travail d'une drague à long couloir, qui a donné un déblai de 1,800 mètres cubes en dix heures.
Ce procédé si simple, si rapide, si sûr, est déjà appliqué sur une longueur de 60 kilomètres, et le sera, en outre, sur 20 autres; solution heureuse, dont la conception, due à MM. Borel et Lavalley, fait honneur aussi à M. Lecointre, l'habile ingénieur des Forges et Chantiers delà Méditerranée, qui n'a pas reculé devant la construction de ces grands appareils. {Applaudissements.)
Pendant que les 60 premiers kilomètres du canal sont ainsi vigoureusement attaqués à la drngue, la tranchée du seuil d*EI Guisr est élargie et approfondie par le chantier en régie dirigé par M. Gioia, ingénieur de la division d'EI Guisr, et, sur 10 kilomètres, par l'entrepreneur, M. Gouvreux.
Le chantier en régie de la Compagnie a terminé ses déblais à sec. Il ne reste plus à enlever que les déblais sous Teau, qui sont dragués au moyen de cinq excavateurs marchant jour et nuit.
M. Gouvreux, complètement organisé depuis plus d'un an, avance rapidement, et, suivant toute probabilité^ terminera son entreprise vers la fin de l'année prochaine.
MM. Borelet Lavalley pourront, d'ici à deux mois, installer leurs dragues dans toute l'étendue du seuil.
III* — Canal maritime du lac Timsah à Suez.
Celle partie du canal maritime doit être entièrement exécutée par MM. Borel et Lavalley.
La dernière campagne a été employée à creuser à sec, au moyen de chantiers à la brouette et de chantiers au wagon, un premier chenal dans lequel, après avoir introduit les eaux soit du canal d'eau douce, soit de la mer Rouge, on fera pénétrer et travailler les dragues, de manière à exécuter la presque totalité des déblais par voie de dragages.
Depuis le lac Timsah jusqu'au sud du mamelon de Toussoum, sur une longueur de 6 kilomètres, existe une première portion de canal creusée par les contingents égyptiens, à toute largeur et jusqu'à deux mètres, en moyenne, en contre-bas du niveau de la mer, toute prête à recevoir les dragues qu'on y fera pénétrer par le lac Timsah. Ces dragues seront desser. vies par des porteurs allant verser les terres dans le lac.
À partir de Toussoum, dans la direction des lacs Amers, le chenal est ouvert sur une étendue de 8 kilomètres. Il est creusé en contre-bas du canal d'eau douce, avec lequel il est également en communication par une dérivation. Il est également en communication avec quatre grands bassins artificiels
situés sur ses burds. Ainsi que nous l'avons expliqué, l'année dernière, c'est dans ces bassins arliûciels, qui doivent être remplis avec l'eau du canal d'eau douce, qu'on ira déverser les produits des dragages.
Dans la section comprise entre les lacs Amers et Suez, il y avait à faire un travail préparatoire très important avant d'introduire l'eau dans le canal pour la mise en activité des dragues : c'était l'extraction du rocher de Ghalouf.
Le tracé avait dû être maintenu à travers ce banc de roche descendant jusqu'au plafond du canal. Il s'étendait sur une longueur de 370 mètres. Il s'agissait d'enlever, dans ces terrains, 00.000 mètres cubes de terre, qui recouvrent le rocher, et 30,000 mètres de pierres.
Ce travail, commencé au mois de décembre par MM. Borel et Lavalley, s'achève actuellement. Il a été conduit avec une facilité et une promptitude très grandes ; il en résulte que les ingénieurs, et particulièrement M. Hawksliaw, le président de la Société des ingénieurs civils de Londres, avaient pleinement raison lorsqu'ils déclaraient que l'exécution du canal n'offrirait aucune difficulté insurmontable à des ingénieurs habiles et expérimentés.
Encore quelques semaines, et, par le canal élargi à travers le seuil d'El Guisr, le lac Timsah sera complètement rempli par les eaux de la Méditerranée, opération que nous avions suspendue jusqu'ici afin de ne pas gèiier les travaux à sec.
A la même époque, le Nil, en crue depuis la fin de juin, ira remplir les bassins du Sérapéum ; le caual d'eau douce laissera passer jusqu'à Suez les dragues et tous les appareils accessoires, qui n'attendent que ce moment pour être répartis sur tout le parcours du caual, depuis le lac Timsah jusque dans la rade de Suez.
Ainsi, avant la fin de l'année, le canal, attaqué déjà à bras d'hommes sur tous les points où n'avaient encore pu pénétrer les machines, sera partout creusé à l'aide d'appareils mécaniques.
Le rendement considérable, le bon fonctionnement des appareils employés par MM. Borel et Lavalley, la simplicité des solutions qu'ils ont trouvées, la puissance de leur organisation,
la valeur de leur personnel, augmentent de jour en jour la confiance que nous avons en eux, et nous donnent plus que jamais le droit d'espérer qu'ils tiendront leurs engagements. [Très bien! très bien!)
L'expérience nous apprend que, pour le travail des machines, les ouvriers spéciaux ne manqueront pas. Les salaires élevés des chantiers de Pisthme y ont attiré de nombreux ouvriers européens. La crise qui a fermé les fabriques et les usines du Delta et de la haute Egypte nous a envoyé des mécaniciens, des ajusteurs, des chaudronniers, des forgerons. Tout le littoral de la Méditerranée connaît maintenant nos ateliers, et le recrutement des ouvriers d'art est devenu facile.
L'année dernière, avant l'invasion du choléra, notre population de l'isthme n'était, ainsi que nous l'avons dit, que de 10,000 individus. L'épidémie éloigna momentanément 4,000 ouvriers environ, appartenant à plusieurs nationalités. Non seulement ils -sont revenus pour la plupart, mais ils ont fait une propagande de recrutement, notamment dans les tles de l'archipel et sur tout le littoral delà Méditerranée. Ils ont appris à leurs compatriotes qu'il y avait de l'argent à gagner dans l'isthme; qu'on pouvait y aller et en revenir facilement, et qu'on y jouissait, sous le gouvernement du Vice-Roi d'Egypte, d'une liberté complète, D'un autre côté, nous avons visité, en Palestine et en Syrie, de nombreuses tribus errantes de Bédouins parmi lesquelles la Compagnie, qui a apporté l'eau douce au désert, a su acquérir un prestige remarquable. Nous avons prêché parmi elles la croisade du travail. [Applaudissements,)
En résultat, nous avons actuellement dans l'isthme 7,954 Européens et i0,846 Arabes, Égyptiens ou Syriens formant une population sédentaire de 18,800 individus répartis de la manière suivante :
Arabes Égyptiens Européens Total oa Syriens. — —
Port-Saïd 2,608 3,635 6,243
Raz-el-Kch 444 300 444
Kanlara 4,070 478 4,548
El Guisp 4,374 599 4,973
Ismaïlia 3,026 1,339 4,365
Canal d'eau douce 582 421 703
Sérapéum 4,030 704 4,734
Chalouf 460 607 4,067
Suez 552 171 723
Totaux 10,846 7,954 18,800
Pour les besoins de cette population et pour la bonne marche des travaux, nous avons dû sucessivemeut augmenter, en les perfectionnant, nos services de santé, de poste aux lettres, de télégraphie et de transports.
Quant à la vente des denrées de toute espèce, la Compagnie ne s'en occupe plus ; c'est la liberté qui y pourvoit abondamment, au moyen de 1,490 commerçants, dont 792 Européens et C08 indigènes qui ont établi des hôiels, des cantines, deg magasins et des boutiques oi!i chacun va s'approvisionner. A Port-Saïd il y a, entre autres, deux magasins qui débitent chacun de 2 à 3,000 francs de marchandises par jour.
C'est ici le lieu de mentionner l'amélioration que la Compagnie a apportée à l'alimentation des chantiers, d'Ismaïlia à Port-Saïd, par l'établissement d'une deuxième conduite d'eau douce. La première fournissait, au maximum, 500 mètres cubes d*eau par jour. Celle qui vient d'être achevée donne une moyenne journalière de 1,500 mètres.
Ainsi, la Compagnie, en même temps qu'elle s'approvisionnait d'une plus grande quantité d'eau douce nécessaire au bon fonclionncmenl des macliines à vapeur, assurait aux populations une abondante alimentation. C'était un devoir de prévoyance et d'humanité; c'était une nécessité de premier ordre dans la région privée de cours d'eau, qui s'étend, le long de noire canal, du lacTimsah au littoral de la Méditerranée.
C'e^t par ces prévisions, ces soins continuels pour l'entre-
tien de hi santé et du bien-étrc des ouvriers de nos chanliers et des autres habitants de l'isthme, que nous avons pu maintenir la confiance et le travail peudanl la crise cholérique, en dépit des alertes successives que de faux bruits, auxquels le pays est facilement accessible, ont fait naître.
Le zèle éclairé de notre service de santé nous a puissamment secondés dans l'accomplissement de cette mission. Notre personnel médical a été littéralement décimé pendant Tépidémie de l'année dernière. C'est une regrettable preuve de son dévouement. Le plus bel éloge que nous puissions adresser à ceux qui out heureusement bravé la contagion et le meilleur témoignage que nous puissions rendre à ceux qui ont succombé, c'est de dire qu'ils se sont montrés, tous, à la hauteur de leur tâche. {Bravos prolongés.)
Nous avons fait imprimer, suivant Tusage, le rapport annuel de notre médecin en chef ; vous avez pu apprécier avec quel ordre et quel soin son service est organisé. ;