DOMAINE
Les tcrraiDS dépendant du canal maritime forment une contenance de 10,270 hectares qui ont été délimités par une commission internationale et dont la jouissance exclusive vous est assurée par la convention du 22 février 1866, revêtue du firman d'approbation de S. M. I. le Sultan. L'article 12 de celte convention vous donne la faculté de faire délivrer un titre de propriété aux tiers qui viendront s'établir sur vos terrains, à charge par les bénéficiaires de rembourser à la Compagnie les sommes dépensées pour la création et l'appropriation des emplacements que les ingénieurs de la Compagnie reconnaîtraient n'être pas nécessaires au service de l'exploita tion. On sait que ces frais, sur la totalité des terrains, se sont élevés jusqu'à l'année dernière à 100 millions.
« En envisageant la grande valeur des terrains à bâtir <( dans l'isthme, en la comparant à celle qu'ont acquise, en « figyple même, les terrains de môme nature mis à proximité « du mouvement commercial par la création de voies nou- « voiles, telles que chemins de fer, canaux, ports, etc., nous « avons observé avec regrel que ni le gouvernement égyptien « ni la Compagnie ne profiteraient des immenses bénéfices » que devaient procurer les terrains du canal maritime. Nous tt nous sommes alors adressés à la justice, aux lumières et à la
« sollicitude d^Ismaïl P', et nous lui avons fait une proposi- « tion pour laquelle il nous a prorois toute sa bienveillance. »
Nous venons de rappeler les expressions de notre précédent rapport, nous croyons devoir reproduire également Tanalyse d'une note qui avait été remise à TErapereur pour expliquer la nature de la proposition faite alors au Vice-Roi :
« La sentence impériale et la convention du 22 février .866 « ne donnent pas le droit à la Compagnie de vendre avec ^ bénéfice les terrains bâtis ou à bâtir qui lui ont été dévolus « en jouissance pendant quatre-vingt-dix-neuf ans; mais elles tt lui permettent de concéder le droit de propriété à ses ces- « sionnaires, en se faisant rembourser simplement ses frais « d'appropriation desdits terrains.
o La Compagnie propose au Vice-Roi de profiter en commun « de la valeur immense que vont acquérir les terrains à Poit- « Saïd, à Ismaïlia et aux centres de population autour du (f canal maritime.
« On obtiendra dans un certain espace de temps des cenlui « nés de millions par la vente de ces terrains, auxquels on ff adjoindrait successivement d'autres lotissements du désert « appartenant au domaine public, et destinés à acquérir une a valeur, après Taiiéuation des lots les plus rapprochés du « canal.
« Si l'on se maintient dans la situation actuelle, il n'y a « profit pour personne.
« En autorisant les ventes avec bénéfice pour la Compagnie a et en partageant les produits avec elle, le gouvernement « égyptien trouvera là une richesse dont il ne peut profiler « sans notre association. »
Noire proposition, approuvée et recommandée par l'Emperr ur, qui la regardait comme la conséquence et le complément de sa décision arbitrale, ne pouvait manquer d'être agréée par le prince éclairé qui, en définitive, est le principal actionnaire de notre entreprise. Voici la lettre que Son Altesse Royale a bien voulu adresser, après la dernière assemblée générale, à voire Président, chargé de représenter les actions égyptiennes dans cette réunion :
« Mon clier de Lesseps,
« Les proposilions que vous m'avez faites relalivement à a une vente en commun des terrains à bâtir sur les emplace- « ments où se formeront les villes, aux abords du canal ma- (f ritime, ont été Tobjel de ma plus sérieuse attention. Je les « ai considérées avantageuses en principe, et ce qui me « relient de vous donner déOnilivement mon autorisation, « c'est que je désire, dans Tintérôl de ceux qui voudront s'éta- « blir tout autant que dans celui de mes sujets et de <( mon gouvcrnemeni, que la condition des sujets étrangers « établis en Egypte, à l'égard du pays, soit déterminée de ma- « nière que mou gouvernement et le^ indigènes n'aient plus tt à en EOuCfrir. Je vais bientôt entrer en négociations à ce « sujet avec les puissances. Dès que mes négociations, comme « je Tespère, auront abouti, je me ferai un plaisir de vous « donner l'autorisation que vous demandez. (Applaudisse- « mcnts,)
V Agréez, mon cber de Lesseps, l'expression de ma sincère « amitié.
« ISMAIL.
a A l.ord du Mahroussa, le 12 août 1867. »
Son Altesse Royale avait déjà approuvé le projet qui lui était soumis par la Compagnie, dans une lettre adressée à l'Empereur, et avait demandé en même temps l'appui de Sa Majesté pour faire résoudre favorablement la question de juridiction des étrangers en Egypte dans leurs rapports avec les indigènes.
Il résulte clairement du document officiel dont il vient de vous être donné lecture, que l'étude attentive,faileparle prince, de nos proposilions a été complètement favorable, et qu'elles ont été jugées avantageuses à l'Egypte aussi bien qu'à la Compagnie.
11 n'est pas question do détruire les capilulatiuns ; le Vice- Roi n'avail ni l'inlention ni le pouvoir de le demander. Il ne s'agit que de l'étudo et de l'application d'une juridiction pour les^ Européens dans leurs relations avec les indigènes, juridiction qui n'exisle pas.
Les colonies européennes en pays musulman se sont alarmées : elles ont cru qu'on avait le projet de leur enlever des garanties que leur assurent à bon droit les conventions internationales.
Ni le Vice-Rni, auquel nous avons promis et donné notre loyal concours, ni le gouvernement de TEmpereur n'ont un seul moment songé à s'entendre sur les moyens de priver les Européens établis en Egypte des garanties dont ils jouissent mais l'on négocie sur les moyens d'augmenter ces garanties, en créant un tribunal spécial devant lequel seraient portées les causes entre étrangers et indigènes.
Ce qui se pratique en vertu des capitulations et ce qui continuera de se pratiquer, c'est de faire juger par le Consulat de France, par exemple, toutes les causes concernant les Français enlre eux, et celles concernant les Français et d'autres étrangers, lorsque ces derniers sont demandeurs. Le même système est suivi par les consulats des autres pays, soit à l'égard de leurs nationaux, soit à l'égard des étrangers demandeurs. Mais lorsqu'il s'agit des réclamations des indigènes contre les étrangers et réciproquement, aucune justice n'est légalement établie. C'est à cette absence de juridiction que l'on désire pourvoir, et, comme le Vice-Roi d'Egypte a été autorisé par firman du Sultan à faire des conventions avec les divers gouvernements pour régler certaines questions concernai)t la résidence en Egypte des commerçants européens, on parviendra bientôt, sans aucun doute, à se mettre d'accord sur le meilleur système à adopter, dans l'intérêt de la sécurité des Européens et de la justice territoriale.
Le Conseil d'administration a décidé, quant à présent, que les aliénations de terrains seraient tout à fait exceptionnelles, en faveur seulement des sociétés de navigation ou des administrations maritimes qui ont besoin d'avoir des dépôts de charbon. D'un autre côlé, comme il ne nous convient plus de faire des avances de fonds pour les constructions de nos villes, nous consentons à céder temporairement des terrains pour les besoins de nos approvisionnements ou pour des établissements qui contribuent à la prospérité de notre entreprise, soit pendant la durée des travaux, soitpendant l'exploita-
•Jn2 LETTllKS
tion. Les occupaDls des terrains cédés dans ces conditions à Port-Saïd s'engagent à nous payer pendant un temps limité au maximum de 10 ans, une redevance annuelle de 3 francs par mètre, et à nous restituer terrains et constructions, sans aucune (espèce d'indemnité,, à Texpiration de leur contrat. {Mouvement.)
Nous sommes dès à présent certains de rentrer successivement dans t'Ules nos dépenses de création et d'appropriation des terrains de Tistlime, y compris les intérêts. Quant aux sommes très importantes dont la Compagnie pourra bénéficier en commun avec le Vice-Roi, lorsque notre projet de convention sera réalisé, nous pouvons nous en rapporter à la parole de Son Altesse, dont l'opinion est appuyée sur l'intérêt de l'Egypte. {Vive apirobation,)
Poui" compléter la description de notre domaine, mentionnons noire maison d'administration au square Glary, à Paris, nos grands magasins de Damiette et du Caire, occupant sur les bords du Nil, avec leurs dépendances, une surface de plus de vingt hectares. Ces immeubles ont été acquis au prix de 1,175,000 francs et représentent actuellement une valeur de plusieurs millions.
S11UA110N (iËNERALE.
Nos travaux développés dans une proportion qui est sans exemple dans l'histoire de l'art de l'ingénieur, leur achèvement assuré pour la date que nous leur avions assignée, notre actif présentant toute sécurité pour l'accomplissement de notre œuvre, l'exploitation du canal commencée par notre service de transit, nos terrains déjà recherchés et acquérant une valeur considérable, la confiance la plus complète parmi les travailleurs de l'isllime, tel est, en résumé, le tableau que viennent de placer sous vos yeux les trois premières parties de ce rapport. A aucune époque notre situation générale n'avait été aussi forte, aussi décisive. {Très bien, très bien.)
hjR présence des faits accomplis et des attestations si for-
JOURNAL ET DOCUMENTS m
melles qui arrivent au public de toutes parts, les préveDtions disparaissent, les esprits sincères achèvent de s'éclairer, la malveillance est déconcertée.
■ En France, Tessor de la faveur publique se manifeste par des actes éloquents; en Angleterre, l'évolution d'opinion sur laquelle nous comptions est complète.
Vous avez tous lu la lettre du duc de Saint-Albans, qui, après la visite de nos travaux, écrivait au Times:
« Je suis a?Tivé ici sceptiqiLe et fe7i pars ferme croyant en fc V achèvement du canal de Suez dans un court espace de a temps, » (Mouvement.)
La sensation produite en Angleterre par cette loyale déclaration a été profonde.
L'incrédulité de nos voisins, déjà fort ébranlée par les secours qu'ils ont tirés, pour leur expédition d'Abyssinie, du transit établi par la Compagnie à travers l'isthme de Suez, a reçu le dernier coup de l'opinion de l'un des membres les plus distingués de leur aristocratie. A cette occasion, un organe important de la presse anglaise, le Daily News^ s'exprimait ainsi dans son numéro du 28 mars :
« Nous devons tous être reconnaissants envers le duc pour « le langage qu'il a tenu. Depuis quelque temps, les Anglais « qui venaient de l'isthme parlaient, mais en quelque sorte « secrètement et à la dérobée, du progrès, de l'achèvement « prochain et des grands avantages ultérieurs de cette gigan- « tesque entreprise. Sous le règne de lord Palmerston, c'était « presque un devoir patriotique de dire que ce canal ne pour- <( rait jamais, ne devrait jamais être, ne serait jamais, en « fait, exécuté. On regardait comme très convenable de tourte ner en dérision et de condamner une entreprise qui, bien « que poursuivie et exécutée principalement avec des capi- « taux fournis par un autre pays, devait nous donner à nous « un si grand avantage.
» Notre gouvernement eût tout aussi bien fait s'il eût assuré « à l'Angleterre une part dans la gloire d'une entreprise qui « fait tant d'honneur à ceux qui l'ont exécutée, au milieu de « difficultés de tout genre ; mais ces regrets ne servent mainte tenant à rien. Le moment est venu de se mettre en mesure
< de profiter des avantages que ce nouveau débouché va bien- ■ tôt offrir pour le commerce. » (Sensation.)
La lettre du duc de Saint-Albans a été comme le signal d'une agitation qui s'est répandue partout, et qui, en Angleterre, a eu pour résultat pratique d'engager les négociants et les constructeurs de navires à se préparer, afin de profiter à temps de Touverlure du canal.
Dans un meeting tenu à Newcaslle, le 20 mars dernier, BOus la présidence du célèbre sir William Armstrong, M. Eustache Smith de Gosforth, l'un des plus importants constructeurs de navires de ce district, rend compte, devant un auditoire nombreux, d'une visite qu'il vient de faire à nos travaux. « Mon premier désir de visiter le canal, dit-il, date « d'environ trois ans. A celte époque, n'en ayant jamais « entendu parler en Angleterre que comme d'un projet insensé, « certain d'aboutir à ua avortement, je naviguais dans la Méu diterranée. Je fus surpris de découvrir que tous les étran- « gers et un grand nombre d'Anglais que je rencontrai en «< parlaient au contraire sur un ton différent, comme d'un « fait qui s'accomplirait certainement. »
L'orateur lit le journal de son voyage, décrit les moyens employés, et pose ainsi les trois questions principales qui doivent résumer son approbation :
Le canal s'achèvera-t-il? lorsqu'il sera achevé, pourra-t-i être tenu ouvert? et s'il est tenu ouvert, quel sera son efTe sur le commerce anglais? »
Voici les réponses de M. Smith à ces trois questions :
« {^ Toutes les grandes difficultés matérielles ont été surce montées assez complètement pour que l'on soit certain que <( l'application des moyens déjà employés les surmontera « entièrement. »
Le meeting accueille cetle déclaration par de vifs applau dissements.
« 2° Quant à la conservation du canal après son achèvement, (( on a toujours supposé que le grand obstacle était l'enva- (( hisscment des sables. Dans mon opinion, c'est une crainte « tout à fait illusoire ; non seulemont le canal est tenu ouvert, « mais encore on l'approfondit rapidement à travers les dunes
JOURNAL ET DOCUMENTS i£5
« de sables les plus importâmes. Le canal d'enu douce, quoi- « que petit et peu profond et que Ton pouvait supposer devoir « être comblé par une tempête, est aisément tenu en bon état « de navigation ; le chemin de fer de Suez au Caire, traveru sant un pays semblable, se conserve sans difficulté. »
Enfin M. Smith répond à la troisième question, l'avenir du canal : « .Je suis certain que dans les cinq années de Touverc( ture du canal la totalité du trafic européen et une grande « partie du trafic américain avec l'Inde, ainsi qu'une part « considérable, sinon totale^ du trafic Européen avec la Chine « passeront à travers le canal. {Nouveaux applaudissements.)
« Mais personne ne peut calculer l'extension ou Taccroisse- « ment possible de ce trafic, lorsque la distancn entre l'Europe « et l'Inde sera pratiquement réduite à la moitié de ce qu'elle a est maintt'nant. Lorsque le canal sera ouvert pendant douze « mois, vous verrez que sa conservation sera considérée comme (( aussi essentielle à la vie commerciale de l'Europe que la (( poste à bon marché, les chemins de fer et le télégraphe « électrique. »
Tel est le résumé du meeting de Newcastle, où l'autorité de lord Palmerston et de Stephenson avait depuis douze ans fait taire toute opinion opposée.
Il est intéressant de constater en quels lermes catégoriques s'expriment actuellement sur le compte du canal les hommes les plus autorisés d-j Royaume-Uni.
Glascow, cette capitale des constructions maritimes de la Grande-Bretagne, vient aussi de faire son acte de ralliement au Canal. Les circonstances de cette manifestation ont droit à une mention toute particulière.
Le 20 mai dernier^ se réunissaient, en séance extraordinaire, les membres de l'Institution des ingénieurs et des constructeurs de navire d'Ecosse.
Deux mois auparavant, M. Lobnilz, ingénieur, associé de l'une des usines de construction de la Clyde, était allé visiter nos travaux. Dès son retour, il s'empressait de rendre compte à une réunion si compétente du résultat de ses observations et des études approfondies qu'il avait fuites sur les lieux.
Nous avons cru devoir vous faire distribuer, à votre entrée
en séuDce, ce compte^rendu digue de tout votre intérêt. Par* mettez-nous cependant d'en citer quelques extraits : « mon « but, a dit M. Lobnitz, est de présenter devant l*associatiun a l'état actuel et Tavenir du canal... Avant de visiter les « travaux, je dois avouer en toute sincérité que mon opinion sur tt cette affaire était que la compagnie s'était engagée dans une tt folle entreprise, consistant à creuser sans cesse au milieu « des sables sans la moindre probabilité d'obtenir un résultat « stable quelconque. Je croyais qu'il était à peu près impossible de fixer un terme à ces travaux, et en même temps de « pouvoir espérer que des moyens sérieux de communication « pour les navires d'un fort tonoage fussent établis par ce a canal entre la Méditerranée et la mer Rouge.
« Je dois vous montrer à quel point mes idées étaient erro- « nées et sont changées aujourd'hui. »
Ainsi M. le duc de Saint-Albans, MM. Smith et Lobnitz déclarent tous trois être partis d'Angleterre incrédules, et, après avoir vu, être retournés parfaitement convaincus,
Vous voyez que nous sommes bien loin des protestations qui se manifestaient en Angleterre il y a quelques années. (Rires ui'probatifs,)
M. Lobnitz ne se contente pas d'affirmer l'achèvement certain et prochain du canal maritime; il le prouve par des calculs basés sur des sondages nombreux et réguliers qu'il a efTeclués entre Port-Saïd et Suez, par la quantité de mètres cubes restant à extniire, par le rendement moyen des dragues et l'ensemble des divers instruments de travail.
Enfin, M. Lobnitz, envisageant l'avenir du canal, promet à la compagnie des receltes qui dépassent de beaucoup nos propres calculs. Il ajoute que le droit de passage de 10 francs par tonne sera équivalent à la prime d'assurance du bâtiment et de sa cargaison.
Après la lecture faite par M. Lobnitz, le président. M, Rankine, savant professeur, invita les membres de l'Assemblée à poser les questions qu'ils croiraient nécessaires pour être éclairés. De ces questions et des réponses catégoriques qui y furent faites, nous citerons une seule. Un membre ayant élevé des doutes sur la suffisance de la rémunération que laisserait
aux aclioonairesrexploitaiion du canal, au moyen de 10 francs par tonne, le président s'exprima en ces termes :
« Après avoir, sur la foi de SiephensoD, longtemps déclaré u le canal impossible, on prétend, maintenant qu'il est à peu (( près achevé, que son exploitation ne donnera pas de hénén fices. Les renseignements apportés par M. Lobnitz donnent « lieu d*cspérer que; cette fois encore, le résultat sera tout « autre que celui que l'on prédit, et que la Compagnie réali* « sera des bénéfices considérables. »
M. Lobnilz fait remarquer « combien les droits de passage » seront peu de chose en regard des avantages de toute « nature que la voie du canal présentera : diminution de « moitié sur le parcours, sécurité, diminution du taux d'as- (( surance, un navire faisant deux voyages au lieu d'un et « évitant les dangers du passage par le Cap, économie (( immense sur les intérêts payés pendant le transport des « marchandises arrivant plus vite à destination. En somme, le « prix total demandé par la compagnie ne représente même « pas la valeur d'un seul de ces avantages. Tous les navires « adopteront cette route aussitôt qu'elle sera ouverte. »
Les constructeurs de Glascow n'attendaient que le fidèle récit de leur envoyé pour se préparer à se servir du canal. Ils savent que la navigation à voiles dépérit chaque jour, et que la navigation à vapeur tend à la remplacer définitivement.
Ils considèrent le canal comme terminé et se mettent à l'œuvre pour préparer les moyens de transport capables de suffire à Timmense trafic qui se fera par la nouvelle voie maritime.
Ainsi la France aura fourni la plus grande partie de votre capital social, mais l'Angleterre fournira la plus grosse part de vos dividendes. {Triple salve d'applaudissements.)
Nous nous sommes préoccupés depuis longtemps des questions qui se rattachent aux opérations maritimes relatives au passage d'une mer à l'autre.
Lors de la formation de la Compagnie, nous avons dû évaluer, d'après les documents officiels, le mouvement sur lequel nous avions le droit de compter.
Nous l'avons estimé -l trois millions de tonnes.
Nous vous disions déjà, Tannée dernière, et nous vous répétons aujourd'hui que nous sommes loin de cette première évaluation.
En i860, le mouvement maritime entre l'Europe, l'Amérique et l'extrême Orient par la route du Cap, était de 7,230,000 tonnes. La progression constatée de i 860 à 1865, appliquée à la période égale de 1805 à i870, donne pour cette dernière année un total de i 1 millions de tonneaux. C'est être certainement modéré que de prendre seulement la moitié de ce chiffre; et si vous y ajoutez le développement inconnu de la navigation à vapeur entre l'Occident et l'Orient par une voie facile, offrant une abréviation de 3,000 lieues, si vous y ajoutez encore des relations d'avenir dont l'importance est incalculable entre de vastes pays et des centaines de millions d'individus qui, à cause des grandes distances actuelles, n'ont point de rapports directs, l'on ne peut s'empêcher d'admettre aujourd'hui, pour le transit de l'isthme, un minimum de 6 millions, de tonnes donnant un revenu brut de 60 millions de francs.
Nous vous disions, l'année dernière: a La marine à vapeur « tend à remplacer la marine à voiles, et cette révolution marice time s'accentue de plus en plus dans les deux hémis- « phères. »
L'étude spéciale que nous avons faite de cette question a complètement confirmé nos paroles.
La France et l'Angleterre ne possédaient pas plus de navires à voiles en i860 qu'en i840, et cependant le commerce général de ces deux nations avait augmenté, pendant les vingt années, dans d'énormes proportions. Toute l'augmentation du mouvement commercial avait été absorbée par la navigation à vapeur.
En 1840, la France possédait i^,ooi voiliers, en 1860 elle en avait 14,608.
L'Angleterre avait, en 1840, 21,883 voiliers; elle en possédait en 1860 24,799,
Pendant cette même période de vingt ans, le commerce général de la France s'élevait de 2 à 5 milliards, le commerce général de l'Angleterre, de 4 à 9 milliards.
Ces chiffres démontrent les progrès extraordinaires de la
navigation à vapeur, qui opère déjà beaucoup plus de transports que la navigation à voiles^ et est destinée à la remplacer tout à fait, lorsque l'ouverture du canal de Suez Taura rendue facile et accessible aux plus grandes distances.
Il y a quatorze ans, ù l'occasion des études faites pour le passage des navires dans le canal, nous avons tenu plus de compte de la voile que de la vapeur. C'est le contraire qui a lieu aujourd'hui.
Le passage à travers l'isthme étant destiné à prendre les proportions les plus considérables, nous nous occupons avec beaucoup de soin à étudier et à résoudre toutes les questions qui se rattachent au transit des bâtiments suit ù voiles, soit à vapeur, pour ne pas être pris au dépourvu, lorsque les travaux seront terminés ; nous faisons des enquêtes, et les membres distingués de notre commission consultative des travaux, auxquels nous adjoindrons des marins et des notabilités pratiques, nous mettront en mesure d'adopter à l'avance le système le plus approprié aux besoins de la navigation.
M. Couvreux a terminé les déblais du seuil d'El Guisr à l'époque précise annoncée par nous dès l'année dernière, c'est-à-dire six mois avant le délai d'achèvement stipulé dans le contrat. Il a touché la prime promise. Vous lui accorderez l'expression de votre satisfaction pour l'exactitude avec laquelle il a rempli ses engagements. {Applaudissements adressés à M. Couvreux^ qui assiste à la séance).
MM. Dussaud, qui continuent à mériter nos éloges, auront terminé, à la fin de celle année, les jetées de Port-Saïd. (Nouveaux applaudissements.)
Quant à MM. Borel et Lavalley, nos principaux entrepreneurs, nous apprécions chaque jour davantage leur concours et leur dévouement. Pour nous rendre compte de leur opinion, laissons parler M. Lavalley, qui mériterait certainement, s'il était ici, de voir se renouveler l'ovation que vous lui avez faite l'année dernière. {Vifs applaudissements.)
Dans son rapport du 14 mai, qu'il nous a adressé de Port- Saïd, nous remarquons les passages suivants :
« Pendant le mois de janvier dernier, la production « moyenne des dragues était de 13,361 m. c.
30n LETTRES
« Eu février, d.* 17,764
« En mars, de 21 ,637
<f Ces progrès sont dus ù la plus grande habileté que Pexpé- « rience donne aux équipages, aux perfection nenients succesi« sifs de quelques organes des appareils, aux conditions « meilleures dans lesquelles se trouvent les dragues à mesure c que le creusement du canal donne plus de facilité pour les « desservir,
« Les progros s'aecroissenl en outre par le travail de nuit. A Les équipages des premières dragues à long couloir ont « seuls, il y a quelques semaines, commencé à travailler nuit
V et jour sans s'arrêter. Les dragues desservies par les ff bateaux porteurs de déblais ne fonctionnent encore que le « jour. Pour que les bateaux porteurs pussent, à la clarté de
V la lune, accoster leurs dragues, il fallait non seulement « que le canal fût ouvert à toute largeur sur les points où ils « sont employés, mais encore que les équipages eussent atteint (c une plus grande sûreté de manœuvre.
« Encore quelques semaines, et la moitié au moins de nos « chantiers de dragage ne s'arrêtera ni jour ni nuit, et les (C dernières dragues arriveront à leur production normale; « nous verrons ainsi le cube mensuel des déblais atteindre, « puis dépasser 2 millions de mètres cubes.
« Nous sommes plus que jamais en droit de compter sur « l'achèvement du canal, au 1" octobre 1869.» {Acclamations enthousiastes.)
Il est important de constater l'accord complet qui règne sur cette date entre le directeur général de nos travaux et l'entrepreneur chargé de leur exécution, à la loyauté et à la haute capacité duquel nous devons rendre justice, comme à celle de son associé, M. Borel. {Approbation et applaudissements.)
M. le Président, après ces paroles, reprend la lettre de M. Lavalley :
« L'expérience continue à démontrer l'inanité des craintes « que quelques personnes avaient conçues sur la consistance « des lerrains à traverser. Aucune précaution spéciale n'a été « nécessaire pour assurer le maintien des talus. Aucun ébou*
tt lemenl, aucun aflaissemeut de terrain ne s'est produit. « On sait que ce n'est qu'à la traversée du seuil d'Ëi Guisr « et du plateau du Sérapéum que le terrain se trouve dans « des endroits sablonneux, et, sur une partie seulement de ces « localités, les sables sont assez fins pour être soulevés par le « vent. Des mesurages exacts, et maintenant très nombreux, « du sable apporté ainsi ont permis de s'assurer que Tentre- « tien du canal ne sera pas plus onéreux que l'entretien d'une « égale longueur de canaux en France. » (Sensation,)
M. Lavalley confirme ensuite les dniails contenus dans le rapport de M. Voisin ; mais ce rapport ne pouvait pas vous présenter les progrès de nos travaux jusqu'à la fin du mois dernier. Des renseignements postérieurs constatent que le cube exécuté du 15 avril au 15 mai, a été de 1,800,000 mètres cubes. En y ajoutant 900,000 mètres cubes, du io mai au \^^ juin, nous avons déblayé jusqu'à ce jour 42 millions de mètres cubes.
Notre situation financière vous a montré que le complément de l'emprunt joint aux autres ressources de la Compagnie suffira à solder jusqu'à leur terme les dépenses de nos travaux.
Le projet de loi relatif à notre emprunt a été adopté pa»* le Conseil d'État. Il est soumis actuellement aux délibérations du Corps législatif, où nous espérons trouver, ainsi qu'au Sénat, un accueil favorable. Nous aurons alors obtenu des grands
corps de l'Elat les moyens de compléter notre emprunt, et, sans engager leur responsabilité, nous aurons acquis un témoignage précieux die la sympathie que nous a toujours accordée l'opinion publique. (Vifs applaudissements,)
Nous ne terminerons pas sans appeler votre attention sur le concours de tout le personnel de la Compagnie et des entrepreneurs: chacun fait plus que son devoir. Les personnages les plus compétents qui visitent nos chantiers ne cessent de proclamer l'ordre et l'activité qui régnent sur nos travaux, et rendent justice à lous les hommes dévoués qui les dirigent ou les exécutent.
Le gouvernement égyptien a très exactement rempli envers nous ses obligations financières. En dernier lieu, il a complété et
avaDcé le piyeroent du solde de notre créance par un envo de bous du Trésor. (Mouvenant de satisfaction et applaudissements.)
On s^occupo de faire dUsmaïlia un centre important d^échanges entre les produits de TOrient el ceux de TOccident, et nous croyons que S. A. R. Ismaïl I*'', qui a eu Pinitiative de cette féconde pensée, fera coïncider Tinauguration d*un marché universel dans la capitale qui porte son nom, avec Touverlure du Bosphore égyptien. [Acclamations).
Vous voyez, Messieurs, que vous pouvez accepter le rendezvous qui vous est donné pour le 1*' octobre 1869. (Bravos/ bravos ! mouvement prolongé,)
Maintenant la discussion est ouverte sur le rapport.
Plusieurs actionnaires se sont entendus pour aller, en dehors de la Compagnie, visiter les travaux, afin de juger par euxmêmes de leur état. L*un d'eux, M. Moreliet, qui remplit ici les fonctions de scrutateur, vous dira, en quelques mots, les impressions qu'il a reçues (Très bien! très bien !)
Nous allons commencer par entendre les questions ou les observations que vous pourriez avoir à faire sur le rapport.
Un Actionnaire. — Je demande la parole, non sur le rapport, mais sur un bruit que l'on se plaît ù faire courir.
Depuis douze ou quinze jours, je lis dans certains journaux, à rarlicle Bourse, que la hausse des actions de Suez est due à des achals considérables de la Compagnie, et que cela ne peut pas durer.
M. LE Président. — Je suis bien aise que vous m'adressiez cette question. Vous n'êtes pas le seul qui nous ayez signalé celle manœuvre. Un de nos cointéressés, dont la famille est propriétaire d'un grand nombre d'actions, écrit à ce sujet une lettre qui est de nature à vous éclairer sur les nouveaux efforts faits pour fourvoyer l'opinion et amener la baisse. Je dois vous lire celle lellre, la voici ;
Arcachou, le 29 mai, 1868.
« Monsieur,
« Voici ce que l'on nous écrit de Paris ; « Voulez-vous gagner 30,000 fr...?
ft L'assemblée de Suez va avoir lieu, etc., elc...
(( Je sais pertinemment que l'autorisation est donnée à la « Compagnie pour faire un emprunt. Or, ce n'est qu'à force (( de sacrifices et en vue de cet emprunt que la Compagnie a « fait inonler le cours de ses actions de 280 à 440 fr., cuurs « d'aujourd'hui
« Le 2 juin, vous irez à Bordeaux, chez votre banquier, et « lui donnerez l'ordre de vendre au premier cours du 3 juin « toutes vos actions de Suez.
« Vos Suez sont vendus. L'assemblée a eu lieu. L'emprunt « a été annoncé. La Compagnie continuera ses sacrifices jus- « qu'à la fin de l'emprunt, pas au delà. Vous verrez alors les « actions, abandonnées à elles-mêmes, descendre ; c'est alors « que vous rachèterez, en réalisant un bénéfice énorme que « j'estime à 30,000 francs.
« Je n'ai pas besoin d'ajouter que nous avons fait mauvais « accueil au trop charitable conseil.
• J'ai cru devoir vous instruire de cette nouvelle tentative, « vous laissant à deviner dans quel but elle a été faite... « auprès de nombreux actionnaires peut-être.
(( Veuillez agréer, etc., etc.
« Eug. Sanson. »
Eh bien, je déclare ici, au nom du Conseil, que la Compagnie ne s'occupe nullement de jeu de Bourse, soit pour faire hausser les actions, soit dans tout autre but. {Triple salve d'applaudissiments).
Elle est complètement étrangère à ces opérations qu'elle ne connaît pas; et quant à moi, je m'intéresse si peu aux alfaires de Bourse, que, la plupart du temps, si Ton ne m'annonçait pas la cote, je resterais quinze jours sans la connaître.
Encore une fois, je suis charmé qu'on ait fait cette interpellation. Elle me permet de protester publiquement contre ces bruits, qui sont contraires à la manière franche et loyale avec laquelle les administrateurs soutiennent vos intérêts. {Très tien ! très bien ! — Longs applaudissements.)
Un AcTiOiNNAiRE. Ces calomnies donnent la mesure du patriotisme de ceux qui les répandent ou les publient.
30i LETTRES
EXTRiVIT DU RAPPOBT
Présenté à l'Assemblée générale des Actionnaires, dans sa réunion du 2 août 1869,