PORT-SAÏD
Dès le 43, LL. AA. RR. le Prince et la Princesse des Pays-Bas s'étaient rendus sur leur yacht à Port-Saïd, où se trouvait déjà S. A. le Khédive, venu d'Alexandrie sur son magnifique yacht, le Mahroussa, accompagné de Chérif-Pacha, de Nubar-Pacha, et de toute une suite de fonctionnaires égyptiens.
Le 14, M. Ferdinand de Lesseps, avec les membres de sa famille présents dans Tisthme, arrivait également à Port-Saïd, où il trouvait réunie dans le port toute une fiotte de navires de guerre et de navires de commerce. Le 15, l'Empereur d'Autriche, escorté d'une frégate de guerre, entrait dans le port, au milieu des acclamations des équipages et au bruit des salves de Tartillerie; il était accompagné par ses deuK principaux ministres, MM. de Beust et Andrassy, par l'amiral Tegethoff et par le baron de Prol^ech, ambassadeur d'Autriche près la Sublime-Porte.
Il nous sera permis de relater, à cette occasion, un incident qui fait honneur au caractère et au courage de Sa Majesté Impériale.
L'Empereur François-Joseph n'avait pas voulu passer devanl JalTa sans s'y arrôLer, alin d'aller faire une visite à Jérusalem. A son retour, un coup da vent des plus violents désûlaii toute la côte, depuis Alexandiie jusqu'au delà de JafTa, et l'état de la mer ne permettait pas aux petites embarcations de s'y engager sans de f:rands dangers. Or ie port de Jaiïa n'est qu'une plage ouverte, les navires sont obligés de jeter l'ancre loin du port, et ce n'est qu'au moyen de frôles barques du pays que l'on peut gagner la ville, ou de la ville se rendre à bord. Le péril est encore augmenté par deux rochers formant une passe élroile qu'il faut traverser et qui présentent de telle» difficultés, que, très souvent, l'aliordage des passagers est impossible, et que l'on a vu des voyageurs forcés de passer plusieurs fois devant Jaffa sans s'y arrêter, quoique ce fût l'objet de leur destination. I
L'Empereur, cependant, résolut d'aller rejoindre son navire; le consul de France, en apprenant cette résolulion, se hasarda à se présenter devant le souverain et lui exprima, en termes chaleureux, ses appréhensions sur les hasards qu'il voulait affronter; l'Empereur répondit : H J'ai donné ma parole d'être, le 13, à Port-Saïd, et je ne veux pas manquer à ma parole. » 11 s'embarqua; la traversée fut des plus orageuses : deux matelots indigènes furent enlevés par la mer et retirés des Ilots, non sans peine. Au moment d'accoster le yacht, les vagues étaient si furieuses, qu'on jeta du navire à l'embarcation une corde à laquelle il fallut attacher l'Empereur, pour le hisser sur son vaisseau. Sa Majesté n'était accompagnée dans cette vaillante expédition que par cinq personnes; le reste de sa suite le rejoignit le lendemain.
Le 16, dès la première heure, de nouveaux
entraient dans le port; ils se succédaient rapidement, et, à rhorizon, on en apercevait d'autres qui s*avançaient. Parmi eux se distinguait le Péluse^ l'un des plus beaux bateaux à vapeur des Messageries impériales, conduisant à Port-Saïd les membres du Conseil d'administration de la Compagnie universelle.
 huit heures, le Prince royal de Prusse, à bord de la frégate Herta^ était à rentrée du chenal de Tavant-port; bientôt après, il prenait place au mouillage qui lui était destiné, et recevait les mêmes honneurs que l'Empereur d'Autriche.
Cependant, un groupe composé de plus de vingt navires apparaît dans le lointain et se rapproche vivement des jetées; Y Aigle est signalé; en ce moment le canon éclate de toutes parts, les vaisseaux de la rade répondent aux salves parties de l'intérieur du port ; les matelots de tous les vaisseaux rangés dans les bassins sont sur les vergues, le pavillon national au grand màt, et couverts de pavois ; sur le rivage flottent des millions de banderoles joyeusement agitées par le vent, et Y Aigle fait ainsi son entrée dans le grand bassin, encombré à ce point qu'il semble impossible de donner place à la foule des nouveaux arrivants.
Le spectacle qui se présente aux regards des voyageurs de V Aigle est des plus imposants: plus de 80 navires, dont environ 50 vaisseaux de guerre, sont rangés dans le port; tous les pavillons de l'Europe y figurent (1); les salves d'artillerie redoublent; Y Aigle
(1) Voici la nomenciature des vaisseaux qui se trouvaient dans le port:
Escadre égyptienne, 6 navires; — escadre française, sous les
s'avance lentement au milieu des bourras redoublés des équipages de toutes les marines européennes; les sons de la musique se mêlent aux acclamations parties des vaisseaux et à celles de la population groupée sur le rivage; Tenthousiasme est sur tous les visages, Témotion dans tous les cœurs ; V Aigle s'arrête, jette Tancre, et, au milieu de cette scène indescriptible, Tlmpératrice exprime les impressions qu'elle a ressenties par ces mots : « De ma vie, je n'ai rien vu de plus beau I » Et Sa Majesté venait de voir les fêtes de Venise et de Constantinople, le Grand Canal et le Bosphore; touterois, avant la fin de son voyage sur le Canal, elle devait être émue par des scènes plus belles encore.
S. A. le Khédive, M. Ferdinand de Lesseps et ses fils s'empressèrent de se rendre à bord de VAigle^ pour saluer Tlmpératrice ; dans le cours de la matinée S. M. rEmpereur d'Autriche et les princes étrangers se rendirent également à bord de V Aigle.
Le programme des cérémonies religieuses qui devaient précéder l'ouverture du Canal à la navigation
ordres de l'amiral Moulac^ ayant arboré son pavillon sur la fr^ gâte la Thémis, 6 navires ; — escadre anglaise, 12 navires, dont 5 frégates cuirassées ; — escadre autrichienne, 7 navires ; — escadre de la Confédération de l'Allemagne du Nord, 5 navires — Russie, 1 navire; — Pays-Bas, 2 navires; — Danemark, 1 navire; — Suède et Norvège, 2 navires ; — Espagne, 2navires. — En outre> deux énormes frégates anglaises cuirassées étaient mouillées en rade> à trois ou quatre kilomètres du port. La flotte italienne, qui s'était rendue à Alexandrie pour assister à l'inauguration, sous les ordres du duc d'Aoste, avait dû renoncer à son projet et rentrer en Italie par suite des inquiétudes causées par la maladie du roi Victor-Emmanuel ; mais le commerce italien était, en revanche largomeut représenté.
générale a été exécuté de point en point. Sur la plage, devant le quai Eugénie, trois estrades élégantes avaient été élevées ; la première, la plus rapprochée du quai, était destinée aux illustres hôtes du Vice-Roi; en face, entre elle et la mer, se dressaient, à gauche, Testrade réservée au service musulman, à droite, Tautel chrétien. C*était une noble et généreuse inspiration du Khédive voulant symboliser par là Tunion des hommes et leur fraternité devant Dieu, sans distinction de cultes ; c'était pour la première fois qu'en Orient se voyait ce concours des croyances pour célébrer et bénir en commun un grand fait et une grande œuvre.
A une heure, les troupes égyptiennes, dont chacun admirait la tenue et Tair martial, venaient former la haie entre le débarcadère du port et les estrades; Tartillerie égyptienne, de son côté, se massait entre la jetée ouest et le lieu delà cérémonie. A trois heures, le Prince de Prusse, le Prince et la Princesse des Pays-Bas prenaient place sur l'estrade, suivis par Témir Abd-El-Kader, qui s'était embarqué à Beyrouth, sur le navire de guerre français le Forbin; puis M. Ferdinand de Lesseps, les membres du Conseil d'administration de la Compagnie, les états-majors des bâtiments de guerre ancrés dans le port, les ambassadeurs des puissances, les consuls, les membres du clergé catholique, etc., etc. Peu d'instants après, arrivaient le Khédive et l'Empereur d'Autriche donnant le bras à Tlmpératrice Eugénie. Leurs Majestés assistèrent debout aux deux cérémonies religieuses.
Après la prière musulmane, le grand uléma lut un discours dont nous regrettons de n'avoir pu nous procurer la traduction; un Te Deum fut ensuite chanté par le clergé chrétien, et la cérémonie fut close par une
brillante allocution de M»' Rauër, protonotaire apostolique, qui fit une profonde sensation sur Tillustre auditoire qui l'écoutait :
(( Monseigneur (le Khédive),
(( Madame (rimpératrice Eugénie),
« Sire (rEmpereur François-Joseph) (1),
/« Il est permis d'affirmer que Theure qui vient de son- « ner est non seulement une des plus solennelles de ce « siècle, mais encore une des plus grandes et des plus (( décisives qu'ait vues l'humanité, depuis qu'elle a une « histoire ici-bas. Ce lieu, où confinent, — sans désor- « mais y toucher, — l'Afrique et l'Asie, cette grande fête (( du genre humain, celte assistance auguste et cosmo- (( polile, toutes les races du globe, tous les drapeaux, (( tous les pavillons, flottant joyeusement sous ce ciel « radieux et immense, la croix debout et respectée de (( tous en face du croissant, que de merveilles, que de (( contrastes saisissants, que de rêves réputés chimé- (( riques devenus de palpables réalités I et, dans cet (( assemblage de tant de prodiges, que de sujets de (( réflexion pour le penseur, que de joies dans l'heure (( présente et, dans les perspectives de l'avenir, que de « glorieuses espérances I >f
« Oui, le voilà donc enfin sous notre regard, à nos (( pieds, ce travail de géant, ce Canal universel des deux (( mondes, que l'on a cru impossible, parce que l'on ne (( se doutait pas de quoi est capable l'homme, quand « il veut véritablement. Le voilà, créé par des créa- (( tures, ce fleuve qui sera désormais le sujet de l'éton-
(1) Étaient présents : S. A. R. le Prince de Prusse, LL. AA RR. le Prince et la Princesse Henri des Pays-Bas.
« nement éternel des généralions. Le voilà, achevé par (( la science, Taudace, les trésors, les luttes de toute « nature, la persévérance, le génie de Thomme et la (( manifeste protection de Dieu 1 Voilà les vaisseaux (( de toutes les nations prêts à franchir pour la première (( fois ce seuil, qui fait de TOrient et de TOccident un (( seul et même monde; la barrière est abaissée; un des (( ennemis les plus formidables de Thomme et de la (( civilisation, Tespace, perd en un seul instant 2,000 « lieues de son empire/^Les deux extrémités du globe « se rapprochent; en se rapprochant, elles se recon- « naissent; en se reconnaissant, tous les hommes, (( enfants d'un seul et même Dieu, éprouvent le tressait- (( lement joyeux de leur mutuelle fraternité! Occident I (( ù Orient! rapprochez, regardez, reconnaissez, saluez, (( élreignez-vousl/§alul à loi, d'abord, splendide Orient, a d'où, à chaque aurore, nous vient la lumière qui fait (( les jours de notre vie mortelle! de toi aussi, ô Orient! (( nous vint, dès Taurore des siècles, la lumière des (( ialeliigences, et, plus radieusement que tout, la lu- (( mière des âmes, présage du jour qui ne doit jamais x( flnir. Salut à toi, merveilleux Occident, qui, après u avoir reçu la double lumière, t'es efforcé et t'efforces x( tous les jours, et spécialement à l'heure où je vous « parle, à en faire le patrimoine commun de toute l'huu manitél Ah! que, de l'Orient à l'Occident, on se le dise: (( La grande voie des nations est ouverte! L'océan « Indien et la mer Rouge ne sont désormais qu'un seul (( et même flot. L'histoire du monde a atteint une de (( ses plus glorieuses étapes. Et comme la chronologie u du passé se divise en siècles qui ont précédé ou (( suivi la découverte de l'Amérique, la chronologie de
u l'avenir dira : Ce Tut avant ou après le jour où l'Orienr 11 et l'Occident se rencontrèrent à travers les flancs B enlr'ouverLs de l'Egyple, ce fut avant ou après le 16 le novembre 18(i9, te fut avant ou après l'ouverture du Il Canal maritime de Suez. {Applaudissements.)
« Et peut-êlre y a-l-il encore plus ici que la décou- « verte d'un nouveau monde, puisqu'il y a l'union de Il deux mondes déjà connus en un seul :
B Assurément, ce qui frappe d'abord, c'est la grati- M deur piiysique ou matérielle de celle œuvre, si auda- 11 cieusement rêvée, si merveilleusement conçue, si per. Il sévéramment exécutée, et enfin si prodigieusement Il achevée. Mais derrière le phénomène matériel, le ren gard du penseur découvre des horizons plus vasles que Il les espaces mesurables, les horizons sans bornes oii Il se meuvent les plus hautes destinées, Ses plus glo- II rieuses conquêtes, les plus immortelles certitudes du (1 genre humain. Voilà que les vaisseaux du monde 11 peuvent voguer en droite ligne de l'Indo-Chine jusqu'au i( cœur de l'Occident européen. Que porteront-ils, ces i( hardis messagers auxquels le génie a donné la vapeur H et auxquels la vapeur a donné des ailes? Ils porte- II ronl, avant tout, les richesses mercantiles des nations, K qui, par leurs échanges mutuels, manifesteront désor- « mais plus hautement encore que par le passé une des Il lois les plus admirables du Créateur.
(1 Dieu, en eiïet, en donnant aux hommes partout des a besoins identiques, mais en réparlissaut inégalement B entre les divers pays les richesses de la création, [i Dieu a voulu rendre les nations tributaires les unes ( des autres. Les hommes de tout sang, de tous pays el ) toute croyance, que je vois i
u non seulement des frères par leur commune ori- (( gine, ils sont encore des associés par leur commun (( intérêt.
(( Encore une fois, c'est Dieu qui a fait cela, en « créant les hommes avec des besoins identiques et « les terres avec les produits les plus variés. Hon- (( neur donc à cette grande force, qui enserre le monde (( dans une chaîne providentielle de travail et de pros- (( périté, et qui s'appelle : le Commerce. Le commerce « est plus qu'une force, il est une gloire ; il est plus et (( mieux qu'une gloire, il est un bienfait. Car le com- (( merce ne se borne pas à créer la richesse, il contribue (( aussi, et puissamment, à créer cette grande merveille, « objectif passionné où tendent les hommes, la civili- « sation ! [Applaudissements.)
n Oui, la civilisation ! C'est elle qui célèbre aujour- (( d'hui une des plus grandes dates que jamais il lui ai^ (( été donné d'inscrire dans les fastes du genre humain. (( Partez de tous les points du monde, navires de tous a les peuples de la terre I Disparaissez dans l'immensité (( de l'horizon, emportant avec vous dans la profondeur (( de vos flancs les produits de toutes les terres et les (( ouvrages de tous les hommes ! Pendant que, chargés (( de toutes ces cargaisons pesantes, vous sillonnez les (( mers, d'invisibles et mystérieux passagers, les idées, (( les mœurs, les coutumes, les langages divers, les (( sympathies mutuelles monteront à votre bord, navi- (( gueront de conserve avec vous, traverseront cet (( isthme si prodigieusement perforé et aborderont à « tous les rivages où toucheront vos vaisseaux ; et ainsi (( tout homme qui a donné un coup de pioche au Canal (( des deux mondes, alors même que cet homme n'eût
(( voulu creuser qu*un passage merveilleux pour le (( commerce, ce travailleur, pionnier conscient ou in* (( conscient de la Providence, a eu la gloire de donner (( un coup de pioche pour ouvrir la roule magniDque où (( passeront désormais et à jamais la paix et la justice, (( la lumière et la vérité, c*est-à-dire, au sens le plus (( élevé, la véritable civilisation.
« Après avoir célébré la double grandeur et la signifi- (( cation essentiellement civilisatrice de celte œuvre (( vraiment incomparable, il nous reste un devoir à « remplir. Il convient de rendre un hommage public et (( solennel, ici, sur celte plage, devant l'univers qui (( nous écoute et nous regarde, devant cette assemblée (( de tous les peuples représentés ici par leurs souve^* « rains, leurs princes, leurs ambassadeurs, leurs clergés (( et rélile de tous les pays, devant Thistoire qui (( attend et qui s'apprête à écrire une de ses pages les « plus pathétiques, il convient, dis-je, de rendre ici, en (( ce moment, un hommage éclatant à ceux qui furent, (( qui sont et qui seront désormais les triomphateurs de (( celle grande bataille pacifique gagnée enfin au béné- « Qce du genre humain.
(( Monseigneur (le Khédive] ,
(( A Votre Altesse appartient de plein droit notre première parole de gratitude.
(( Veuillez recevoir, Monseigneur, Texpression de la respectueuse reconnaissance de tous les hommes de « cœur, qui sur la terre ont ardemment désiré Tachève- (( ment de cette œuvre sans pareille dans Thisloire du (( monde. A travers des dirPicultés sans nombre, vous « avez voulu persévéramment ce grand fait si éminem-
( ment civilisateur, et ce que vous avez persévéramment ( voulu, vous l'avez courageusement soutenu et enfln ( généreusement accompli. Jouissez aujourd'hui pleinement de votre glorieux succès. En ce moment, à cette grande heure de votre vie et de votre règne, rOrient et TOccident vous remercient par ma voix ; ( rÉgypte, destinée à recueillir la première les fruits de ce grand labeur, vous appellera son régénérateur, et { rhistoire réserve au règne du Khédive Ismaïl une page glorieuse et vraiment méritée. {Applaudissements.) (( Permettez aussi à une bouche sacerdotale de vous remercier, en présence de vos illustres hôtes, de cette large liberté et de ces dons vraiment royaux accordés au christianisme, à son culte et à ses œuvres, à ses institutions et à ses écoles, sur cette terre des Pharaons, qui fut jadis la terre de toutes les servitudes et qui tend à devenir, aujourd'hui, la terre de toutes les libertés. C'est à Votre Altesse qu'est due cette bien* heureuse transformation. La solennité de ce jour ne dit-elle pas plus éloquemment que tout discours l'immensité du chemin parcouru ? Pour la première fois, depuis douze siècles, la foi chrétienne peut élever, en face du croissant, à ciel ouvert, sa voix pour prier et ses mains pour bénir. C'est là assurément un grand fait et une grande œuvre; merci, Monseigneur, d'avoir voulu ce fait, d'avoir fait sonner cette heure; merci, d'un cœur ému, au nom du christianisme; merci au nom de la France, au nom de l'Europe; merci au nom de toute l'humanité, dont les destinées font un grand pas en ce moment, grâce à Votre Altesse, qui veut le bien, et grâce à Dieu qui le bénit. {Applaudissements,)
« Madame (rimpératrice Eugénie),
« Ceux qui ont coopéré d'une manière intime à ce « grand travail connaissent la part que Votre Majesté y a « prise; cette part est immense.
(( Il sied bien à votre âme virile de faire les plus (( grandes choses en silence ; mais il ne saurait nous « convenir de nous rendre complices de ce silence (( qui tendrait à fausser l'histoire et à frustrer la posté- « rite. Il importe que Thistoire sache que cette grande (( œuvre, pour une part immense, est la vôtre, et « l'histoire, en le disant, dira rigoureusement la vé- (( rite ; Thistoire ajoutera. Madame, qu'en prêtant votre « puissant appui au Canal des deux mondes, vous avez « été dans la plus étroite communion de pensées et de « sympathies avec la France entière, qui a voulu cette « œuvre; avec cette généreuse et noble France, qui, (( dans toutes les classes sociales, s'est enthousiasmée (( pour le percement de Tisthme de Suez, a fourni ses (( millions et ses bras, son intelligence et son énergie, (( ses ingénieurs et ses travailleurs, son personnel et « son matériel; avec cette France enfin, qui s'est, pour (( ainsi dire, personnifiée dans un de ses fils, providen- (( tiellement doué pour cette tâche prodigieuse par sa (( persuasive et familière éloquence, sa fougue impé- « tueuse, son invincible ténacité, la force et la douceur, (( une habileté consommée et une loyauté vraiment (( chevaleresque, en un mot, par la foi pour ainsi dire (( surhumaine dans Taccomplissement de cette œuvre « gigantesque, risée du monde, avant d'être devenue (( aujourd'hui l'objet de ses plus enthousiastes admi- « rations! Maintenant que l'incroyable est devenu
(( réalité, que la prétendue chimère est là, splendide et (( achevée devant notre œil ravi, en ce moment, que (( doit-il se passer dans l*âme de celui qui fut l'âme de « tout ce que nous voyons? Dieu seul le sait. Il me (( semble que dans ses yeux je vois briller des larmes ; (( je voudrais les pouvoir recueillir, car elles apparie tiennent d'abord à la France et puis à l'humanité. « Proclamons-le bien haut : le nom de cet homme (( appartient désormais à Thistoire, où, par un rare pri- (c vilège de la Providence, il entre vivant; proclamons (( devant toute la terre que la France, qui est loin, mais (( qui n'est pas absente, est contente et fiëre de son flls. (( Proclamons enfin que jusqu'à l'extrême déclin des (( âges, de même que le nouveau monde découvert au (( quinzième siècle dira à jamais, à l'oreille de toute (( postérité, le nom de l'homme de génie qui s'appela (( Christophe Colomb, de même ce Canal des deux « mondes redira à jamais le nom d'un homme qui vécut (( au dix-neuvième siècle, ce nom que je suis heureux « de jeter sur cette plage, aux quatre vents du ciel : le « nom de Ferdinand de Lesseps I {Salves (T applaudisse- « ments prolongés,)
« Nous ne pouvons prononcer ici, en ce moment, tous (( les noms qui mériteraient avec le sien de retentir (( dans celte solennité; mais gardons-nous d'oublier (( ceux qui, illustres ou obscurs, ont péri au champ (( d'honneur du travail : donnons, aujourd'hui que le (( jour du triomphe est levé, un souvenir reconnaissant (( et attendri à toutes ces tombes chères à la fois à leur (( patrie respective et à toute l'humanité. Nos regrets (( ne sauraient froisser aucune susceptibilité nationale. (( Car tous les peuples du globe comptent des victimes
« parmi nos chers morts, qui n'ont vaincu d'autres « ennemis que les espaces et les flols, les déserts et (( la barbarie. [Applaudissements,)
a Et maintenant qu'il nous soit permis, avant de ter- (( miner, de remercier tous ces illustres hôtes, qui ont (( bien voulu nous apporter ici l'honneur et la joie de (( leur présence.
(( Sire, Votre Majesté Apostolique (i) a donné à cette « grande œuvre un témoignage d'insigne sympathie, en (( arrêtant ici vos pas au moment où l'Adriatique, qui (( baigne votre empire, et la mer Rouge deviennent un a grand fleuve, aboutissant à l'océan Indien. Daigne le (( Dieu que vous venez d'adorer publiquement, en vous (( agenouillant sur le tombeau du Sauveur du monde, « répandre ses bénédictions sur votre personne, sur « votre dynastie et sur le grand empire qu'il a daigné (( confier à votre sollicitude!
(( Puissent toutes les nations, dont les princes, les (( ambassadeurs illustrent ce grand jour de leur pré- (( sence, prospérer dans la concorde et dans la paix, et a puisse ainsi la grandeur de chaque peuple devenir la (( grandeur de tous et la durable pacification du genre (( humain I
(( Et pour terminer dignement cette grande solennité, (( élevons nos pensées non seulement de l'image des (( patries distinctes jusqu'à la grande humanité tout « entière, mais par delà et au-dessus de l'humanité; (t élevons nos âmes jusqu'à l'éternelle et adorable Divi- (( nité, qui, dans sa bonté infinie, a permis à des hom< (( mes mortels de faire une œuvre aussi prodigieuse^
(1) L'Empereur d'Autriche (François-Joseph).
( sorte de création dans la création, puisqu'elle a fait
, de TAfrique et de TÂsie deux continents dont Dieu est le créateur, dont Timmensité est la limite, et dont le Canal des deux mondes est désormais la féconde et immortelle séparation.
(( Dieu tout-puissant et éternel! Dieu, créateur du ( monde et Père de toute créature, bénissez cette voie nouvelle que vous avez permis à Thomme d'ouvrir au sein de votre création. Faites de ce fleuve non seulement la grande voie de la prospérité universelle, failes-en le chemin royal de la paix et de la justice, ( de la lumière et de la vérité éternelle. Que votre souffle divin plane sur ces eaux! Qu'il y passe et ( repasse, de TOccident à TOrient, de l'Orient à l'Occident I Dieu! servez- vous de cette voie pour rapprocher les hommes les uns des autres; mais ( rapprochez-les surtout de vous-même et soyezleur propice à tous, dans le temps et dans Téternité. » [Longue acclamation, )
Le soir, un magniflque feu d'artifice donné par le Khédive, l'illumination de Port-Saïd, tout parsemé de bannières et de banderoles, terminaient cette journée. Les illustres visiteurs, les marins et les navigateurs de tous les pays qui se trouvaient présents, étaient unanimes à reconnaître et à admirer la beauté, la sûreté, la grandeur des ouvrages qui constituent le port de Port- Saïd, c'est-à dire l'entrée du Canal maritime par la Méditerranée.
On nous rapporte qu'un de nos marins les plus justement estimés, administrateur de premier ordre, M. le vice-amiral Paris, si connu et si respecté de toute la marine française, arrivant d'Alexandrie sur le Péluse^ fut
tellement frappé à Taspect de ce vaste avant-port ayant à son sommet une ouverture de 600 mètres, s'élargisssant Jusqu'à une base de 1800 mètres entre la racine des deux jetées et débouchant sur un bassin de 400 mètres de large, 800 mètres de long, 8 mètres de profondeur, et de ses trois bassins additionnels, que des larmes mouillèrent ses yeux et qu'il s'applaudit, exprimant tout haut son bonheur, que le monde fût redevable d'un pareil ouvrage à la France et à des ingénieurs français.