RUE DE GRENELLE
Le 20 juin 1870, après trois jours de souffrances, crise définitive de la maladie nerveuse qu'il endurait depuis deux longues années, Jules- Alfred de Goncourt tombait dans un état de sérénité comateuse qu'un témoin de son agonie jugeait assez semblable « à l'endormement d'un petit enfant », et, poussant un soupir, échappait enfin à l'existence que lui-même avait définie « un cauchemar entre deux néants ».
Il était âgé de quarante ans, à peine *.
1. Extrait du registre des actes de naissances du IIe arrondissement (ancien). Année 1830. Du dimanche dix-neuf décembre mil huit cent trente, onze heures du matin, acte de naissance de Jules-Alfred, que nous ayons reconnu être du sexe masculin, né le dix-sept de ce mois, à onze heures du matin, chez ses père et mère, rue Simon, n° 22, fils de Mr Marc-Pierre-Huot de Goncourt, ancien officier supérieur, officier de la Légion d'honneur, et de Annette-Cécile Guérin, son épouse. Les té-
Parmi les acharnés à rêver tout haut le songe de la vie, il s'était montré un des plus ardents ; et les amis, accourus près de son lit funéraire, ont conservé un indélébile souvenir de ses yeux désormais sans regards : mélancoliques et passionnés jusque dans la mort, ils exprimaient comme un regret suprême des ambitions irréalisées, des idéals non encore atteints, la littéraire douleur d'une œuvre qui, malgré ses vingt volumes, restait inachevée.
En effet, rien n'avait échappé à l'activité de cet esprit. Histoire, art, roman, théâtre, que n'avait-il pas tenté ? De la courtisane à la grande dame, il avait révélé le xvme siècle dans l'intimité de ses mœurs ; du vignettiste au grand peintre, il avait tiré de l'oubli les artistes négligés, et ressuscité pour l'avenir l'école française en son époque jusqu'alors la plus dédaignée. Après Balzac, il avait renouvelé une forme littéraire au delà de laquelle rien ne semblait plus
moins sont : M. Louis-David Braun, rentier, âgé de quarante et un ans, demeurant à Paris, rue de la Ferme-des-Matkurins, n° 11 ; et M. Marie-Louis-Jules Lebas de Courmont, conseiller référendaire à la Cour des Comptes, âgé de quarante et un ans, demeurant à Paris, rue Neuve-St- Augustin, n° 10, oncle de l'enfant. Sur la déclaration à nous faite par le père qui a signé avec les témoins et avec nous, Jean-Jacques Berger, maire du second arrondissement de Paris, après lecture faite.
Signé : Huot de Goncourt, Louis Braun, J. Lebas de Courmont.
à rêver, et, introduisant la clinique médicale dans la littérature, il avait fait de la physiologie rinstrument nouveau du roman contemporain. Le théâtre, il avait essayé de rompre avec ses préjugés et de vaincre ses conventions. Des maîtresses de Louis XV à la bonne du palier parisien, du salon des encyclopédistes à la boutique de la crémière de la rue des Martyrs, des demoiselles de Châteauroux à Germinie Lacerteux, de Marie-Antoinette à Jupillon, ses livres mêlaient une fervente adoration du passé aux curiosités des réalités du présent, et quand la mort désorganisait ce cerveau ouvert à la chronique imprimée d'hier et aux vivants spectacles d'aujourd'hui, les admirations venaient enfin à son labeur longtemps méconnu. Après les négations, les attaques, l'anonymat quand même, il se faisait autour de ce cercueil un frémissement de jeunesse, et le jour de la mort de son collaborateur, le frère survivant, entrant douloureusement dans le succès, M. Edmond de Goncourt recevait avec larmes la consécration du travail commun et la reconnaissance officielle de la naissante postérité.
Aujourd'hui, après quinze ans, la notoriété n'a fait que grandir, l'œuvre s'est imposée. Elles sontclassiques, courantes, indiscutées désormais, les idées exprimées jadis en leur révolutionnaire
nouveauté par les deux écrivains qu'a seule dissociés la mort, et quelque rang qu'on occupe •clans la jeune littérature contemporaine, c'est à cet initiateur mort à la peine, c'est à ce frère demeuré vivant pour la tristesse, que les plus retentissants comme les plus humbles font finalement remonter, les uns leurs succès, les autres leurs croyances, et les glorieux d'hier, les •célèbres de demain, saluent comme leurs chefs Jules et Edmond de Goncourt.
Cependant, malgré la confession permanente de leur individu, telle qu'elle résulte de leurs oeuvres, malgré l'autobiographie artistique et morale, avouée en maintes pages de leurs volumes, ils ne nous semblent jamais avoir tout dit, «ces novateurs dont la moindre manifestation intellectuelle nous sollicite et nous séduit. Malgré nous, par l'excès même de la sympathie, nous sommes toujours portés à vouloir entrer plus profondément dans le mécanisme de leur être cérébral. Leur œuvre officielle ne nous suffit pas. Nous désirons pénétrer l'intime et l'inédit de leurs pensées, connaître leurs amitiés, leurs antipathies, ce qu'ils aimaient et comment ils aimaient, quelles idées ils avaient des autres, quel jugement ils portaient sur eux-mêmes; et quand nous les voyons vilipendés par le journal, dénoncés par l'envie, siffles au théâtre, pour-
suivis sans relâche par toutes les inventives lâchetés des inimitiés littéraires, nous nous demandons par quel ressort supérieur et quelle force, malgré tout invincible, ils ont su résister aux assauts combinés de la jalousie et de la mauvaise foi, nous voulons surprendre le secret d'une volonté qui étonne nos tranquillités et déconcerte nos hésitations.
Ce sont ces révélations que nous allons trouver en toute sincérité dans les lettres de Jules de Goncourt, réunies ici par le soin pieux de M. Edmond de Goncourt son frère, le compagnon de toute sa vie, le collaborateur de tous ses livres, la moitié de son talent et de son cœur, de M. Edmond de Goncourt qui ajoute ainsi la dernière page, et comme l'explication définitive et la conclusion de l'œuvre accomplie ensemble. Ecrite par un seul, cette correspondance est manifestement l'expression de la pensée des deux frères. C'est seulement dans les premières lettres que Jules de Goncourt, encore écolier, a des opinions individuelles et parle à la première personne du singulier.Plus tard, à l'époque de lacommunautéétroite de travail, de l'union intime de la vie artistique, il fait disparaître sa personnalité. Alors, même clans les billets les plus indifférents, il parlera à la première personne du pluriel, et cela pendant vingt ans, depuis son entrée en littérature,
jusqu'aux heures mélancoliques de la santé qui défaille, de la main qui tremble sur le papier fréquemment raturé, et du cerveau que la mort approchante trouble pour la réflexion et refuse aux chefs-d'œuvre.
« Écoute-moi, mon cher ami, tu as dix-sept ans. De notre famille, il ne nous reste que des parents. Tu es mon frère, et je suis un peu ton père. C'est vrai, je t'ai un peu élevé. » C'est en ces termes que MM. de Goncourt font parler Pierre de Bréville à son frère Paul, au premier acte de leur pièce, Henriette Maréchal, et peutêtre, n'est-il pas présomptueux de croire que ce sont leurs propres individus et leurs situations réciproques qu'ils ont ainsi mis en scène. Pierre de Bréville, n'est-ce pas, en effet, Edmond de Goncourt paternel et désabusé, souriant aux gaminantes escapades de Paul de Bréville, l'adolescent aux traits de fille qui sait tout ce qu'il « est convenable et inutile de savoir, l'algèbre, le grec et la philosophie », l'adolescent dans