VIT
lequel il me semble voir Jules de Goncourt, le lauréat du concours général, à qui il ne reste rien à apprendre, rien, sinon les femmes, rien, sinon la vie.
« Je n'ai nulle ambition. Je ne ferai rien. C'est une monstruosité, mais c'est comme cela. La plus belle place du monde, la mieux appointée, on me la donnerait que je n'en voudrais pas. Pour moi je trouve que les fonctions publiques si recherchées, si encombrées aujourd'hui, ne valent pas une seule des courbettes qu'on fait pour les obtenir. C'est mon opinion, et comme la chose me regarde, j'ai le droit de m'y tenir. » Ainsi s'exprime Jules dans une lettre à Louis Passy, un camarade de collège. Jules ne veut rien faire, sa résolution est ferme, bien arrêtée, et ce n'est pas Edmond qui la contrariera.
Le jeune homme rêve d'indépendance? En route. Il méprise la politique? D'accord. Veut-il tenter de l'aquarelle ? Ils en feront ensemble. Rève-t-il de l'amour ? Quelle indulgence pour les passionnettes du jeune compagnon qui, à côté de lui , sur la route où ils marchent leur tour de France, en Italie dans la contemplation des villes mortes et des vivants chefs-d'œuvre, met sous sa blouse de voyage, les inquiétudes de cœur, les incertitudes, les vagues projets d'une puberté qui se révèle, et comme la silhouette et
physique et morale d'un moderne Chérubin.
Assurément, on les croirait échappées à la correspondance idéale et inédite du Chérubin de Beaumarchais, ces premières lettres où Jules de Goncourt confesse son admiration pour Byron et son Don Juan, ces lettres où traînent des bouts de rubans manifestement tombés de la guitare de Suzanne, au second acte du Mariage de Figaro.
« Le mardi-gras de l'an 1857, écrit-il, votre serviteur saluera sur la place Saint-Marc, la chère et jolie personne dont il a le portrait au bout des yeux. Demandez-lui si elle voudra bien se souvenir jusque-là d'un cavalier servant dont le cœur et le domino attendent les couleurs aimées. »
Et que les couleurs aimées arrivent sous la figure d'un « tendre lien de soie rouge coupé sur la gorge, sur le sein », il ajoute :
« Dites que la petite bande rouge est la dame de compagnie de mon cœur. J'ai dû lire cette phrase dans une mandoline. Il n'y a de beau que les romans qui ne finissent pas. Dites encore à la chère personne que deux pensées qui s'embrassent sans le savoir et qui s'aiment sans se le dire, sont la plus tendre des communions, et que le souvenir d'une seconde vous joue, je ne sais où en vous-même, de petites symphonies
sans paroles qui donnent pendant des heures le bal aux idées roses et bleues. »
Et puis, peu à peu, Chérubin s'émancipe, entre dans des loges par les fenêtres, en sort avec un rendez-vous; d'autres fois il ira aux rendez-vous par les fenêtres et il en sortira avec un haut-le~ cœur, comme dans cette aventure d'actrice mélancolique sous les baisers, philosophant sous les caresses, une galanterie qui commence par une escalade et finit par une désillusion.
Car c'est aux tempéraments comme celui de Chérubin que le désabusement vient vite avec l'ironie, et bientôt, comme Pierre de Bréville, Jules de Goncourt pourra répondre à la fameuse question :
— Est-ce que tu aimes ça, toi, les jeunes filles?
— Mon ami, je commence.
Et c'est lecture touchante alors, de* voir avec quel emportement de désillusion il se met à amuser les enfants. Grave symptôme chez certains hommes, que cette fièvre qu'ils apportent à l'agrément de la jeunesse. Les enfants, les fillettes surtout, n'ont guère de patitos plus dévoués que ceux-là qui ne veulent plus rien de la femme et que la possession a cessé d'intéresser. Les gamines semblent les consoler des grandes personnes qu'ils ont trop eues. Ces relations toutes de délicate camaraderie, ces affections
sans conséquence les reposent de la fatigue des persévérantes fidélités et de l'ennui des liaisons brutalement rompues à la fin « à peu près comme un porteur d'eau romprait avec une connaissance ». Et alors quels jeux ! quelles plaisanteries! Ce sont des cache-cache, des colinmaillard, des trente-un, un pantin qu'on dessine, un essuie-plume qu'on envoie, l'échange des petits cadeaux qui aggravent l'amitié. Des aveux dans ce qu'on ne dit pas, des réticences dans ce qu'on avoue, des libertés qui mènent à des enfantillages, l'espiègle familiarité des jeux innocents, tout ce que les grandes mélancolies trouvent de raffiné délassement dans le rude travail de distraire les enfances, le cœur qui s'étudie à s'ignorer, les caractères qui peu à peu se pénètrent, vous trouvez tout cela dans les lettres à Mlle Marcille, où dans les éternellement à vous qui raillent et qui blaguent, il y a plus de tendresse encore que d'ironie, plus de tristesse encore que d'esprit; et qui sait si nous n'avons pas là, dans ces pages qui sourient aux larmes, les études premières de Renée Maupérin, et si, de Chérubin désabusé, n'est pas sorti ce Denoisel, ce Parisien délicat, gobeur et sceptique, mélancolique et tintamarresque, que Gavarni retrouvera dans les deux de Goncourt et accueillera paternel-
lement comme un héritier direct de sa famille intellectuelle?
Ces lettres sont nombreuses qui sont adressées à Gavarni. Gavarni, il faut le dire, car c'est encore un honneur pour lui, Gavarni fut le grand éducateur des Goncourt ; c'est à celui qu'ils ont appelé le grand peintre de mœurs du xixe siècle, qu'ils doivent le meilleur de leur œuvre, le meilleur de leur talent.
La littérature de tout temps les avait tentés, et, nous l'avons vu, c'est le premier mot d'une des lettres de Jules, ne rien faire, sinon de la littérature. Mais au début, les deux frères avaient difficilement aperçu l'intérêt du réel. D'abord, égarés dans les périphrases de Jules Janin, emportés par l'amphigouri romantique, ils avaient produit des tentatives osées, mais confuses, où l'indépendance de l'idée se dégageait mal dans l'esclavage du style; et détournés quand même du spectacle du présent , ils s'étaient enfermés dans la garde-robe parfumée de l'histoire. Un hasard, la fondation d'un jour-
nal, mettait soudainement leurs esprits en relation avec Gavarni. Alors le Parisien autochtone, l'amoureux de pavé et de tout ce qui j pousse de morbide, le grand dépisteur de femmes, le spirituel observateur d'attitudes, par sa conversation, par sa vie mêlée à la leur, les tirait de leur musée de souvenirs et, les arrachant insensiblement à la contemplation des choses et des hommes du temps passé, leur apprenait à regarder autour d'eux, à aimer la foule du boulevard, la foule vivante, moderne et grouillante d'où il retirait ses dessins et où il étudiait ses légendes.
Peu à peu , sous sa pénétrante influence, MM. de Goncourt s'éveillaient à l'intérêt du réel, à la curiosité du coudoyé. Ils comprenaient quelle place restait encore à prendre dans ce roman contemporain laissé si désert depuis la mort de Balzac. L'histoire abandonnée, ils se mettaient à des études de la vie vécue, ils tentaient de « donner au roman les droits de la vérité moderne, en peignant des choses qui nous touchent et nous font saigner le cœur ». Alors ils écrivaient Charles Demail/y, Manette Salomon, Sœur Philomène , Renée Maupérin, Madame Gervaisais , Germinie Lacerteux. Leurs études, soudainement, allaient de la littérature à l'art, de l'hôpital au salon, du ruisseau
à l'église. Écrivains ou artistes, sœur de charité ou jeune fille mondaine, prostituée ou dévote, ils ont exprimé toutes les diathèses intellectuelles des névroses, toutes les mélancolies des esprits surmenés jointes aux mélancolies des paysages parisiens où s'attardent des vices et se promènent ■des misères.
Autrement que Gavarni, autant que Gavarni, les Goncourt montraient un sens supérieur, une haute intelligence de tous les détails psychiques dont se compose la vie telle que la littérature l'avait trop dédaignée avant eux. Comme lui, d'après lui, autant que lui, ils savent poser un personnage avec un mot, une situation avec un dialogue. Et, certains jours où l'on regarde les planches avant la lettre de l'œuvre de Gavarni, confondant les trois talents et réunissant les deux maîtres, il semble que ces dessins à la légende absente soient l'illustration des Idées et Sensations, ce volume de philosophiques légendes où manquent les dessins. Involontairement, par un mouvement critique de l'esprit, on les réunit comme ils se sont réunis eux-mêmes dans ce volume sur Gavarni, «où, parvenus à la renommée, du haut de leur notoriété artistique et de leur retentissante situation littéraire, les deux frères, réparant les injustices et devançant l'avenir, décernaient à
leur ami et à leur maître une place dans l'art français à côté de Watteau, et lui attribuaient le premier rang dans la peinture de mœurs et l'observation moderne, après l'auteur delà Comédie humaine : Honoré de Balzac.
Les lettres de Jules de Goncourt nous montrent la familiarité quotidienne de cette fréquentation, la gaminerie de cette intimité, d'une intimité qui va dans l'abandon jusqu'à railler les préjugés et les parti-pris de l'artiste. Le cœur à cœur intellectuel de cette liaison, nous le trouvons dans ces pages qui, à tout moment, du pays le plus reculé de leurs voyages, s'envolent vers Gavarni et sa maison d'Auteuil, nous le trouvons dans ces pages, significativement signées Litreboit, la caricature de Little Boys, ce compliment anglais et ce sobriquet dandy par lequel Gavarni, rendant d'avance justice pour justice et hommage pour hommage, donnait, lui aussi, une place d'honneur aux romanciers de Renée Maupérin, de Manette Salomon et de Germinie Lacerteux, et les élevait au rang des maîtres, en les appelant : « Mes petits ».
Des maîtres, oui, mais avec quelles difficultés, quelle lente montée vers la célébrité, quel pénible établissement dans le succès! Tristesses de l'inconnu, joies de la notoriété qui commence, plaisir douloureux des espérances, grandes illusions qu'un coup de sifflet abat, mépris pour les imbéciles qui s'acharnent, coups de chapeau cérémonieux et hautains aux critiques qui se découvrent enfin devant eux, poignées de main à toute nouveauté qui passe, à tout livre, d'où qu'il vienne, pourvu qu'il ait « des phrases de lumière, des pages de soleil, des épithètes qu'on respire, des idées qui fleurissent sur la tige des mots »; fraternités avec les Saint-Victor, les Gautier, les Sainte-Beuve et les Michelet; critiques intimes , sévères connaissances de soi-même, comme cette analyse de leur Sœur Philomène, si fièrement chuchotée sur la pointe des pieds, à l'oreille du grand Flaubert; l'œuvre des deux frères avec sa genèse, son épanouissement, ses ambitions et ses colères, et son art, et ses larmes, et son ironie, écoutez-la tout entière par-
1er, chanter, bruire dans ces lettres qui mêlent au nombre de la musique la pyrotechnie flamboyante du style.
La phrase va, vient, marche, vole, ricoche, étincelle. Que d'ironies dans ces sous-entendus, que d'esprit dans ces suspensions! Les ponctuations même ont leur rôle et font parler jusqu'au silence. C'est l'entrain, la verve, la causerie du salon, la charge de l'atelier, la trouvaille de la conversation, les petits bonheurs de la parole et de l'écritoire. Puis, tout à coup, au détour soudain d'un paragraphe, dans une période sonore et balancée comme la période d'un orateur, passe une conception profonde, un aperçu philosophique qui, par la concision et la fantaisie de sa formule, mêle la grandeur mélancolique d'un Pascal au poétique caprice d'un Henri Heine. C'est merveiile alors de voir comment ces lettres, même les plus improvisées, même les plus courantes, trouvent le mot pour toutes les finesses, les diminutifs pour toutes les nuances, le trait pour tous les scepticismes et pour le scepticisme même de la blague. Qu'il s'agisse de Florence et de ses rues pleines de la gaieté dansante du carnaval, d'une échappée de nature, d'un tableau de grand maître, d'un livre de grand écrivain, c'est merveille de suivre le travail de cette plume toujours en invention d'habileté pour fixer les
plus fugitives impressions de la pensée, pour faire jaillir quand même la couleur hors de la phrase inerte et faire sortir la vie du timbre inanimé des mots.
« La langue française, dit, à un souper chez la Fâustin, un écrivain étranger, la langue française me fait l'effet d'une espèce d'instrument dans lequel les inventeurs auraient bonassement cherché la clarté, la logique, le gros à peu près de la définition, et il se trouve que cet instrument est, à l'heure actuelle, manié par les gens les plus nerveux, les plus sensitifs, les 'plus chercheurs de la notation des sensations indescriptibles, les moins susceptibles de se satisfaire du gros à peu près de leurs bien portants devanciers. »
Dans ce bout de conversation d'un de ses romans personnels, M. Edmond de Concourt donne excellemment la raison et la formule du style compliqué et de l'écriture à frémissements dont son frère et lui furent les inventeurs. Avec le raffinement des esprits et le développement suraigu de la sensibilité, il est hors de doute que la langue , telle que l'a écrite et parlée le xvme siècle, s'est trouvée, à une heure donnée de la littérature, tout à fait impuissante à exprimer dans leur maladive variété toutes les modifications pathologiques de l'âme moderne. Pour
des effets nouveaux, multiples, intenses, les Concourt ont créé une langue spéciale qui donne à la prose française quelque chose de la cadence, de la souplesse, de la sonorité d'un vers latin de Claudien, et combine dans un amalgame original les subtilités d'un Pétrone avec la nerveuse éloquence d'un Agrippa d'Aubigné ; une langue qui recrute ses termes partout où elle peut, qui accepte tous les vocables, s'accommode de toutes les constructions; une langue mouvementée, vivante, et qui chante, et qui peint, et qui parle. Leur phrase se tord, se renverse, se disloque, met les compléments directs à la tête, comme la phrase latine, campe les mots au neutre, fait permuter les adjectifs avec les substantifs, à l'imitation de la phrase grecque; s'emplit d'incidents et de génitifs, s'alourdit avec les spondées, danse avec les dactyles, et s'affranchit des vieilles règles pour pouvoir, en toute franchise, exprimer les sensations dans leur infini de nouveauté et leur intensité de violence; une phrase vive et spirituelle dont l'apparente incorrection cache une science approfondie de la mécanique littéraire; une phrase qui se sauve de la critique par la réussite de ses audaces ; une langue d'une virtuosité merveilleuse, une langue à la fois musicale et plastique qui révolutionne classiquement la syntaxe, mais
dans laquelle on sent vibrer, et partout et quand même, les nerfs de l'artiste et l'émotion de l'écrivain.
Langue de décadence, disent les critiques sérieux, lesquels affectent de ne jamais observer que, en France, tous les écrivains originaux sont justement ceux-là qui ont rompu avec les traditions de la langue officielle.
Est-ce que Agrippa d'Aubigné, est-ce que Honoré de Balzac, est-ce que Diderot, est-ce que Michelet, est-ce que Chateaubriand, est-ce que Gustave Flaubert même ont écrit correctement au sens grammatical et strictement scolaire du mot? Non, certes! s'ils sont grands, c'est qu'ils ont parlé leur langue avec un accent particulier, avec une liberté si savante et si haute que jamais syntaxe au monde ne balancera leur triomphante incorrection. Et puis, il faut en prendre son parti, l'histoire littéraire n'entre pas dans ces minces querelles, dans ces détails d'alignement et de voirie artistique. Pour la postérité, Ovide vaut Virgile, Saint-Amant égale Racine, et il en est beaucoup auxquels Restif de la Bretonne paraît plus intéressant que Voltaire. Ce qui vit dans un écrivain, c'est moins son oeuvre, qui se démode et qu'on néglige à la longue, que le souvenir de la nouveauté, la mémoire de la tentative dont cette œuvre fut l'expression, du sys-
tème dont elle fut la manifestation. Les audacieux et les chercheurs ont leur place certaine dans les histoires de l'avenir, et les Goncourt éprouveront cette justice des temps futurs.
Supprimez leur œuvre entière, par ce seul volume de correspondance, leur nom vivrait, incontesté, parmi les écrivains au grand style.
Et qu'il soit permis ici de ne pas ajouter une créance immodérée à la note trop modeste de M. Edmond de Goncourt : « Tout le temps de notre existence à deux, dit-il, mon frère a été l'épistolaire de nos correspondances, des lettres signées Jules comme des lettres signées Edmond et Jules. Qu'il y ait eu quelque conversation, quelque causerie entre nous sur le sens d'une lettre avant de l'écrire, qu'il 3^ ait eu quelquefois une expression donnée par moi, c'est possible; mais la forme, la vivacité et l'esprit des lettres lui appartiennent entièrement. »
Entièrement? Non! L'analyse la plus superficielle prouve le contraire.
Combien, en effet, des pensées écrites de la
main de Jules de Goncourt sont entrées dans l'œuvre commune; combien dans les Hommes de lettres, combien dans Idées et Se?isations?Le$ histologistes littéraires relèveront tous ces bouts de phrases à la La Bruyère dont M. de Goncourt se désintéresse avec une véritable recherche de coquetterie. Le cliquetis de l'esprit, soit — consentons, s'il lui plaît, à ce que demande son ambition heureuse de descendre, et accordons qu'il ne vient pas de lui ; — mais la portée philosophique, la sérénité du point de vue, la profondeur d'analyse humaine! Et pourquoi, lui, l'incessant collaborateur de leur œuvre considérable, pourquoi, aujourd'hui, se défend-il d'avoir collaboré à ces lettres qui, jour par jour, expliquent leurs travaux, les éclairent et les complètent.
Pourquoi s'en tient-il à confesser qu'il a parfois trouvé les thèmes sur lesquels furent brodées des variations d'une si heureuse fantaisie et d'un si parfait dilettantisme ? Est-ce une question de forme? M. Edmond de Goncourt veutil laisser entendre que, s'il est capable d'écrire un roman, il se refuse les épistolaires qualités, seules magistralement possédées par Jules de Goncourt? Mais dans l'intempérance de son abnégation, il a trop aisément oublié la lettre que, au lendemain de la mort de son frère, lui-même écrivit à M. Emile Zola : lettre importante pour
établir la vérité, éclairer la critique, et qu'il faut bien citer ici, dût-on blesser la délicatesse du signataire et fâcher sa timidité, puisque, en dehors de sa valeur propre, cette lettre fournit sur Jules de Goncourt des renseignements qu'aucun autre document et qu'aucun autre témoignage ne pourrait donner avec autant d'autorité.
Bar-sur-Seine, juillet 1870.
« Si je n'avais pas été souffrant en arrivant dans ma famille, je vous aurais répondu plus tôt, je vous aurais répété combien j'étais touché et reconnaissant de toutes les marques de de sympathie courageuse que vous nous avez données, je vous aurais dit combien vos deux lettres m'avaient été douces dans ma douleur ; je vous aurais demandé à échanger, selon le désir de mon frère arrêté par la maladie, la mort, nos relations lointaines et épistolaires en une amitié intime.
« J'ai sous les yeux votre lettre, et devant la demande que vous me faites de la cause de sa mort, je me laisse aller à causer avec vous, à répandre dans votre cœur ami toutes les interrogations que je me suis adressées, toutes les
suppositions que j'ai forgées, avec les cruelles découvertes et les amères retrouvailles du passé, sans pouvoir toutefois m'expliquer cette mort, bien plus faite pour moi que pour lui; je suis un mélancolique, un rèvasseur, tandis que lui, était fait de gaieté, de vivacité d'esprit, de logique, d'ironie.
« A mon sentiment, mon frère est mort du travail, et surtout de l'élaboration de la forme, de la ciselure de la phrase, du travail du style. Je le vois encore reprenant des morceaux écrits en commun, et qui nous avaient satisfaits tout d'abord, les retravaillant des heures, des demijournées, avec une opiniâtreté presque colère, changeant ici une épithète, là faisant entrer dans une phrase un rythme, plus loin reprenant un tour, fatigant et usant sa cervelle à la poursuite de cette perfection si difficile, parfois impossible de la langue française, dans l'expression des choses et des sensations modernes. Après ce labeur, je me le rappelle maintenant, il restait de longs moments brisé sur un divan, silencieux et fumant. .
« Ajoutez à cela que, quand nous composions, nous nous enfermions des trois ou quatre jours, sans sortir, sans voir un vivant. C'était pour moi la. seule manière de faire quelque chose qui vaille; car nous pensions que ce n'est pas tant
l'écriture mise sur du papier qui fait un bon roman, que l'incubation, la formation silencieuse en vous des personnages, la réalité apportée à la fiction, et que vous n'obtenez que par les accès d'une forte fièvre hallucinatoire, qui ne s'attrape que dans une claustration absolue. Je crois encore ce procédé de composition le seul bon pour le roman, mais je crains bien qu'il ne soit pas hygiénique.
« Songez enfin que toute notre œuvre, et c'est peut-être son originalité, originalité durement payée, repose sur la maladie nerveuse, que ces peintures de la maladie nous les avons tirées de nous-mêmes, et qu'à force de nous détailler, de nous étudier, de nous disséquer, nous sommes arrivés à une sensitivité supra-aiguë, que blessaient les infiniment petits de la vie. Je dis « nous », car quand nous avons fait Charles Demailhj, j'étais plus malade que lui. Hélas! il a pris la corde depuis. Charles Demailly ! c'est bien singulier, écrire son histoire quinze ans d'avance! Cette histoire, cependant, n'a pas été, Dieu merci, tout à fait aussi horrible.
« Il n'y a eu jamais chez lui, de conception déraisonnable; il y avait surtout la perte de l'attention et comme un enfoncement de sa personne encore vivante dans un lointain mystérieux. Il était avec moi et j e ne le sentais pas avec moi . Il n'y
a pas longtemps que je lui disais : « Jules, où es-tu, mon ami? » Il me répondait, après quelques ins > tants de silence : « Dans les espaces.., vides. » Et, pourtant, dans nos promenades, le matin même de la crise qui l'a tué, il trouvait une expression pittoresque pour caractériser un passant, une expression peinte pour noter un effet du ciel.
« Cela me soulage et semble adoucir mon cliagrin de vous parler de lui, et je continue.
« Je cherche encore et je trouve une autre cause. Moi, j'étais collectionneur, j'étais souvent distrait de mon- métier par une babiole, par une bêtise; lui, beaucoup moins passionné pour la possession des choses d'art, était surtout collectionneur par déférence pour ce que j'aimais, par une touchante immolation à mes goûts. Il n'aimait ni la campagne, ni le monde ; il avait une certaine paresse de corps pour les exercices violents, les armes, la chasse, le mouvement physique. Sa pensée donc n'était pas un seul moment enlevée à la littérature par un plaisir, une occupation, une passion, que sais-je? — l'amour pour une femme ou pour des enfants; et quand la lit-, térature devient ainsi la maîtresse exclusive d'un cerveau, c'est triste à dire, la médecine voit, dans cette préoccupation unique et fixe, un commencement de monomanie.
« Il est évident que, pour un être ainsi consti-
tué, ainsi fait, ainsi amoureux des lettres, vivant uniquement sur et pour le livre qui allait paraître, un échec, une déception apportaient une blessure qu'il mettait un certain orgueil à dissimuler aux autres comme à moi-même, et il n'est pas douteux que les fortunes malheureuses d'Henriette Maréchal et de Madame Gervaisais, n'aggravèrent un état déjà maladif.
« Ce fut surtout la chute d'Henriette Maréchal qui lui fut sensible, au moment où, plein de courage et d'énergie, il présenta une nouvelle pièce écrite au milieu de crises de foie intolérables, et qu'il se sentit le théâtre fermé. En effet, il croyait avoir une vocation pour le théâtre, il croyait posséder des qualités de dialogue que que j'avoue ne point avoir, et que je trouve franchement chez lui supérieures à celles de ses contemporains ; et ce refus venait au moment où il comptait prendre une revanche avec Blanche de la Rochedragon (la Patrie en danger), où il rêvait de faire de grandes comédies satiriques modernes. Je me rappelle que c'était un de ses plus doux rêves, de se mettre aussitôt son rétablissement à une grande satire théâtrale de ce temps, sous le titre : la Blague, en même temps que nous travaillerions à un roman qui devait être le complément de Germinie Lacerteux.
« Dans les causes meurtrières qui ne procè-
dent ni de l'intelligence ni du moral, je ne sais rien. Il n'a fait quelques excès de femme que tout jeune; il ne buvait jamais un verre de liqueur. Je ne trouve, dans sa vie, que des excès de tabac, il est vrai du plus violent et du plus fort, avec lequel nous nous stupéfions pendant les entr'actes du travail. Mais le tabac et les causes physiques ont-elles l'influence que leur prêtent certains médecins?
« J'ai toujours dans la mémoire cette terrible proposition formulée devant moi par Beni-Barde, le médecin qui l'a soigné et qui a étudié tant de maladies nerveuses : « Dix ans d'excès de femme, dix ans d'excès de boisson, dix ans d'excès de n'importe quoi, quelquefois démolissent moins un homme qu'une heure, une seule heure d'émotion morale. »
« Une proposition à méditer pour nous tous gens de lettres, pour vous qui travaillez dans notre genre et qui êtes nerveux. Il faut vous distraire parfois de votre métier, combattre l'excès de la pensée par la fatigue physique, vous occuper de la bête qui est en vous et lui faire prendre de la vie matérielle tout ce que vous pouvez lui donner, travailler à vous faire un épiderme de bronze. Ce sont, dans notre dur métier, les conditions pour vivre, pour durer, pour réaliser tout ce que vous êtes en droit d'ob-
tenir de la nature de votre talent, bonheur et récompense refusés à mon frère. »
Et maintenant les voici encore une fois l'un auprès de l'autre dans ce dernier volume, ces deux frères dont la mère, à son lit d'agonie, joignait prophétiquement les deux mains. Jules et Edmond de Goncourt, les voici inséparables dans leurs lettres comme ils étaient déjà réunis dans leurs romans et leurs livres d'histoire, comme ils sont réunis dans les respects d'une jeunesse lectrice de leurs œuvres, admiratrice de leur caractère, appliquée à l'imitation de leur exemple. « J'ai vu hier la gloire, chez un brocanteur, disent avec résignation les Idées et Sensations, une tête de mort couronnée de lauriers. » Mais rien n'est absolu en ce monde, rien, pas même les paradoxes, et M. Edmond de Goncourt peut désormais juger de l'injustice de cet aphorisme, aujourd'hui qu'à la négation de ses débuts succède la retentissante notoriété de son nom, maintenant qu'à l'isolement des premières heures succède l'empressement de toute une lit-
térature qui, dans cette maison d'Auteuii, toute pleine du souvenir de son frère, tâche de lui rendre moins douloureuses la tristesse d'un suc< cès et l'amertume d'une maîtrise où l'indes tructible mort l'a fait entrer tout seul *.
Henry CÉARD.
1. Extrait du registre des actes de décès du seizième arrondissement. 1870. — L'an mil huit cent soixante-dix, le vingt juin, à quatre heures du soir, devant nous, Officier de l'état civil du seizième arrondissement de Paris, ont comparu : Eugène- Auguste Labille âgé de vingt-quatre ans, propriétaire à Barsur-Seine, et Edouard Lefebvre de Béhaine âgé de quarante et un ans, premier secrétaire de l'Ambassade de France à Rome, y demeurant, tous deux cousins du défunt, lesquels nous ont déclaré que ce matin à neuf heures est décédé en son domicile à Paris, Boulevard Montmorency, 53, Jules-Alfred Huot de Goncourt, âgé de trente-neuf ans, homme de lettres, né à Paris, célibataire, fils de Charles-Antoine Huot de Goncourt, et de Annette-Cécile Guérin, son épouse, décédés. Après nous être assuré du décès, nous avons dressé le présent acte que les" déclarants ont signé avec nous après lecture faite. Signé : Labille, de Béhaine, Baron de Bonnemains, maire.
DE
Mardi 5 septembre (1848) 2, château de Magny.
Mon cher Louis,
Ma pauvre mère est mourante. Elle allait mieux, comme je te l'écrivais, lorsqu'il y a quinze jours, elle fut obligée de se mettre au lit avec la fièvre. Depuis ce jour, mon bien cher ami, son état n'a fait qu'empirer, et elle est maintenant dans un état désespéré. Edmond est heureusement ici depuis quelques jours. Nous serons plus forts àdeux pour supporter l'horrible coup, qui menace de nous frapper. Hélas ! mon bien cher Louis, puisses-tu ne jamais être accablé d'un
t. M. Louis Passy, député de l'Eure, qui a été l'ami intime de l'enfance et de la jeunesse de mon frère.
2. Quand la lettre n'est pas datée, je rétablis la date; seulement, comme il se trouve quelques dates, dont je ne suis pas parfaitement sûr, je donne la date entre parenthèses.
A LOUIS PASSY 1
malheur pareil au nôtre! Je n'ai pas la force de t'en écrire plus long. Adieu. Pense à moi et plains-moi 1 f
Ton ami de cœur,
Jules.
1. Mon frère étant né le 16 décembre 1830, ces premières lettres de 1848, sont des lettres d'un jeune homme de 17 ans, d'un jeune homme qui n'a pas encore 18 ans. A ces premières lettres, comme curiosité, je joins une lettre, écrite vers l'âge de 13 ans et demi.
Ce 23 août 1844.
Cher Louis,
Je devais t'écrire hier, mais cela m'a été impossible. Tu me pardonneras, je l'espère. Je suis depuis deux jours à Nancy, ville charmante, embellie de places magnifiques et de promenades, dont l'une, où nous allons nous promener tous les soirs, me rappelle les Tuileries. Bien que je sois en vacance, je ne m'amuse pas cette année comme les autres; peut-être est-ce que c'est parce que j'ai été gâté par ton agréable société et par toutes les bontés de ton excellente mère. Et toi, t'amuses-tu bien à Étuf? Prends-tu beaucoup de papillons et de poissons avec Blanche? Fais-tu de belles promenades et de belles chasses avec ton père ? Donne-moi des détails sur tout cela, car ils m'intéressent beaucoup. Ma lettre t'arrivera le jour de ta fête, et je saisis cette occasion pour te renouveler l'expression de mon attachement bien sincère. J'ai rencontré, le jour de mon départ, M. Pourrat (le précepteur de Louis Passy) avec ses deux enfants. Antonin a l'air d'être bien bon garçon. Répondsmoi le plus tôt possible. Ta lettre me fera le plus grand plaisir. Je pars demain pour Neufchâteau Adieu, mon cher Louis. Ma mère se joint à moi pour t'embrasser tendrement ainsi que Blanche et se rappeler au bon souvenir da ta mère et de toute ta famille. Mon frère réclame aussi une part de ce souvenir.
Ton ami de cœur, Jules.
P. S. J'ai été le jour de mon départ à l'Ambigu voir le Miracle des roses, drame magnifique mais un peu long. Le lendemain j'ai été voir les Sept châteaux du diable. C'est amusant, c'est charmant, c'est délicieux. Regaillette ! ! 1 Canuche ! I !
A LOUIS PASSY
Paris, dimanche 24 septembre (1848).
Mon bien cher ami,
De retour de Magny depuis hier seulement, j'ai trouvé tes deux bonnes lettres à mon arrivée. Je comprends ton inquiétude de ne point encore avoir reçu de mes nouvelles. Rassure-toi, j'ai encore la force et l'énergie morale d'écrire quelques mots à un ami.
Mon bien cher Louis, merci de ton souvenir! merci de ta vieille amitié! J'en avais besoin dans mon malheur. S'il n'est point de consolation pour la perte que je viens de faire, c'est du moins un adoucissement pour moi que de trouver du cœur et des larmes chez tous ceux qui ont connu ma mère. Mes amis (toi, le premier, bien entendu, mon cher Louis), je suis fier et heureux de te le dire, ont tous montré qu'ils méritaient ce nom, et qu'ils avaient pour moi, non point de ces sympathies banales qu'on ne trouve qu'aux jours de plaisirs, mais de ces affections solides qui ne font jamais défaut dans les moments de peine.
J'ai reconnu ta bonne mère dans cette circonstance, mais c'était une épreuve inutile; je la connaissais, je
connaissais toute son affection pour nous deux, avant ce terrible malheur. Ta mère est du nombre des amies de ma mère dont le souvenir nous sera toujours cher ; ces amitiés sont une partie de notre héritage; nous ne le répudierons jamais.
Ma pauvre mère est morte, comme je te l'ai écrit, le 5 septembre. Nous avons espéré jusqu'au dernier moment. Ma mère était malade, bien malade, je le savais, lorsque nous l'avons menée à Magny; mais sa maladie, par la nature des crises et des mieux successifs, nous faisait sans cesse passer aux deux extrêmes de l'espérance ou de l'inquiétude. Pendant cette rechute qui devait la tuer, le médecin nous donna chaque jour, pour nous déguiser le péril qu'il savait imminent, des espérances qui devaient être cruellement déçues. Mais, le mardi, on la trouva si mal, qu'on l'administra à deux heures. Quand cette navrante cérémonie fut terminée, ma mère nous dit : Tout est donc terminé? Elle ne voyait pas les approches de la mort, elle ne savait pas qu'elle allait mourir ! Une mère tient tant à la vie.
Alors elle fit part à Edmond de ses dernières volontés et joignit nos deux mains. Le râle la prit à quatre heures un quart. Une heure après nous étions orphelins.
Pour elle, je le sais, mon cher Louis, c'est un bonheur. Elle souffrait tant que la mort lui fut une délivrance. Mais pour nous, mon cher Louis, mais pour moi surtout, n'est-ce pas perdre le centre de toutes mes affections, l'objet de tout mon amour? Ma pauvre mère1 !
4. Mon frère était adoré de ma mère. C'était le dernier né, et par là-dessus Je pins joli enfant du monde avec une santé d'une
De mes projets d'avenir que te dire? Quelle carrière entreprendre? A quel état se destiner en ce moment de chaos social, où l'humanité semble avoir le vertige et vaciller comme un homme ivre, dit Bossuet? Notre seul projet, c'est d'aller passer un an ou deux ans en Italie, si on ne s'y bat pas d'ici à six semaines.
Pour mon baccalauréat, mon cher Louis, je suis très content que tu aies l'intention de le passer au mois de janvier. C'est aussi la mienne
J'espère que dans huit jours ma tête sera un peu remise, et que je pourrai prendre toutes ces mesures avec toi, avec plus de liberté d'esprit.
Adieu, mon cher Louis, remercie bien de ma part ton père et ta sœur Blanche, et toutes les personnes qui pensent à notre malheur. Quant à toi, merci, mille fois merci. Nous causerons souvent de ma pauvre mère, et j'ai en toi un ami de cœur; je ne l'oublierai pas.
Je t'embrasse bien tendrement, mon bien bon Louis.
Jules.
extrême délicatesse. Quand il eut àcommencer ses études, pour ne pas le condamner aux duretés du collège, ma mère abandonna absolument le monde, et se cloîtrant chez elle, se fit son tendre maître d'étude. Et il faut le dire, les succès de l'externe au collège et au grand concours, où, une année, il remporta le second prix de version grecque, de version latine, et le premier accessit d'histoire, en même temps que les triomphes, dans les sociétés d'enfants, du charmant et du spirituel petit diable, avaient fait de l'amour maternel de cette veuve à la triste et solitaire vie, une sorte d'amour passionné et exclusif.
A LOUIS PASSY
Lundi, 11 novembre 4848 (Bar-sur-Seine).
D'abord je te prie de me répondre bien exactement aux questions baccalauréatiques que je vais te poser :
1° Gomment passes-tu? Avec un certificat d'études paternelles, n'est-ce pas? Sais-tu et peux-tu me donner la liste complète des pièces exigées dans ce cas?...
2° Gomment fait-on viser et légaliser le tout?
3° Attendras-tu jusqu'au 10 décembre pour faire ces démarches? En ce cas nous les ferons ensemble.
Tu m'apprends que les examens sont très faciles pro momento. Tant mieux! Mais est-on aussi facile pour les questions de discipline? J'entends par là : si on vous laisse facilement passer sans avoir fait de philosophie au collège, et moyennant certificat d'études domestiques.
Permets-moi de te remercier de n'avoir pas voulu passer avant ton ami, c'est bien, c'est très bien et j'en suis très heureux. Car tu conçois combien il m'aurait coûté de passer sans toi cet examen, que je croyais passer tecum. A deux on se partage l'ennui et on se prête du courage. Peste! comme tu es avancé! Tu m'effrayes presque. Pour moi, mon cher Louis, je vais
toujours mon petit bonhomme de chemin. Dans ce moment je viens de finir d'apprendre l'histoire romaine. Voici donc le bilan de mon savoir. Je sais la philosophie, l'histoire ancienne, l'histoire romaine. Avant de partir j'apprendrai l'histoire du moyen âge et l'histoire moderne; je réapprendrai la géographie et la littérature et je n'aurai plus du 10 au 30 décembre que les mathématiques, la physique, la chimie et l'histoire naturelle. Voici l'ordre et la marche.
La campagne est encore plus triste que ne doit l'être Paris. La neige tombe sans décesser depuis deux jours, et champs, arbres, jardins,, toits, tout est poudré à blanc. C'estdu LouisXV, maisbien froid. La Champagne passe à l'état de succursale de la Sibérie, et je pourrais être comparé à un de ces malheureux que le czar transporte dans les mines de cette contrée antiealorifîque, si je ne me rôtissais le jour à un feu flambant, et si la nuit la tiède moiteur d'un édredon ne fermait rudement la porte au froid...
Quant à la politique, mon cher Louis, puisqu'il faut toujours que cette diable de question nous prenne à la gorge *, je t'en dirai deux mots : je vois plus en
noir que jamais
Écris-moi les nouvelles^ les cancans de Paris. Si on pouvait se battre pendant notre examen, nous serions
i. En ces graves années, jeunes ou vieux sont pris par la politique; et dans une lettre précédente, écrite à Louis Passy en juillet, il écrit à ce propos: « Tu es bien bon de me demander pardon, parce que tu parles politique, mais moi aussi je vais te demander pardon, et alors de pardons en pardons, où irons-nous, bon Dieu! Il vaut mieux une bonne fois pour toutes, mon ami, nous engager, sur n'importe quoi, à nous écrire mutuellement tout ce qui nous passera par la tête. Que nos lettres, amies du
reçus d'emblée. Si tu as quelque influence dans les clubs, tâche de faire fixer la bagarre pour ce jour-là, ce serait bien aimable de leur part 4.
Ton ami de cœur,
Jules.
déshabillé, ennemies de la cravate blanche et de l'habit noir, soient de vraies causeries intimes, bien décousues avec toutes leurs irrégularités, leurs négligences, mais aussi leurs franchises. Tu m'appelles « joyeux Jules » : je proteste. Hélas! mon ami, il faut dire un De profundis sur ce joyeux-là. Je réfléchis beaucoup à la politique et j'en parle assez : deux défauts bien molestants pour les amis auxquels on écrit. Mais la révolution de Février, c'est là un de mes plus grands griefs contre elle, nous a tellement pris aux entrailles, que le besoin de politiquer se fait aussi généralement sentir que le besoin de prendre du café. C'est une épidémie dont je suis atteint aussi bien que toi; tu vas voir, je vais être aussi nébuleux que M, Leroux, aussi effrayant que l'avenir et aussi ennuyeux que tout le monde ».
1. Dans une autre lettre de Bar-sur-Seine, datée du 6 décembre, il confirme son arrivée à Paris le 9, et il ajoute à propos de la permission ministérielle : « Je pense que même sous la République les apostilles ne nuisent pas. En fait de recommandations, nous nous les repasserons, j'espère bien, l'un à l'autre. Je ferai donc chaudement appuyer ma pétition par mon oncle, et la tienne si tu n'as pas de meilleures protections, ce dont je doute : voilà pour la permission. J'irai reprendre mon certificat chez Legay. Rien de plus simple : voilà pour le certificat de rhétorique. Pour celui de philosophie, mon frère me le fera. Et de trois. » — Enfin dans une lettre qui n'a d'autre en-tête que « mercredi soir » il écrit encore à son jeune ami : « J'ai la permission de passer. Beugnot m'a dit aujourd'hui qu'il y aurait des examens dans les premiers jours de la semaine prochaine. Ainsi arrive dimanche malin, ce ne sera pas trop tôt. J'ai été hier et aujourd'hui à la Sorbonne. J'ai vu passer hier deRoissy Il est reçu. Blanchet aussi, je crois, car tous ceux qui ont passé hier ont été reçus. Tu vois que c'est assez rassurant. Aujourd'hui il y en a eu quatre de refusés pour la version, entre autres Delacharme. Ils étaient un peu plus chiens (MM. les examinateurs bien entendu) aujourd'hui qu'hier. Je crois que nous aurons une très bonne série. Guigniaut, Damiron, Patin, Leverrier, (qui est assommant) ont examiné. Donc nous ne les aurons pas selon toute probabilité. »
A LOUIS PASSY
Paris, ce 23 mai 4849.
Décidément, mon ami, je persiste dans mon opinion sur mon époque, à savoir qu'elle est terriblement désagréable à bien des gens, et particulièrement à cette classe respectable, qu'on appelle des touristes. Toute l'Europe est émaillée de troubles, d'insurrections, de coups de fusil. La question italienne se brouille diablement. En somme, comme dirait le Constitutionnel, l'horizon politique se couvre de nuages.
En sorte que, nous deux Edmond, nous sommes furieux, nous ne décolérons pas de nous voir, par raison de prudence, obligés de renoncer à notre voyage d'Italie, après avoir pris toutes nos mesures, après avoir fait tous les préparatifs, après avoir presque confectionné nos malles pour rendre visite à cette terre classique des artistes et du macaroni.
En revanche, nous sommes décidés à faire un assez long voyage dans le midi de la France, puisque le pays natal du voyou et des émeutes, le pays des
révolutions impromptues, est encore celui où il y a le plus de tranquillité et d'ordre.
Tu vois donc, mon cher ami, et c'est un adoucissement à mes regrets, que notre séparation ne sera pas si longue que je le présumais, car notre voyage ne se prolongera pas, selon toute probabilité, au delà du mois de novembre. Nous hivernerons donc à Paris et nous aurons tout le loisir de nous y voir.
Cette bonne littérature. T'es-tu livré au drame dont tu avais jeté les premières assises avant mon départ? La comédie l'a-t-elle emporté sur le genre triste et Momus sur les larmes? Ou bien as-tu délaissé les bluettes du chemin, pour te plonger, pour t'enfouir, comme un bénédictin, dans des recherches graves, poudreuses et historiques?
Pour moi j'ai assez travaillé à Orléans, j'ai fait quelque deux cents vers...
Je suis arrivé hier d'Orléans, je compte repartir pour Bar-sur-Seine, le 29 ou 30 de ce mois, et, de là, faire ma tournée dans le Midi...
Ton ami,
Jules.
A LOUIS PASSY
Paris, 30 mai 1849.
Paris me semble tranquille, mais aussi fort* ennuyeux. L'ouverture de la Législative a eu un peu d'aspect. Les groupes étaient assez mouvementés, les acclamations assez animées et les engueulades fraternelles de : Vive l'amnistie! assez passionnées.
A propos, j'ai assisté à une des séances d'agonie de la Constituante. C'était le jour du triomphe de Falloux. Tu as lu son discours, je t'en félicite : tu ne l'as pas entendu! C'était l'accent câlinard, patelin, harmonieusement traînard et faux de la sacristie.
Tu crois que nous sommes fichus ! Avoue qu'il y a longtemps que je te le dis; avoue qu'il y a longtemps que je te parle des progrès immenses des démolisseurs de la bourgeoisie! Ledru-Rollin nommé cinq fois, 220 socialistes à l'Assemblée, 12 millions de citoyens atteints de ce choléra social, que les médecins de la rue de Poitiers n'ont fait que propager; la lutte carrément posée entre les blancs et les rouges audedans, entre la République et les Cosaques au dehors :
voilà la situation. Évidemment nous sommes fichus. La France sera socialiste et l'Europe républicaine. C'est vexant, mais j'ai la conviction de voir juste.
Adieu, mon cher Louis ; rappelle-moi au souvenir de ta mère et de ta sœur, et crois-moi
Ton ami, Jules.
A LOUIS PASSY
Bar-sur-Seine, ce 11 juin (1849).
Tu dois être rassuré sur mon compte, rien qu'en lisant ces trois mots : Bar-sur-Seine, c'est-à-dire éloignement de Paris. Comme tu vois, j'ai suivi ton conseil, et me voilà à pas mal de kilomètres du domicile de la peste, qui décidément a pris, ces jours derniers, un format peu rassurant, et s'est fait tirer à un nombre, d'exemplaires vraiment effrayant. Les quatre ou cinq jours qui ont précédé mon départ (je suis parti le 9), Paris avait la colique, Paris mourait, Paris avait peur. La panique remplissait l'ordre du jour; toute autre idée, toute autre causerie était mise au panier. Le croque-mort s'épanouissait, le corbillard trônait dans les quartiers riches, on portait à bras dans les quartiers pauvres. La capitale ne riait plus que du bout des lèvres. Elle avait l'âme tendue de noir et les catafalques étaient sa distraction. En résumé le choléra, mon cher Louis, nous a mis à peu près une carte de visite aussi grande qu'en 1832.
Et cette littérature, comment la traites-tu ? Tu me montreras ton Éloge d'Amyot, cet hiver. Que vas-tu
faire maintenant? Tu vas sans doute continuer à cultiver la comédie. Essaye donc un proverbe. Vois si cela te réussira. Une intrigue, menue comme un fil; des scènes délicates brodées ingénieusement; sur cette trame^ aérienne des mots pailletés, des mouches au style, des manchettes à la plume, et servez chaud. Voilà la recette, mais c'est encore plus difficile qu'un civet — même de chat.
Quoi qu'il en soit, j'emporte dans mon voyage pédestre en France, le sac au dos et le bâton à la main, j'emporte, dis-je, un seul livre : Victor Hugo. C'est un des plus grands hommages qu'on ait rendus au grand homme. Il en serait bien flatté, mais malheureusement les plus grands dévouements sont récompensés par l'anonyme l.
Vale, n'aie point la colique et crois-moi
Ton ami, Jules.
1. En ces années, l'admiration littéraire de mon frère était tout entière à Hugo ; plus tard une partie de cette admiration déserta du côté de Balzac.
A LOUIS PASSY
Bar-sur-Seine, ce 26 juin (1849).
Mon cher ami, je crois que le choléra nous aura, sauvés d'une insurrection au 13 juin. Les esprits étaient tournés vers ce grand tueur, et on n'a pas eu cet autre fléau qu'on appelle la guerre civile.
Au reste cette victoire sans larmes du parti de l'ordre me semblerait inexplicable, si nous n'avions pas eu sous les yeux l'exemple du 15 Mai, où l'on n'a. pas tiré un coup de fusil, quand un mois après, on brûlait je ne sais combien de millions de cartouches
1. Voici une lettre du 3 juillet 1848, adressée à Louis Passy,. oà il parle de ces journées de Juin :
« Nous avons couru un grand danger, mon cher Louis; quelques journaux voudraient travestir en émeute le terrible mouvement qui a failli triompher, c'est de la mauvaise foi. C'était une insurrection, une insurrection qui a été bien près d'être une révolution. Paris mis en état de siège deux heures plus» tard, l'Hôtel de Ville pris, Cavaignac tué, nous étions perdus. Le samedi soir, les généraux réunis en conseil au ministère des finances ne répondaient plus de la situation. Ils disaient qu'ils pouvaient l'emporter, mais aussi succomber
« Il ne faut pas s'y tromper, mon cher Louis : c'est le premier engagement de la guerre sociale, de la guerre du pauvre contrele riche, de celui qui ne possède pas contre celui qui possède,, la première page du socialisme et du communisme. . . »
J'ai lu Byron, et toi ? C'est un poète mais un poète entièrement français. Son poème de Don Juan paraît écrit par Musset, mais Musset buvant du gin. C'est une œuvre incomplète, pleine de traits d'esprit qui semblent plutôt du répertoire du vaudeville que de la
« Edmond n'a été dans la bagarre que lundi soir. Il n'a pas eu la gloire de brûler une seule cartouche. Vendredi, sa compagnie avait donné, mais iJ était à son bienheureux bureau.. Nous n'avons de notre connaissance de blessé que M. Michel, lieutenant-colonel d'artillerie de la garde nationale, qui a eu le bras cassé au pont des Tournelles... J'ai vu hier mon vieil oncle, le représentant. En voilà un héros ! Vendredi et samedi, il a pointé des pièces d'artillerie dans la fusillade. Il a causé, faubourg Saint-Antoine, avec Lamoricière qui lui a dit qu'ils étaient des cornichons, qu'ils étaient trompés et trahis de tous côtés, et que X... payait les insurgés.
« Hein ! que de généraux tués ou blessés ! C'est effrayant. Paris est bien morne !... »
Et l'écolier de rhétorique termine par cette phrase :
« M. Nisard, comme tu le penses bien, est presque fou de terreur. Il pousse des soupirs à fendre des montagnes, ce pauvre classique Jérémie ! Durand est plus ennuyeux que jamais. Voilà pour l'histoire scolastique. On lit beaucoup de journaux et on ne fait pas de devoirs. »
Il y revient dans une autre lettre du 18 juillet 1848, également adressée à Louis Passy :
« Je te dis que l'insurrection de Juin est la préface des guerres sociales. Tu me réponds à cela que cette lutte dure depuis que le monde est monde. J'en conviens ; mais cette haine pour le riche, le noble, le supérieur s'est jusqu'à présent déguisée sous des prétextes plus ou moins spécieux, la défense d'un principe, d'un roi, d'un prétendant ; maintenant elle se montre dans sa monstrueuse nudité. Jusqu'à présent le peuple disait : « Ce prince ne nous fait pas assez de bien, mettons celui-là, il nous en fera plus. » Et il faisait une révolution. Maintenant il se dit : « Plus de dispensateurs, faisons notre part nous-mêmes, faisons les lois nous-mêmes. Gouvernons nous-mêmes, pour nous-mêmes. C'est plus logique. »
comédie !; c'est moins fin, beaucoup moins fin que Candide que tu n'as pas lu, j'espère? Mais ce poème du désillusionnement, tiré du scepticisme parfois profond de l'auteur de Lara, a une couleur exceptionnelle qui rend bien l'esprit de notre siècle, assis sur les ruines du passé, et jusqu'à présent impuissant à se créer un avenir. Les deux premiers chants sont le chef-d'œuvre du genre. Un poème comme celui-là doit être fort agréable à faire; il comporte, ou pour mieux dire, il commande toutes les digressions, tous les écarts; il n'y a qu'à habiller de rimes et d'esprit toutes les idées qui viennent à la tête, et pour les amateurs de la fantaisie ailée et vagabonde, c'est une permission inappréciable. Je ne te dirai pas qu'il se pourrait bien que je tentasse de donjuaner : tu me gronderais, monsieur le classique !
Le drame dont tu me parles, est sans doute le drame X..., le drame intime, comme dirait Balzac. J'aime à croire qu'il sera terminé, quand tu recevras ma lettre. C'est charmant de finir n'importe quoi. Ce moment où l'on va apposer sa signature au bas de son œuvre terminée, est plein de satisfactions.
Je suis furieux. La Seine est gelée ici, gelée, c'est le
« Toutes ces rêveries palingénésiques sont entre toi et moi, mon cher Louis. Je ne voudrais pas, tu comprends, qu'on connût mes extravagances. Du reste, maintenant que je me suis débarrassé de toute cette politique, je ne veux plus en parler, Dieu merci. Sans cela, notre correspondance ne serait plus que le cliquetis de deux journaux ferrailleurs, au lieu d'être l'écho de la causerie intime de deux amis blaguant.
« A bas la politique ! Vive la littérature ! »
\ . Je n'ai pas besoin de dire, qu'à quelques années de là, mon frère pensait tout différemment.
mot. Je n'ai pu me baigner qu'une fois. En revanche je me promène en bateau. Les bords du fleuve sont charmants. Mon cousin a un jardin, sur l'eau bien ombreux et bien baigné. C'est un endroit précieux pour écrire !. J'y passe une grande partie de la journée pour composer une espèce de petit roman, dont voici quelques vers :
L'eau coule doucement; des saùles Ciceri Entourent leurs vieux troncs d'un feuillage pâli. Un fouillis à la Fiers de plantes amphibies, De nénuphars montés sur leurs feuilles vernies, De fleurs peintes d'azur ou bien d'étoiles d'or, Et de menthe et surtout de joncs tambour-major, Frange chacun des bords et fait un vert mirage. Un pont miniature, un pont-neuf de village, Trait d'union en bois, dont le rustique aspect, Et le profil normand est du dernier coquet, S'enlève vivement, en touches vigoureuses, D'un fond de peupliers aux ombres vaporeuses. Un bonhomme, aux bras nus, pêche sur un bateau, Et l'écho babillard des battoirs rit sur l'eau. Mille pardons, lecteur, ce n'est pas par disette, Que ma muse impolie ainsi bronche et s'arrête, J'aurais pu vous rimer, typographe entêté, Un plan hydrographique encore plus détaillé. Mais vous ne savez pas, je serais plagiaire, Et je trouve vilain d'être un gueux littéraire. Un poète a déjà fait ce petit tableau, Un poète qui chante à l'aide du pinceau, Un poè-te qu'on lit au Salon chaque année, Et dont on applaudit chaque idylle encadrée. Il dépeint bien des fois cet Éden esquissé, Et je vous y renvoie : il se nomme Dupré 2.
Adieu, Jules.
1. C'est dans ce jardin, à quelques années de là, que nous écrivions les pages descriptives de la Seine, du roman de Charles Demailly.
tiennent des vers, quelquefois même des scènes entières de proverbes, et l'une de ces lettres de 1848 commence par cette invocation à la femme.
La femme, ah ! c'est le ciel! c'est l'Olympe ! La femme C'est la coupe du cœur, c'est la fête de l'àme.
La femme c'est l'amour, et l'amour c'est la vie!
Depuis des années, mon frère faisait des vers, et voici à ce sujet un fragment curieux d'une lettre, datée du 22 juin 1848 :
« Cependant, mon cher Louis, malgré mon horreur pour i'étouffement classique, et mon amour pour la fraîcheur des Tuileries ou le dolce farniente de mon lit, je travaille assez bien pour M. Nisard. Je lui fionne des discours français, et quant aux versions latines que tu me recommandes, en me menaçant de ta malédiction, sache que la dernière composition latine était du Lucrèce, que je l'ai traduite en prose et en vers français, et que je suis sorti à onze heures, et que toutes les versions latines qu'il donne, je les fais en vers français. Le classique Nisard n'a pas trop reculé devant ce monsirum horrendum. »
Plus tard mon frère publiait quelques vers dans ['Éclair, entre autres un fragment d'un drame sur Hégésippe Moreau, mais il se l'avouait, il n'avait fait que des vers médiocres et sans originalité, et il renonça bien vite à la poésie,
A LOUIS PASSY
Bar-sur-Seine, 9 juillet 49.
Tu es à Vichy, mon cher ami... Tu habites, dis-tu, la maison de la passablement fameuse marquise de Sévigné. Je t'en félicite. Les lieux peuplés de souvenirs sont agréables à habiter. Ils rappellent à la poésie notre siècle épicier et bourgeois. C'est du pittoresque rétrospectif, jeté au milieu de toutes les trivialités modernes. Comme tu dis, la société se matérialise, et j'ajouterai, se rétrécit. Plus la société marche, plus elle s'amoindrit dans son symbole, plus elle se rapetisse. Chez les anciens, comme tu le sais mieux que moi, la politique, les arts, toutes les pulsations de la vie d'un peuple étaient extérieures, et par cela même grandioses. Ainsi on délibérait au forum, les sculptures, les statues s'étalaient dans les places publiques : tout ce qui flatte l'œil ou séduit l'esprit, tout ce qui brille ou élève l'âme, était en dehors des maisons. Il y avait comme une communauté de luxe. Tous en profitaient. Aujourd'hui les affaires se traitent dans une boîte de carton, le confort individuel détrône le luxe national, la façade des maisons est nue. Plus de palais, des appartements; plus de musées, des cabinets. L'humanité s'abaisse, l'homme grandit, il
s'individualise, il se développe en dehors du mouvement général... Je te demande bien pardon de cette tartine ; s'il était encore temps, je te dirais delapasser, mais il est trop tard.
Oui, mon cher, je dis comme toi : — Poésie des temps passés, quand reviendrez-vous ? Hier j'étais dans un château qui appartient à mon cousin : c'était le manoir des abbés de Molesmes. Cinq tourelles, des cheminées géantes, de charmants escaliers en escargot, des sculptures, des écussons armoriés, tout rappelait cette époque que 89 a guillotinée. Et j'évoquais les seigneurs, les dames, les pages, les varlets, tout ce monde magnifique de soie, de velours, d'or, superposé sur un monde de manants.
Comment! Périgot, Périgot que je croyais mon ami, mon co-hugomane, se conduit à mon égard d'une manière aussi polissonne! Il me soupçonne de mcqueriner, mais c'est la loi des suspects. Je m'insurge, je proteste, et je vais lui écrire une grande lettre, une lettre de six pages. Je lui ferai payer un port double. Il verra... Ah ! Ah !
Pour moi je passe toutes mes journées sur l'eau ou dans l'eau, en bateau ou à nager. Je trouve qu'une rivière bien frangée d'arbres est le plus joli spectacle qu'on puisse voir, outre que c'est rafraîchissant. Je pioche aussi pas mal...
... Nous comptons partir d'ici dans trois ou quatre jours pour notre voyage pédestre. Écris-moi à Dijon, poste restante, nous comptons repartir de cette ville, le 26 à peu près. Écris-moi donc de manière que ta lettre m'arrive avant ce jour.
Ton voyage à Vichy a sans doute été motivé par la santé de ta mère, je te prie de m'en donner des nouvelles, et de me rappeler à son souvenir ainsi qu'à celui de ta sœur. Je te serre la main de tout cœur.
Ton ami,
Jules l.
1. Dans une autre lettre de la même année et du même mois, mais sans date, il écrit, toujours à Louis Passy... « C'est ici la vie animale dans son plein développement. On pourrait dire de pareilles sous-préfectanches qu'il n'y fait pas d'idées, comme on dit de certains endroits, qu'il n'y fait pas d'air... C'est véritablement abominable. Je n'ai jamais vu une pareille continuité de chaleurs.
11 y a ici un Hercule Farnèse, — c'est mon cousin, — qui passe sa vie à peu près nu, et qui ressemble à un taureau de marbre blanc, sur lequel on aurait versé des seaux d'eau. Enfin le thermomètre est ivre, il monte comme du lait. Mais c'est vous à Paris qui devez cuire. Je parie qu'il n'y a que toi qui travaille sur ce volcan.
Voilà donc la paix signée. J'en suis bien content — comme homme, comme garde national récalcitrant, et comme homme de lettres. Si j'étais l'ombre de Manin, peut-être en serais-je moins satisfait!... »
A LOUIS PASSY
Vienne1, ce 29 septembre 18 i9.
Il faut véritablement, mon cher ami, que mes convictions littéraires soient solidement assises, pour que tu ne m'aies pas converti à Boileau. Mais que veux-tu? Après avoir lu ton prêche, j'ai lu quelques vers de Hugo... La poésie consiste pour toi dans une continuelle périphrase de mots; c'est cette harmonieuse mélopée uniquement consacrée à la tragédie. De l'harmonie, pas de trivialités, et vous êtes poète. Et les idées? Tu réduis le poète essentiellement créateur et penseur, à n'être plus qu'un ouvrier en mosaïque, ou bien encore un compositeur de vers. C'est un travail de patience ou un orgue-melodium... Oui, j'aime VictorHugo! Je l'aime parce qu'il a fait Notre-Dame
1. Nous étions partis en blouse blanche, le sac sur le dos, dans la première quinzaine de juillet, de Bar-sur-Seine, pour un voyage qui devait durer la moitié d'une année, et nous faire parcourir à pied la Bourgogne, le Lyonnais, le Dauphiné, la Provence, et se terminer enfin par un séjour d'un mois à Alger. Mon frère encore sans moustaches, et qui, jeunet et mignon et tout rose, avait un vrai visage de femme, était pris par les paysans, sur notre passage, pour une fillette que j'avais enlevée, et que je promenais ainsi à travers la France — et nos parents de Bar-sur-Seine riaient beaucoup, lorsque l'un de leurs fermiers des environs venait leur raconter cette histoire.
de Paris: je l'aime parce qu'il a fait Marion Delorme, les Bar graves, le Roi s'amuse; parce que ses pièces, quoi que tu en dises, ne sont pas seulement originales par des traits jetés au hasard, mais par des traits de caractère, des traits de sensibilité magnifiquement rendus, enfin parce que cet homme de génie interprète ce que je sens, et que ses œuvres me sont les plus sympathiques de toutes celles que j'ai lues. . . .
Deux grandes pages bien pédantes et passablement filandreuses, des rabâchages queje t'ai déjà rabâchés... il est temps de m'arrêter et de changer brusquement le terrain de notre conversation. Car sans cela notre correspondance tournerait à un mémoire de l'Académie, sortes d'ouvrages qui ne sont plus de saison ni de l'époque.
Je te remercie sincèrement sur les conseils que tu me donnes sur la nécessité de prendre une carrière. Je te dirai seulement que tes exhortations unies à celles de mon oncle Jules (de Gourmont) arrivent malheureusement un peu tard. Ma résolution est bien ferme, et rien ne m'en fera changer, ni sermons ni conseils, même de toi, dont j'ai éprouvé toute l'amitié. Je ne ferai rien, pour me servir d'une expression fausse, mais usitée. Je sais que je m'expose ainsi aux morales continues d'une partie de ma famille, qui voudrait prendre la responsabilité de mon bonheur, en me casant dans un de ces parcs à additions ou à copies de lettres, qui sont le débouché reçu de presque tous les jeunes gens dans ma position ! Mais que veux-tu? Je n'ai nulle ambition. C'est une monstruosité, mais c'est comme cela. La plus belle place du monde, la mieux appointée, on me la donnerait que je n'en voudrais pas. Pour
moi, je trouve que les fonctions publiques si recherchées, si encombrées aujourd'hui, ne valent pas une seule des courbettes qu'on fait pour les obtenir. C'est mon opinion et comme la chose me regarde, j'ai le droit de m'y tenir.
Oh ! je le sais bien, tu vas me répondre : « Mais tout le monde fait quelque chose. » C'est aussi ce que me dira ma famille : « Regarde les autres, donc... » Ceci, est-ce un argument sérieux, très sérieux? C'est absolument comme si on voulait habiller tout le monde, petit ou grand, bossu ou bien fait, avec un habillement coupé de même. Un tel adore l'addition, il se pâme devant des colonnes de chiffres, son bonheur est de se chauffer au poêle, il ne lit que des journaux, tous les tableaux lui semblent des enseignes. Sa famille lui dit : « Fais-toi surnuméraire. » Un autre a des goûts de littérature, de peinture, d'art en un mot; les additions lui donnent des crampes d'estomac, il n'a jamais pu composer au collège en arithmétique. N'importe, sa famille lui dit : « Tu seras surnuméraire. » On oublie quelquefois même de le consulter.
Tu me répondras encore : « Il n'y a pas que le ministère de Barême, entre aux affaires étrangères ! » Fort bien ! Et d'abord des protections, S. V. P. ! Je n'ai qu'un oncle représentant, trop honnête homme pour jamais rien obtenir pour sa famille. Admettons un miracle ! Je suis nommé attaché d'ambassade. Mais, mon cher, j'aime autant être transporté tout de suite. Je te ferai lire les lettres d'Édouard Lefebvre. Il est ravi de sa tarrière, tu verras !
Alors me crieras-tu, en forme d'anathème antique : « Lazzarone, feignant, vie de farniente, existence de
mollesse, la triste vie que tu te prépares, etc., etc. » Lazzarone I
Une journée entre beaucoup d'autres.
Vendredi 21 septembre Soixante-neuvième journée.
De Bourg à Mâcon.
(34 kilomètres.)
« Dessin à la paroisse, de huit heures à midi. — Café chez le cafetier voisin. — Dessin à l'église de Brou, de une heure et demie à cinq heures et demie 1 . — Départ à six heures pour Mâcon. Au pas de course. Dîner en route avec deux brioches — huit lieues et demie (34 kilomètres) en cinq heures cinq Minutes. Les voitures font le trajet en quatre heures et demie. — Souper avec une truite et un perdreau rouge.