‹ LettresChapitre 11 sur 65 · A ARMAND DE PONTMARTIN · texte numérisé non relu

A ARMAND DE PONTMARTIN

1er novembre 1854

Monsieur *,

Nous venons de prendre connaissance de l'article que vous avez bien voulu consacrer à notre Histoire de la Société française pendant la Révolution.

Nous vous remercions, monsieur, et votre bienveillance, pour nous être nouvelle et inattendue, ne nous en est que plus précieuse.

Une critique loyale, convenante, bienveillante, amicale, si j'ose dire, paie de bien des heures de veille; elle redonne ce quelque peu de courage nécessaire à l'homme de lettres qui met sa petite gloire à respecter l'honneur des lettres, le travail.

Nous ne pensions que vous remercier et voilà que nous entreprenons de vouloir vous répondre.

Vous attribuez, il nous semble, au mot : la société, le sens du mot parisien : le monde. Ce n'est pas ainsi que nous l'avons entendu. Par la société française, nous avons voulu signifier la nation française, tout entière, de la multitude à l'élite, considérée dans l'ensemble de ses mœurs. Cette intention admise, nous échappons, je crois, à quelques-uns de vos reproches.

i. Lettre imprimée dans la Nouvelle revue de poche.

Au reste, peut-être bien avez-vous raison; peut-être bien notre titre a-t-il tort. Mais, jusqu'à présent, l'histoire sociale a si peu préoccupé les esprits, que les termes même d'appellation de cette histoire, ne sont guère fixés, et que c'est un peu Je contenu du volume qui décide le sens de l'étiquette.

Nous venons à une autre objection. Pourquoi, nous dites-vous, remuer ces boues et ces immondices? Pourquoi cette pornographie? Tacite, qui a raconté Messaline et Néron, a gardé jusqu'au bout le respect que l'historien doit à ses lecteurs. — Un mot seulement, monsieur. — A votre sens, l'histoire politique n'est pas l'histoire sociale; l'histoire de l'empire romain n'est pas l'histoire des anciens Romains, et qui veut donner le tableau d'une monstrueuse décadence morale, doit, à notre avis, oublier une pudeur académique, monter aux crimes, mais aussi descendre aux débauches, et se souvenir que si les Bossuet de pareils temps s'appellent Tacite, les La Bruyère se nomment Juvénal.

Pardonnez-nous, monsieur, cette courte réplique; elle n'est d'ailleurs qu'une marque du prix que nous mettons à votre opinion, et de l'estime en laquelle nous tenons votre critique.

Veuillez nous croire, monsieur, vos très obligés et très reconnaissants serviteurs.

E. ET J. DE GONCOURT1

y Tout le temps de notre existence à deux, mon frère a été l'épistolaire de nos correspondances, des lettres signées Jules, comme des lettres signées Edmond et Jules. Qu'il y ait eu quelquefois conversation, causerie entre nous sur le sens d'une lettre avant de l'écrire, qu'il y ait eu même quelquefois une expression donnée par moi, c'est possible; — mais la forme, la vivacité, et l'esprit des lettres, lui appartiennent entièrement.

A AURÉLIEN SCHOLL

(Hiver de 1855.)

Mon cher ami, je vous écris un mercredi \ jour de nos thés. Causant avec vous par la poste, je vous regretterai un peu moins, ce soir.

Vous voilà amoureux! plaignez-vous! amoureux! la seule folie raisonnahle de l'homme; un feuilleton qu'on n'écrit pas, un vaudeville dont on ne sait pas le dénouement, de la poésie sans rime et de la copie au courant du cœur. Le diahle m'emporte! plaignezvous! amoureux, le bel état!

Soyez tranquille, je serai discret comme un confesseur qui ne sait rien.

L'amour à part, comment faut-il vous considérer? Êtes-vous un homme de lettres? Ëtes-vous un journaliste? Êtes-vous Parisien? Ètes-vous Bordelais? Hivernez-vous, hiver comme été, à Bordeaux? Nous revenez-vous? Quand paraîtra votre volume sous presse? L'enverrez-vous ou l'apporterez-vous aux étalages? Vos lettres sont vagues comme le Lac, de Lamartine! Je n'en puis tirer aucun détail précis,

i. Le mercredi, plus tard le jeudi, nos amis trouvaient le soir, chez nous, une tasse de thé avec une tranche d'un plum-pudding, vanté par Monselet.

aucune vue de ce que vous faites, aucune consolation de votre absence.

Nous vous écrivons navrés, très positivement. Un peu souffrants de corps tous deux, un peu nous découvrant de grosses promesses d'infirmités pour nos vieux jours, puis, par là-dessus, très malades d'âme, nous raidissant contre le découragement et nous y laissant aller d'heure en heure. Pas une main tendue; — les médiocres et les vieux régnant; — pas un courant, pas un mouvement ; la mer littéraire endormie comme un lac d'huile; — l'éditeur, un mythe l; — quelques titres, une défaveur; — le théâtre possédé absolument par les vaudevillistes infects; — le public lisant tout; — la critique, une accoucheuse qui ne fait que des avortements; — les petits journaux ne révélant personne; — les grands taisant les jeunes gens; — l'inimitié et l'insolidarité poussées au plus haut point dans la république des lettres; — des alliés ridicules; — et vos luttes, et vos fièvres, et vos angoisses, et votre furie d'avenir, enfin tout ce cœur que vous mettez dans votre tête, ne servant de rien, ne menant à rien... Allez, je vous le répète, nous fatiguons une mer d'huile !

La conclusion de tous ces déchirements, est que nous sommes résolus à faire moins de concessions que jamais, à tenir notre drapeau encore plus ferme.

1. L'Histoire de la Société française pendant la Révolution et le Directoire et les Hommes de lettres, ont été publiés à nos frais Quant au roman de Soeur Philomène, il a été vendu à Jacottet et Bourdilliat pour 400 francs, mais la faillite de la maison survenue presque aussitôt, a amené la réduction des 400 francs à 100, qui est tout ce que nous avons touché de ce volume jusqu'en 1876, époque de la réédition dans la bibliothèque Charpentier.

à tuer la tragédie encore mieux, et à prier saint Henri Heine, patron de la fantaisie, encore plus haut.

Et au milieu de tous ces ennuis et de ces relâchements d'espoir, nous avons beaucoup travaillé. Encore quinze jours, trois semaines, notre Directoire sera fini.

Mazarin est bien triste à présent. J'attribue son aspect mortuaire à votre fuite. Les garçons n'ont plus cet air fier, alors que tous les gens notoires s'y pressaient, et que la marquise dorée du bienheureux café semblait abriter tous les illustres de Nadar, un moment réunis.

Le Mousquetaire continue à montrer jusqu'où peut aller la patience d'un public français. Le Figaro cumule la trousse et le tablier de cuisine; il a établi un buffet au coin du passage Jouffroy.

Jacottet m'a dit qu'il voulait vendre ses livres à 1,500,000 exemplaires; Roger de Beauvoir n'a pas changé ; la Revue des Deux-Mondes propose des prix pour ranimer « le mouvement littéraire » ; Baschet a toujours la canne de Balzac; et je ne sais pas dans quel lit G*** fait pénitence, — disparu!

Et les journaux font toujours semblant de paraître, et les femmes d'être jolies, et la terre de tourner, et les livres de se vendre, et le dîner de Girardin d'ouvrir, et l'Académie d'être; — mais on voit bien, mon cher Aurélien, que tout cela n'est qu'apparence !

Sur ce, au revoir, ne nous oubliez pas ; laissez-nous une petite placette dans ce cœur tout plein et tout habité.

Jules de Goncourt.

A AURÉLIEN SCHOLL

Lundi, 13 février 1855.

Ainsi donc, ami, Bordeaux abrite deux cœurs qui s'aiment, deux bouches qui se le disent, et deux corps qui se le prouvent. La chose est au mieux, etje vous en félicite des pieds à la tête. Ainsi, un nid parfumé, soyeux, des sourires roses, des bonheurs faits de rien, (tes bonheurs d'enfant et des plaisirs d'homme, de ces joies mouillées de larmes qui recommencent à peine finies, une vie double et le cœur large comme le monde, et tenant pourtant dans une main mignonnette, on m'a dit que l'amour c'était tout cela, et puis encore bien autre chose. Et venez nous dire, après cela, que la vie ne vous gâte pas, sceptique choyé, bécoté, agenouillé.

Le vilain, qui parle d'avenir, quand le présent le berce en de telles tendresses. Allons, vrai, vous deviendriez agent de change! Peut-être avez-vous raison, raisonnablement raison. Mais si vous saviez tout ce que votre Muse m'a dit de mal de vous, depuis ce beau projet! La pauvre fille! C'est une Cassandre, puis une Ariane. Elle p!eure, puis elle prophétise! Et elle se lamente, disant qu'il faut coucher nuit et jour avec elle pour lui faire un enfant, et qu'elle est une

maîtresse jalouse, et qu'elle en mourra, si vous ne lui donnez que les rinçures de vos pensées, occupées par des soucis de finance et des imaginations d'Ouvrard. — Vous l'avouerai-je? Je la console très mal, comme on console d'ordinaire une personne qui vou s est amie et chère.

Et voulez-vous bien, s'il vous plaît, ne pas parler réclame en une lettre d'alcôve. Que m'importe votre article long ou court. Il n'y a que Delaage qui calcule la franchise et l'amitié des poignées de main, au temps qu'elles durent, et qui vous serre la droite comme on fait cuire un œuf, — montre en main. Merci !

Hélas! vous m'avez envoyé votre cœur épanoui comme un bouquet de roses; c'est à peine si, en glanant, je vous enverrai une gazette bien morte et bien sèche, et des cancans rangés comme de vieilles fleurs dans un herbier...

Puisque bal masqué il y a, une nouvelle ! Edmond et moi nous y sommes amusés, mais beaucoup, avanthier. J'ai reconnu qu'il fallait y apporter de la gaieté et je m'en suis muni de quelques verres. J'ai récité la Lorette en langage des halles, j'ai été reconnu par trois femmes qui ne me connaissaient pas, et intrigué par quatre autres qui me connaissaient moins encore. J'ai bu de la poussière, du bruit et des épaules. Bref, Edmond n'a pas bâillé.

La librairie de Bilboquet est la capitale du livre, à l'heure qu'il est. Mme de Beauvoir se tire à 7,000, et on en redemande. Voilà où mène la vulgarisation des lettres, à calomnier le public.

A propos, j'oubliais; Y Histoire de la Société française pendant le Directoire est à l'impression.

Baschet va chez les princesses russes, raconte les

Si LETTRES DE JULES DE GONCOURT

cours de Chasles, est boutonné dans ses habits noirs, et sérieux comme un ministère.

Nous publierons, le 1er décembre 1855 ou le 1er janvier 1856, un journal hebdomadaire qui s'appellera...1 nous allons chercher le titre en Italie, au mois de septembre ; nous le chercherons trois mois !

Vous savez cette triste fin de Nerval. Je ne veux pas vous faire relire dans ma lettre tous les journaux que vous avez lus. Vous ne pouvez vous faire une idée de la ruelle où il s'est pendu : un croisillon ignoble, au bas d'un escalier lépreux, entre deux bouches d'égout béantes et noires, comme les soupiraux d'un monde immonde et sans lumière. Quand j'y suis allé, sur une planche, au-dessus de ce troisième barreau où il s'est pendu, un corbeau farouche, le cou tors, glapissant son cri rauque, était juché, immobile et bavard 2.

Comme vous pensez bien, aussitôt mort, on a exploité le cadavre, comme on détaillerait une bête abattue. Le Mousquetaire est monté dessus, et Dumas a joué sur la grosse caisse : Y Agonie de Gérard de Nerval. On a repromené l'ombre poussive d'Hégésippe Moreau, et puis YAtheneum a comparé la perte de Gérard de Nerval à la perte de Balzac. Triste temps que le nôtre, mon cher Aurélien, si petit, quïl n'a pas de mesure pour le génie, et qu'il jette, pêle-mêle, génie et talent, dans le cimetière de la gloire.

Adieu, ne nous oubliez pas, cœur accaparé. Edmond et moi sommes tout vôtres.

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