‹ LettresChapitre 12 sur 65 · A ALFRED ASSELINE · texte numérisé non relu

A ALFRED ASSELINE

Lundi. Mars 55. Minuit.

Mon cher touriste, j'ai acheté avant-hier un manuscrit très curieux sur les fermiers généraux du xvme siècle — ces Mirés qui savaient être riches. J'y ai lu ceci : Le roi Louis XV, royalement reçu par Bouret, voulut le remercier avec un bel autographe de sa plus belle main. Bouret bouleversa le château, faillit le démolir sans réussir à trouver une goutte d'encre.

Vous n'êtes pas Louis XV, je ne suis pas Bouret, hélas ! non. J'ai trouvé de l'encre, mais un morceau de papier convenable, je ne l'ai pas trouvé. Pardonnezmoi donc ce vélin médiocre.

Ainsi vous courez, vous allez, vous faites un voyage de miel dans cette Suisse, courtisane superbe qui héberge le monde sans vieillir. Vous allez — et les montagnes vous saluent, et les ruisseaux vous parlent, et les lacs vous sourient, comme en un paysage d'Henri Heine ; — cela est au mieux. A peine si quelque vilain bruit vous vient de ce pays des jolies femmes, des grandes actrices et du vieux vin : Paris.

Après cela, vous auriez mauvaise grâce à ne pas songer à M. Sainte-Beuve, alors que vous habitez Lausanne. Je me suis toujours figuré que c'était la

1. La lettre est adressée à Lausanne où se trouvait dans le moment Asseline.

patrie de cet homme ; il y a professé, me dites-vous : non, il l'a bâtie.

Pour nous, cher Asseline, nous venons de donner le bon à tirer de notre dernière feuille et — ceci est entre nous — nous avons quasi trouvé un éditeur. Croyez-le, si vous voulez, je n'y crois pas encore.

Et puis, aujourd'hui même^ j'ai fait un tour, tout comme vous. Vous découvrez la Suisse, j'ai découvert une campagne inédite, toute peuplée de maisons, de balançoires, de tonnelles et de rires, campagne où l'air est vif, où les arbres poussent, où l'herbe se montre, où le sable est fin et doux comme un tapis, une campagne gaie vraiment; — une montagne haute comme huit étages, et d'où l'on voit une mer d'or, de rubis, de topazes, de diamants brouillés, qui a tout l'air d'une ville. Les indigènes appellent cette campagne Montmartre. J'ai tout lieu de les croire.

J'ai bu là-haut, à la santé de mon cœur, — un malade, — une bouteille de vin qui m'a paru la meilleure du monde. La table était bien sale, mais le soleil était si beau.

Vous partezpour Venise, heureux garçon ! A propos, êtes-vous bien sûr que Venise existe? Peut-être bien est-ce une ville imaginaire, bâtie pour les besoins des drames. C'est Victor Hugo qui a dû creuser le canal Orfano, et Bouchardy qui a dû inventer le conseil des Dix. Enfin voyez cela et assurez-vous de Venise,

Les lettres continuent à être comme*Bilboquet — dans le marasme — et nous deux nous persistons à demeurer vos amis.

Jules de Concourt.

P. S. Votre opinion sur Berne?

A EMILE FORGUES

Mardi 23 avril, 1855.

Certainement oui, cher monsieur, nous irons boire samedi à la santé du Dante, et j'ai tout lieu de penser, — que Lamennais et votre préface aidant, — son immortalité ne s'en portera que mieux. Soyez sûr que nous vous apporterons un appétit d'Ugolin.

En y songeant, la bonne idée que vous avez eue ! Et pourquoi ne ferait-on pas le baptême d'un livre, comme on fait le baptême d'un fils?

Puis, je veux vous dire combien nous vous sommes obligés de vous être si aimablement occupé et ennuyé de nous. Notre plume est bien endettée à votre égard ; mais ce dont j'aime à vous assurer, c'est de son désir de s'acquitter et de la gratitude de ses deux maîtres.

J. DE GONCOURT

A AURÉLIEN SGHOLL

Paris, lundi, août 1855.

Vous êtes sauf ! Voilà le bon, voilà le précieux de votre lettre. J'arrive à l'instant de la campagne, et je vous écris de suite sur le premier morceau de papier venu : je vous écris pour vous serrer la main, et vous embrasser, mon ami.

Vous êtes un enfant vraiment ; vous craignez qu'on vous calomnie auprès de moi ! Eh I mon cher, doutezvous de moi ? Sommes-nous amis d'hier, et croyezvous que de maladroits Basiles de province prévaudront contre notre affection mutuelle? Chassez ces vilaines idées ; ayez foi en nous deiix, comme nous avons foi en vous.

Ah! la triste chose que votre affaire, mon ami, non pour vous, mais pour eux. Vos amis d'hier, ceux-là dont vous me parliez, je me souviens, avec toute la chaleur de votre cœur, ceux-là qui avaient, il n'y a pas quelques jours, leur main dans la vôtre, — ainsi tournés contre vous, furieux et aboyants... Vous voulez vous rebattre, me dites-vous... Je vous plains, mon cher Aurélien, pour toutes ces choses qui ser aient de grands ennuis, si elles n'étaient de grandes fièvres et de grands dégoûts, hélas !...

Et, — l'étrange chose! — vos Esprits malades sont toujours à la vitrine, en une pose placide et coquette ; ils semblent toujours un de ces jolis romans roses, qui dérident les cœurs de femmes, en les loisirs de leurs amours, leur couverture hortensia ne ne s'est pas ensanglantée le moins du monde, et ils ne disent rien de vos égratignures au passant, qui regarde bêtement.

Je crois que les femmes ont une âme. Pendant que vous vous battiez là-bas, une femme se risquant, est venue chez moi : mille fois elle a tourné et retourné entre ses mains — fort belles — ce livre fait des larmes joyeuses de votre amour ; elle me l'enviait, elle me le mendiait sans me le demander, elle l'eût emporté, si vous n'aviez mis mon nom à la première page... On est méchant parfois, je n'ai pas voulu déchirer la dédicace.

Je voudrais vous distraire mon ami, et je n'ai rien à vous dire. Bourdilliat m'a annoncé que vous vous vendiez bien. Et c'est tout.

Je n'ai pas besoin de vous dire qu'Edmond et moi, attendons de vous une grande et longue lettre, avant la fin de la semaine. Que n'êtes-vous ici ? Je suis inquiet de vous là-bas, au milieu de tant de petites jalousies et de tant de grosses lâchetés.

Écrivez-nous vite.

Votre ami,

J. DE GONCOURT

A LOUIS PASSY

9 septembre 1855.

i° Jon livre est relié. Je ne l'ai pas encore, mais je l'ai vu et je l'attends d'un jour à l'autre. Je te l'apporterai.

2° Je n'ai pu encore avoir que des renseignements de seconde main sur la réédition du Corneille-Taschereau. L'opinion générale est qu'elle ne contiendra pas ou peu de documents nouveaux. Au reste elle va paraître d'un jour à l'autre, car elle est portée comme parue sur le dernier catalogue Jannet. Inutile de te dire, que si elle paraît avant le 18, nous arrivons ensemble, elle et nous.

Tu vois que nous sommes gens de parole : nous t'avons menacé de venir, nous venons. Grand merci de nous recevoir et ne te gêne pas. Ne nous fais pas construire une galerie d'Apollon pour nous loger. Tu ne doutes pas, n'est-ce pas, de tout le plaisir que je vais avoir à me ressouvenir sur place. Quelle joie c'était ! quels jeux et quelles parties ! Je crois que ces années-là sont irretrouvables. Donc, nous partons le 48 à une heure. Du reste, je t'écrirai un ou deux jours d'avance, pour te provenir définitivement. Edmond est enrhumé comme un bœuf. Moi j'ai eu la joue

comme un melon, j'ai rencontré un mal de dents : une vilaine connaissance. Un sicaire vil, mais myope, a tiré sur l'Empereur, on dit Jérôme blessé à la tête.

Rappelle-nous, Edmond et moi, au bon souvenir de ton père et de ta mère ; je serre la main à Blanche, — Mme Pinchon a-t-elle repris sa bonne santé? êt quant à toi, mon ami, je t'embrasse.

Jules.

P. S. Le jour où nous avons été jugés en correctionnelle, un petit homme, tout jeune et tout maigre, fut jugé avant nous. Je le vois avec son air parfaitement insouciant. Je l'entends avec sa voix nette. Il avait condamné l'Empereur à mort et il avait envoyé sa condamnation à toutes les ambassades. M. Legonidec psalmodia quelque chose : le petit jeune homme était condamné à trois ans de prison. C'est le Bellemare qui vient de tirer sur l'Empereur.

A AURÉLIEN SCHOLL

4 octobre 55.

Mon cher ami, vous me dites que nous causerons de tout cela. Mais quand ? Venez-vous ce mois-ci ? L'autre mois, le mois prochain, vous risquez fort de trouver envolés vos amis de la rue Saint-Georges. Eh oui, décidément ils s'en vont. Ils s'en vont parce qu'ils s'ennuient, parce que la patrie leur porte sur les nerfs, parce qu'ils ont une nostalgie à rebours, parce qu'ils ont grand besoin de rompre avec leur ruisseau et leur Paris, cinq ou six mois. Les vieilles et bonnes gens ont beau nous dire que nous allons en Italie chercher les brigands et le choléra; je crois, entre nous, que ces deux blagues-là sont une invention des journaux, en remplacement du serpent de mer.

— Et puis, ma foi, nous buvons au hasard. C'est le seul Dieu qui fasse des miracles !

Vous voilà, il me semble, un peu hors de tracas. Que devenez-vous? que faites-vous? que pensez-vous?

— et qu'écrivez-vous? ou que n'écrivez-vous pas? Voulez-vous notre confession contre la vôtre?

Nous revenons d'un excellent château, d'un château bourgeois qui tient tous les souvenirs et toutes les joies de mon enfance. Nous y avons gaiement et heu-

reusement passé quinze jours, dans les plus belles verdures du monde, dans des causeries familières, dans de vieux livres, devisant et nous taisant, libres comme Pair, entourés de jeunesse, de gaieté et de beaux yeux... A propos de beaux yeux, je vous jure, que vos initiales me sont un logogriphe; il faudra, mon cher Don Juan, me donner la clef.

Et puis nos Légendes 1 sont décidément sous presse, je viens de corriger la première feuille ce soir.

Et puis encore, voilà un grand mois que nous travaillons piano à une petite chose, trois fois grosse comme la Lorette, et qui s'appellera, s'il plaît à Dieu : les Actrices.

Voilà tout notre actif. Rien de neuf ici. Des livres qui se vendent, on ne sait à qui; des hommes de lettres qui continuent à vivre, on ne sait comment; des volumes grand in-8° que la Librairie Nouvelle met à trois francs, on ne sait pourquoi; un tas d'à-propos sur les zouaves, sur Malakoff, etc., qui se débitent on ne sait à combien; — enfin le plus beau moment qui soit pour avoir vingt mille livres de rente, et tirer son esprit à 30 exemplaires.

Venez mon ami, nous serrer la main avant notre départ, et nous partirons de meilleur cœur.

A vous et tout à vous,

Jules de Concourt.

1. Volume paru en 1856 sous le titre : Une Voiture de masques.

A AURÉLIEN SCHOLL

Octobre 55.

Savez-vous à quoi ressemblent vos lettres, mon ami? A des pages déchirées çà et là dans le plus romanesque des romans, ou plutôt c'est le sommaire de vos aventures que vous m'envoyez. Vous le savez, mon ami, ce qu'il me faudrait pour m'y retrouver; il me faudrait le héros, et quelques bonnes soirées, et de longues confidences, et bien des pipes fumées ensemble. Vous me diriez la Justice et les coulisses de la justice, l'Envie et ses menées, l'Amour et les échelles de soie de l'amour. Le destin jaloux nous envie ces loisirs heureux, et sans doute cela demandera une année, pour que vous vous récitiez à nous.

Mais il faut que vous dédommagiez notre amitié curieuse; écrivez-nous beaucoup et longuement. Ecrivez-nous vos humeurs et le pouls de votre imagination, et le battement de vos tendresses, et le bulletin de votre esprit, et le journal de votre cœur, — si esprit et cœur ne font pas maintenant chez vous, ménage ensemble. Vous savez que notre discrétion ferme à clef.

Voyez un peu : je ne sais pas seulement combien vous avez de jours de prison sur le dos I J'ai été feuilleter la Gazette des Tribunaux du mois. Je ne sais

pourquoi votre affaire brille par son absence. — Ah! J'ai rencontré au cabinet de lecture qui m'a parlé de votre affaire, avec une prudence diplomatique.

Travaillez- vous ? Vous êtes bien capable de vous reposer après tant d'ennuis; vous devez faire tour à tour, je vois ça d'ici, l'hercule et le lézard; ce qui n'empêche pas que vous devez un pendant à vos Esprits malades, et que si vous étiez raisonnable, vous viendriez bien vite lever un éditeur, pendant que votre affaire est encore chaude. Vous avez un scandale entre les mains : si vous n'en faites pas un succès, vous êtes un — amoureux.

Quoi de neuf pour nous, mon ami! Rien. — Notre vie est un gentil petit néant, où les heures tombent sans bruit, l'une après l'autre, d'un coucou endormi. Nons nous écoutons vivre, et nous péchons tranquillement des idées à la ligne. Nous avons découvert que le Champagne était la sauce du faisan, et que le meilleur moyen de rêver était de dormir. Nous remettons l'ambition à demain, et nous faisons nos malles, sans

hâte, pour aller voir cette fille bien plus f que Cuné-

gonde — les Bulgares ne sont pas comparables aux Anglais : — l'Italie.

Ah! j'ai brisé une chaîne à peu près comme un porteur d'eau romprait avec une connaissance. Dieu vous préserve des fidélités poussées jusqu'à la persécution !

Je n'ai vu personne de notre monde, tous ces mois-ci. Les hommes de lettres ne sont pas encore revenus de leurs châteaux. Ainsi nulle nouvelle. Vous savez que la Revue de Véron est une blague.

Au moins faites-nous de ces vers « que vous savez si bien conter? » cher poète du spleen! Non, c'est

très vilain, et vous mériteriez de n'être pas embrassé par vos amis.

Jules de G.

Vous aurez à prendre chez Dentu, quand vous viendrez à Paris, nos légendes dont le titre définitif est une Voiture de masques et nos Actrices : l'affaire s'est faite.

A GEORGES DUPLESSIS

Venise, 8 décembre 1855.

Mon cher ami,

Vous gardez des Canalette. Eh! bien, je vis depuis huit jours dans ses eaux-fortes. Il est positif qu'il est un coin du monde, où les omnibus vont sur l'eau, où les Véronèse ne se comptent pas, où le cheval est un mythe, la gondole une vérité, et le conseil des Dix un fait historique. Un beau soleil, une table d'hôte d'horlogers suisses, trois fenêtres qui me régalent, du matin au soir, de trois magnifiques toiles de Ziem,mapipe, du tabac turc, du vin de Chypre, d'heureuses digestions, des pensées bleues comme le Lido, tout cela nous fait heureux et paresseux comme des lézards. Voulezvous que je vous dise le nombre des ponts de Venise ? je n'en sais rien ! S'il y a des documents sur Bosse, je m'en informerai! Et si les filles fument du maryland? j'en doute! — Tenez! je vous invite à boire deux verres de vin de Sauterne, rue Saint-Georges, le 1er mai. Je vous dirai des volumes, donc je ne vous les écrispas.

Je vous supplie, au nom de nous deux, de nous écrire quatre grandes pages, d'ici au 25 décembre : Florence, poste restante. Dites-nous s'il y a encore un

Paris, des Parisiens, des Parisiennes, une bibliothèque, des imbéciles qui font des livres, des niais qui les lisent, et de plus niais qui en parlent. — Allezvous toujours mieux — ou bien? Jannet a-t-il passé le Rubicon de l'annonce ? X, vous emprunte-t-il toujours de l'argent, Vdes documents? Dites à Deveria que les lithographies des Fêtes galantes de la Renaissance ornent l'Italie, du Simplon jusqu'à Venise. — Nous allons chercher la Rosalba \ mais comme c'est imprimé à Venise, ce ne doit être trouvable qu'à Paris.

Y a-t-il toujours des désœuvrés qui viennent vous déranger à votre comptoir 2 pour vous demander que vous leur montriez des images?

Le boulevard n'est pas mort, n'est-ce pas? ni M. Taschereau, ni votre premier amour, ni le Journal de Wille 3, ni le Prado, ni l'Odéon, ni le cigare à cinq sous, ni le bourgogne, ni ïAthenœum, ni Rose, ni vous, ni le cabaret Bonvin, ni le public, ni Dumoulin, ni la gloire de l'armée frrrrrançaise.

Ma police m'apprend que le cœur de Mlle C... L... a reçu, à Bordeaux, les gens sans cérémonie?

Quatre pages de nouvelles sous quinze jours à Florence, poste restante, ou vous risquez d'avoir deux amis qui ne sauront plus leur pays, ni la rue de Richelieu. A vous de tout cœur jusque-là

Jules.

1. Le livre publié à Venise, nella Stamperia Coleti, et intitulé Diario Degli anni MDCCXX e MDGCXXI, Scritto di propria mano in Parigi da Rosalba Carriera, illustrato e pyblicato dal signor Giovanni Vianelli, 1793.

2. Le bureau de Duplessis du cabinet des Estampes, à la Bibliothèque nationale.

3. Mémoires et Journal de Jean-Georges Wille, publiés en collaboration avec Duplessis, chez Jules Renouard, en 1857.

Parme, 28 décembre 1855.

Je vous jure sur l'exploitation de l'homme par l'homme, que je n'ai pu vous écrire ni du lac de Corne, ni de la belle Venise. Autant presque aurait valu, n'est-ce pas, mon cher Gavarni, vous dater ma lettre de Montmorency? Venise, hein Venise? Vous avouer qu'on y est et qu'on y reste dans cette capitale de la barcarolle et de l'opéra-comique, dans les Etats de Bouchardy et de M. Scribe, dans le rêve des collégiens, des filles et des agents de change poitrinaires, en plein Pont des Soupirs, quoi! Le courage m'a manqué1.

Mais aujourd'hui, mon ami, que je suis dans une ville qui n'a été mise ni en musique, ni en drame, dans une ville honnête, provinciale, sans histoire, sans gondoles et sans roman, dans une rue qui est fort loin de la rue Vivienne, et où les bonnetiers n'ont pas encore de maisons de campagne, dans une ville où les Anglais se comptent et où les chiens même ne font que passer, — je vous écris bravement.

Ah ! Gavarni. Il n'y a aucune chance pour que je devienne jamais duc de Parme, etc'est dommage ! UnEtat

\. Passage ironique, moquant les injustices de la pensée de- Gavarni, sur Venise.

grand comme une nappe, une capitale qui a plus d'une rue, un théâtre qui a un répertoire, et un gouvernement qui a cinq ministres, carrés de tour, — etj'oubliais mon armée, une armée qui manœuvrerait hardiment sur une lable de cent couverts. Comprenez-vous quelle jolie position sociale? Régner, sans que le monde vous regarde, et gouverner sans être obligé de lire le journal ! Tans pis, je pressurerais mes peuples, quand j'aurais envie de boire une bouteille de bordeaux! J'ai longtemps cherché comment je pourrais vous arracher à Auteuil. J'ai trouvé; je vous nommerais mon ministre des terrassements. De la moitié de mes États vous feriez un jeu de ballon, et de l'autre un jeu de boules, et du reste un labyrinthe!

Florence, 3 janvier 1856.

J'en étais là, mon ami, j'allais finir ma lettre, la cacheter, la mettre à la poste quand. . . crac, je me mets à avoir un sacré mal de dents (sacré n'est pas de trop), lequel mal, non content de m'ôter l'usage de la plume et du papier à lettres, me révèle que je passe le chameau en sobriété, et qu'un homme peut vivre, marcher, voir et voyager 36 heures en diligence, sans manger autre chose que deux tasses de café par jour, — pendant cinq jours.

Et me voici obligé — c'était écrit — de causer avec vous d'une ville qui est un lieu commun, une grande route, une auberge, un nid d'Anglais, bref une ville où il y a de gros bouquets de camélias dans les lieux. Il n'aurait plus manqué que d'avoir une aventure de brigands, de Bologne ici, j'aurais presque autant aimé

vous raconter une séduction d'Italienne, dans un coupé de diligence.

Croiriez-vous que les deux ours que vous savez, ont mis des chapeaux noirs sérieux, et ont été dans le monde? Croiriez-vous que les Italiens valent mieux que leur réputation, et qu'ils ne font guère plus de gestes que Beauvalet, et qu'ils ne parlent jamais plus de trois à la fois ? Croiriez-vous que les filles de Venise ont des volants comme à Habille, que l'Arno est un fleuve qui monte quand on pisse dedans, et qu'ils n'ont point encore découvert une mine de vin de Bourgogne, dans la patrie du Falerne — ce qui est triste? Je vous garde deux pages de : « Croiriezvous? » pour mon retour.

Que faites-vous, cher Auteuillois (ça se dit-il)? Travaillez-vous sur un grand vilain tableau carré à mettre du blanc sur du noir, ou sur une belle petite pierre à mettre du noir sur du blanc? Lavez-vous à grande eau du papier écolier? Êtes-vous dans le fusain jusqu'au poignet? Les Contemporains dorment-ils, le nez au mur, ou les avez-vous réveillés ? Et le portrait de Balzac 1 , quand l'aurons-nous ? Mais « on n'est pas partout». Où êtes-vous?

Il a beaucoup neigé ici. Les Italiens qui ont l'amourpropre de leur soleil, attendent patiemment l'été, sans transiger avec la cheminée. ■ — les deux mains sur des gueux. Qu'avez-vous au Point-du-Jour? La Sibérie? Avouez que vous pensez plus à vos camélias qu'à mes engelures? J'ai pensé à vos cyprès tout avant-hier,

*. Un petit portrait sur pied de Balzac, une tentative à l'eauforte, une merveille de travail à la pointe sur cuivre, qui a été perdu à la morsure.

c'est l'enfant gâté des jardins de toute la campagne de Florence.

Avez-vous vu quelqu'un? . . .Nadar est-il millionnaire? Le farouche Leroy s'occupe-t-il toujours à couper des cheveux sur un fond de chaudron? Rappelez-nous au souvenir de Forgues, si vous le voyez, et dites-lui que nous avons fait sa commission de photographies à Venise. Et Nanteuil, qui nous avait parlé vaguement de nous rejoindre en Italie? Quelles nouvelles? Répondez-nous, si vous nous aimez un peu. Répondeznous, répondez à des malheureux qui sont à deux mille lieues du monde, de la rue Saint-Georges, de la route de Versailles, d'eux-mêmes et de vous.

Notre adresse : Poste restante à Florence. Toscane.

Je vous donne jusqu'au 15; mais plus tôt que plus tard : nous serions partis. Les facteurs de l'endroit jouiraient d'un autographe, ce qui est abusif.

Ah! je vous la souhaite bonne et heureuse. Ne vous engagez pas à dîner pour tout le mois de mai. Réservez-nous un jour, — qu'on se donne une petite touche.

Edmond et moi embrassons le gamin.

Votre Littreboit.

Répondez-nous et pensez à nous parler beaucoup de vous et un peu de vos pinceaux. Et Monnier, à propos de vos pinceaux?

Nous partons vers le 22 pour Rome. Si vous aviez l'infamie d'oublier de m'écrire avant le 15, remettez la chose à Rome, poste restante.

Malgré vos préventions contre Venise, Edmond aurait donné gros, pour vous tenir à un dîner étrange, que le chirurgien de l'hôpital nous a fait faire dans le Ganarreggio — le Saint-Gilles de l'endroit. Ah ! aht

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