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A ARMAND BASCHET

Rome, mars 4856.

Mon cher ami,

Henri Heine est mort. C'est une grande mort. Mieux eût valu dans la fosse tout le cortège — que le cortège. Je n'aperçois que des nains pour tendre l'arc d'Ulysse.

Je vois que vous êtes toujours le véritable ambassadeur de France à Venise : le chargé (d'affaires) de notre politesse et de notre mondanité. C'est une très jolie place qui ne vous coûte que de l'esprit, des visites et des gants. Vous êtes un homme heureux. Je ne sais le nom de votre marraine : en tout cas c'était une bonne étoile.

Dites que la petite bande rouge est la dame de compagnie de mon cœur. — J'ai dû lire cette phrase dans une mandoline. — Il n'y a de beau en ce monde que les romans qui ne finissent pas. Dites encore à la chère personne, que deux pensées qui s'embrassent, sans le savoir, et qui s'aiment, sans se le dire, sont la plus tendre des communions, — et que le souvenir d'une seconde, vous joue, je ne sais où, en vous-même,

J2i LETTRES DE JULES DE CONCOURT

de petites symphonies sans paroles, qui donnent, pendant des heures, le bal aux idées roses et bleues.

Nous avons passé le carnaval à Florence. Racontezmoi celui de Venise. Nous avons songé, tout un jour, et du plus grand de notre sérieux, à aller faire les fous avec vous, sur la place Saint-Marc, pendant la semaine sainte de la folie. Elle aurait été bien étonnée de nous trouver sur la place Saint-Marc, un an d'avance. Nous avons manqué de courage, et puis nous nous sommes repentis d'avoir manqué de courage.

Jamais nous ne nous sommes trouvés aussi loin de Paris qu'ici. Cela tient peut-être à ce que nos lettres de Paris nous apprennent des articles, à nous consacrés, que nous ne pouvons lire. A grand'peine. nous nous sommes procuré un Moniteur qui fait à notre Directoire 1 plus de place qu'à celui de Barante. Il y a, paraît-il, une véritable croisade contre la Fantaisie. On nous fait l'honneur de nous porter les plus grands coups, comme à ses porte-drapeaux^ et on nous loge, en grande pompe de critiques, à Bicêtre,, n° 1. Savezvous ce que je pense de cela? J'en suis enchanté. Les attaques, c'est le succès en creux : il ne faut que du temps pour le relief. Scholl vient encore de se battre "avec un écrivain du Figaro, nommé Louis Goudall. L'épée de son adversaire s'est brisée,, et je ne sache plus, comme je lui écris, un critique qui osera parler de lui. C'est décidément le dernier des Maugiron, — et toujours un chaud et un excellent ami.

Vous ne me soufflez pas un mot du bon docteur Callegari ? Quand vous le verrez, dites-lui mille choses de notre part à nous tous. Nous comptons sur lui

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