Le collectionneur d'autographes
A AURÉLIEN SC110LL1
42 octobre (1856).
J'étais sorti pour vingt jours, quand votre lettre est tombée chez moi. Voilà le pourquoi de mon silence, mon cher ami. Comme je partais, j'ai rencontré Alfred Busquet, qui m'a appris que vous étiez reçu de la Société des gens de lettres, ce que vous savez sans doute. Hier au soir, il m'a été révélé par Duplessis, que votre recours avait été remis par la Société, que du ministère l'on avait demandé un rapport au parquet de Bordeaux, que la réponse avait été défavorable 2.
Votre plus grand crime aux yeux du parquet, es1, à ce qu'il paraît, quand vous pourriez vivre dans votre famille, bourgeoisement, honnêtement et prudhommesquement — d'avoir été courir Paris, le bruit, les aventures, la fortune et le scandale des lettres. Je ne commente pas ceci. J'ignorais l'existence d'une muraille de la Chine morale entre la province et Paris. Voici toutes mes nouvelles, mon ami; pardonnez-moi
1. La lettre est adressée, place de la Calandre, n° 16, à Gand.
2. Il s'agissait d'un mois de prison auquel Scholl avait été condamné par le tribunal de Bordeaux à la suite d'un duel, et dont la Société des gens de lettres demandait la remise.
de n'en savoir pas de meilleures ni de plus précises.
Je vous lis, el je suis heureux de vous lire, parce que c'est une façon de causer avec votre esprit, que j'aime comme votre cœur, de tout mon cœur.
Où êtes-vous? Êtes-vous à Gand? Courez-vous la Belgique? Vous me semblez en veine de travail, tant mieux. Poussez-vous avec courage dans quelque grande machine; oubliez avec la plume. Faites-vous un beau jardin d'imagination, déliez-vous de votre vie le plus possible, vivez un roman que vous écrirez. Je crois que c'est une providence, que nous autres malades, maudits et meurtris, nous puissions, audessus des choses et des faits, monter et nous asseoir dans une œuvre, un rêve, un château en feuilleton fait de musique et de mots, et peuplé d'idées volantes... Mais le diable est de mettre l'échelle !
D'où nous venons? De vingt jours heureux, tout heureux, bercés doucement, sans une heure longue, et après lesquels, si l'on était sage, il faudrait jeter son anneau dans la mer. Mais qui le jette? Toutes les caresses de la nature, des arbres, de l'eau, du bleu au ciel, de la vie à tout bout de vue, des pelouses pleines de vaches; une large et grande maison, royalement bourgeoise; un beau train sans bruit, sans exigences; des vieillards qui ne boudent pas et vous encouragent à être jeunes; du monde, mais intime, à huis clos, avec mille ententes charmantes et des complicités de goût de tous les côtés de l'esprit; une jeune fille — un garçon avec des grâces de femme — et qui est bien, après vous, le meilleur de nos amis; un je ne sais quoi dans l'air de doux, et de gai, et de vibrant, qui vous met le cœur en une joie paresseuse et épanouie; bref, le meilleur des loisirs, un para-
dis tranquille et familier, où Pétrus eût guéri de la lycanthropie, et où, vos serviteurs ont guéri de l'ennui
— jusqu'à demain.
Ah ! qui nous a enlevés et menés au Moulin-Rouge, la veille de notre départ? A.... le millionnaire! Étourdi, ahuri de sa fortune, la palpant, l'auscultant, la faisant sonner pour s'en convaincre, foudroyé presque, mal éveillé, et mordant des billets de banque pour toucher et saisir le rêve d'une telle aventure! — Décidément tout arrive.
Je me rappelle, un soir, tous les vœux qui sortaient à flots de la bouche d'A.... Cristaux, linge de Saxe, bougies roses : toutes les joies- des yeux et des sens délicats ! Il les tient, il nage en ces espoirs inespérés
— et voilà bien des créanciers étonnés.
A bientôt.
Vos amis !
Jules.
A AURÉLIEN SGHOLL
Veille de Noël, 56.
Mon cher Aurélien.
J'ai rêvé cette nuit que j'allais vous retrouver en prison. J'avais un mois, pour avoir souffleté un monsieur que je ne connaissais pas. Je vois la porte de la prison, mes camarades — et votre accueil, mon ami. Je n'ai rien souffleté cependant hier soir, et c'est vous, Dieu merci, qui viendrez me retrouver.
Soyez parfaitement tranquille sur la correspon dance. Elle est en des mains qui ne lâchent pas.
Vous êtes pis que triste : découragé. — Pourquoi? — Quelles nouvelles avez-vous — de vous? Moi, hélas ! je n'en ai aucune. Comment s'est passé votre écrouement? Vous ne me dites rien de cela... Vous êtes en prison; je suis libre : il m'est bien difficile de vous consoler. Je ne sais pas même une anecdote qui puisse vous faire rire, un ridicule tout neuf à vous envoyer tout vif. Nous tenons le feu : le ciel est gris, d'un gris d'ennui, et nous nous faisons prisonniers, sur parole, de cinq gros actes... Le ciel les bénisse !
Travaillez-vous? L'esprit peut-il se promener sous des barreaux. Les heures doivent vous sembler traî-
nées par des tortues, et le vieux Temps sans ailes, un paralytique.
Vous en avez vraiment trop en ce moment. Vos mauvais destins se cotisent, mon pauvre ami; il y a de vilaines débâcles d'ennuis, comme cela, dans la vie de tous, mais le beau temps, les heures libres, les causeries de la rue Lepelletier, les espérances roses, les rêves du lendemain et Busquet, reviendront. Oui, nous aurons encore le plaisir de siffler les plates gens et les plates phrases, les manques d'honneur et les fautes d'orthographe, et les parades solennelles et les parodies graves... Vous ressusciterez parce que vous n'êtes point mort, et ce sera un fort bel alléluia que nous chanterons, à trois verres, rue Saint-Georges.
Monselet a entamé la liste S, mais vous n'y êtes pas encore. Aussitôt votre profil paru, je vous enverrai à vous-même, égratigné ou caressé.
Th. Gautier m'a beaucoup remercié d'un article de Y Eclair: une reconnaissance qui met, comme vous voyez, quelques années à aboutir... Enfin, mieux vaut tard...
Faut-il vous dire cela à vous, pauvre Tantale? Je monte faire réveillon, demain, chez une dame, par le plus mystérieux escalier, un escalier de roman. Priez Dieu que je n'en redescende pas par une échelle de corde.
Vous permettrez que je me remette à une sacrée scène, une grande diablesse de scène, où le public doit être violé.
A ces jours-ci, une grande lettre.
Tout et tout à vous tous les deux, Jules
A GAVARNI
(Hiver 1857).
Ah çà! pas de bêtises, mon cher ami. Faut, mais faut vraiment, que vous veniez manger la soupe chez les deux frères, mercredi. — Vous dînerez avec H. Monnier. — On ne se voit plus, cristi ! — C'est pas notre faute, nous piochons, et vous aussi, n'est-ce pas? — Alors n'y a pas de coupables ! — Très bien.
— Mais si vous ne venez pas, mercredi, rompre le sel et le pudding, et fumer le calumet de la rue Saint- Georges, je ne vous salue plus ! — Nous comptons sur vous ! — Vous venez ? — Et ne prêtez pas votre appétit d'ici là. — Allons, dites tout de suite que vous venez !
— Et vous verrez l'effet de Vireloque1 dans la salle à manger. — M. Jean n'a pas besoin que je l'assure de mon respect et de mes compliments. Monsieur son père se rendra mercredi avec M. Jean, s'il n'est pas enrhumé, au chemin de fer d'Auteuil, et de là, rue Lazare, Georges-Street, 43, où il trouvera du feu, deux amis et un homme d'esprit.
\. Nous venions d'acheter, chez Beugnet, le Vireloque, cette puissante aquarelle, lavée sur une préparation fusinée.
Voilà votre ordre de service et pas d'observation. Signé : le capitaine Littreboit,
pour le major Edmond qui fume sa pipe dans le coin 1
\. Voici une autre lettre dans le même genre, et je crois du même temps.
Mercredi soir.
Mosieu et ami,
MM. Edmond et Jules, hommes de lettres ayant beaucoup d'ouvrage, et ne pouvant disposer, dans leur sacrée semaine, de deux heures pour aller vous donner une poignée de main, vous invitent vous, mon cher Gavarni, et monsieur votre présomptif, à dîner cheu nous, mardi. Pas d'excuses. Nous comptons sur vous.
Cette fête de famille sera charmante, le festin enjoué, la conversation délicate. On n'allumera pas le lustre. Mais M. et Mme Leroy, le ménage de la bonne enfance, orneront la salle du festin. Et puis il y aura peut-être de l'homard ! On ne sait pas ! Les sacrifices ne me coûtent rien, puisque je retrouve un ami si fidèle. Assez de bêtises ! Est-il vrai que Lemercier vous ait mal tiré vos Contemporains?.,.
A GAVARNI
• Château de Croissy, samedi (juin 57). Mon ami,
Nous n'osons toucher à votre douleur1. Nous vous serrons tous les deux la main.
Dans une semaine, notre première visite sera pour vous.
Nous vous embrassons.
Jules.
i. Gavarni avait perdu, le 17 juin, Jean, son fils bien-aimé.
A AURÉLIEN SCHOLL
(Novembre 1857).
Mon cher ami,
Grand merci de votre poignée de main. Nous sommes dans la plus bête des positions. Nous attendons sans espérer. Mario, Saint-Victor, Aubryet ont été charmants. Les réclames sont parties sur toute la ligne, avec un ensemble qui nous a étonnés. C'est la première fois que ça leur arrive. La Presse et les Débats nous ont annoncés reçus i. Tout cela est un rêve, et c'est toujours le contraire des rêves qui arrive. Enfin, nos ennemis l'auront peut-être cru, c'est toujours cela.
Quand nous revenez-vous? Vous nous manquez. Vouloir, oui mon ami, vouloir, tout est là !
Il est deux heures. Bonsoir et à bientôt une lettre.
A vous et bien à vous,
Jules.
1. Il s'agissait de la pièce des Hommes de lettres, présentée au Vaudeville, et que M. de Beaufort refusait. Et de la pièce que nous jetions au feu, nous tirions le roman des Hommes de lettres, intitulé plus tard Charles Demailly.
A CHARLES EDMOND
13 mars 58.
Cher monsieur, Merci et grand merci.
Nos illusions sont dans le passé, vos religions sont dans l'avenir; mais si loin que soient vos dieux des nôtres, il y aura toujours une patrie commune, où nos «sprits se serreront la main, une certaine Jérusalem de libres et nobles idées, où nous chercherons ensemble la consolation et le courage.
Voilà pourquoi, cher monsieur, vous aviez deux amis avant d'avoir deux obligés.
J. de G.
A CHARLES EDMOND
Croissy, 9 juillet 58.
Mon cher ami,
Nous vous devons les plus charmantes soirées de notre été; et c'est au nom de nos dettes, et presque sans honte, que nous venons vous demander la permission de vous devoir encore un peu plus.
Pouvez-vous — nous vous connaissons, et ne vous demandons pas, voulez-vous — pouvez-vous nous annoncer notre Marie- Antoinette, en quelques lignes, dans les faits divers de la Presse ?
Ceci demandé, que devenez-vous? Comment se porte Bellevue? Le petit lapin, qui jouait sur la table, est-il aujourd'hui majeur, c'est-à-dire gibier à gibelotte? Et le verger? Et « les vignes? » Nous demandons tout cela à notre hôtesse. Nous voulions vous le demander à vous hier matin, en passant à Paris, mais le cousin du maréchal Magnan (le portier de Charles Edmond) nous a affirmé que vous étiez sorti. Nous revenons, Dieu merci, à la fin du mois, et tâcherons de réparer tout cela.
Une bonne poignée de main de tout cœur et à bientôt.
J. de G.