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A MONSIEUR LE RÉDACTEUR EN CHEF DES DÉBATS

(31 janvier 4860).

Monsieur le rédacteur,

Permettez-nous de répondre quelques mots à l'article qu'a bien voulu consacrer à notre livre : les Hommes de lettres, un critique dont les sévérités honorent une œuvre, et dont nous étions déjà les très obligés, M. Jules Janin.

Le feuilleton du Journal des Débats, du 30 janvier, pourrait donner à croire que notre livre ne montre •que les misères des lettres, les fanges des corruptions, les visions malsaines, les perfidies et les trahisons de la plume de fer.

Notre livre, notre conscience nous en rend témoignage, n'est point cette œuvre amère, sans pitié et sans consolation. S'il touche aux choses qui déshonorent le métier des lettres, aux hommes qui le compromettent, il parle aussi des nobles passions et des généreux esprits qui l'ennoblissent. S'il est brutal pour les scandales et les bassesses, il a des saluts pour les grandeurs, les dévouements, les héroïsmes silen-

•eieux, les vertus méconnues du monde des lettres. S'il humilie les suivants et les mercenaires de l'armée, il en glorifie les porle-drapeaux et les soldats. Et par cette opposition des scènes et des personnages de leur roman, les auteurs sont loin de croire qu'ils ont diminué l'honneur de ce grand corps des lettres, auquel ils se font gloire d'appartenir 4.

1. Qu'on me permettê de donner sur ce livre une lettre inédite de Mmc Sand, des plus curieuses.

Messieurs, je ne vous connais pas. Je suis une sauvage. J'ai tourné au paysan du Danube, moins la mauvaise humeur, sur les bords de l'Indre. Je ne fais pas de compliments. Je ne suis pas même polie. Croyez donc ce que je vous dis. Votre livre est très beau, et vous avez un grand, un énorme talent. Je vous dis cela, ce n'est peut-être pas une preuve, je ne sais pas si je m'y connais. Beaucoup de gens m'ont dit que je n'y connaissais rien Je ne le crois pas, on ne croit jamais cela. Enfin je n'oserais jamais me poser juge. Je vous dis mon impression, ma conviction, prenez-la pour ce qu'elle vaut. Quel affreux monde vous m'avez mis sous les yeux. Est-il réellement comme cela? Je ne le connais pas. Celui de mon temps ne me paraissait pas si-laid. Mais c'est si bien peint, si bien monté, si saisissant que ce doit être vrai. Ce n'est pas gai, par exemple, cette petite églogue. Ah! mon Dieu, les lâches, les imbéciles, les misérables. Quelle satire nerveuse et ferme. Vous avez la main forte et l'indignation éloquente, sans emphase. La Marthe... celle-là, il y en a, je le sais. Elle est fièrement vraie, effrayante. Et la lin de ce malheureux est un cauchemar. Et que de réflexions justes, que de choses senties et bien dites ! Enfin je suis très ■contente, quoique très attristée. C'est vous dire que je n'ai pas lu froidement, et que si j'ai le cœur gros, je n'ai pas l'admiration récalcitrante.

Vous avez fait d'immenses progrès, depuis les premiers ouvrages que j'ai lus de vous, et qui ne me surprennent pas. Je les avais pressentis, ces progrès, et mon petit amour-propre de public est contint d'avoir entrevu votre avenir. Vous en avez encore de cet avenir. Vous simplifierez les moyens et vous mettrez de l'ordre dans cette abondance. C'est la jeune école, je le sais. On veut tout dire, tout décrire, ne pas laisser un brin d'herbe clans l'ombre, compter les festons et les astragales.

Veuillez agréer, monsieur le rédacteur, l'assurance de notre considération la plus distinguée.

Edmond et Jules de Goncourt.

C'est éblouissant, mais parfois ça l'est trop. Vous verrez que vous arriverez à sacrifier comme dans les bons tableaux. Mais rien ne presse, soyez jeune, c'est un bon défaut.

A PA.UL DE SAINT-VICTOR

Bar-sur-Seine, ce 12 juin 60.

Vos amis, mon cher ami, sont dans un pays où la pluie est une distraction : c'est tout vous dire. Ils mènent une vie d'huîtres au soleil,, lisant les Liaisons dangereuses en plein champ, — ce dont les champs sont bien étonnés, — digérant, fumant des pipes qu'ils laissent éteindre, poursuivant sans guère s'essouffler des pensées qu'ils n'attrapent pas, pensant à ceux qui peut-être ne les oublient pas trop, — un peu à Paris et beaucoup à vous.

Je voudrais vous voir ici. Après cela, peut-être n'y aurions-nous point si bien le bonheur des bêtes. Nous causerions et vous nous donneriez, malgré nous, des idées; mais vous vous referiez, vous seriez au vert, vous n'auriez point à rouler le rocher du dimanche, nous recommencerions dans les bois, au bord de l'eau, sous l'ombre des saules, nos promenades de Bellevue. Malheureusement il y a entre Dieu et le feuilletoniste, cette grande différence : le feuilletoniste travaille le septième jour. C'est pourquoi je vous regrette et je vous plains.

Et votre satanée coqueluche? J'espère que c'est fini et que vous avez maintenant une gorge de basse-taille.

Que devenez-vous? Que faites-vous? Nous dessinezvous un grand Bacchus? Et avez-vous fait bien des cornes à ce gros volume des Dionysyaques, qui m'a si fort effrayé, l'autre jour, chez vous? Vous nous devez tous les grands Dieux. Il nous les faut, un jour ou l'autre. Si vous ne refaites pas, en ce siècle, avec votre goût, votre intuition, votre pensée et votre plume, Winckelmann et Boulanger, vous nous ferez maudire vos feuilletons, — ce qui serait, je vous jure, une victoire sur nous-mêmes.

Comment menez-vous la vie? Promenez-vous le soir Claudin au bois de Boulogne? Que devient l'homme à brandebourgs et « son aimable compagne » ? Et puis comment va-t-on, dans un appartement du boulevard Saint-Martin, où l'on doit se reposer maintenant, à moins que l'on ne soit à Montmorency. Je vous prie de ne point nous oublier par là, si Ton veut bien encore penser aux deux frères.

Écrivez-moi tout cela, et comment vous allez, physiquement et moralement. Les lettres sont toujours une petite ville de province, à ce que je suppose. Quelqu'un ou quelque chose y est-il arrivé? Avezvous lu quelques livres qui fortifient ou consolent ou charment? Les vanités sont- elles toujours demigrosses? Et la prose aussi plate? A-t-on trouvé depuis notre départ une épithète ou un grand homme? Y a-t-il quelque immortalité de brochure toute fraîche? Nous sommes exilés, internés. Répondez-nous quelques lignes, ce sera un acte de charité.

Et notre voyage, y pensez-vous 1 ? Je n'ai pas besoin

i. Voyage fait au mois de septembre de la même année, en compagnie de Saint-Victor, avec lequel nous visitions Berlin, Dresde, la Suisse sa-xonne, Nuremberg, etc.

de vous reparler tout le plaisir, que nous nous en promettons. Cela nous était dû de voir Dresde avec vous. J'ai reçu, ces jours-ci, une lettre de Paris qui me fait très fort espérer, espérer autant que je le désire, que vous aurez du rouge à votre boutonnière en août. Je vous conterai cela dans quelques semaines, à notre retour.

Je vous dirai, en fait de nouvelles locales, que « la famille Loyal a emporté toutes les sympathies de notre cité, et que Bar-sur-Seine en gardera un excellent souvenir ». Puisque nous possédons ici un receveur particulier qui a un très joli talent de société. Il accompagne le piano en sifflant, c'est très joli! Quant au type même de Prudhomme, je vous ai déjà dit, je crois, que nous avons le bonheur d'en jouir. C'est un homme qui est venu au monde avec des lunettes d'or : Sa mère avait eu un regard d'opticien. Son dernier mot tout chaud, en parlant d'une lettre brûlée ! — il a dit : « Je Vax vouée à Vulcainl ^

Adieu. Vous voyez que nous vivons dans une singulière planète. Écrivez-nous et vous aurez droit à tout exiger de vos amis.

Jules de Goncourt.

A FLAUBERT

Bar-sur-Seine, ce 16 juin 1860.

Donc nous voici ici. Ne trouvez-vous pas qu'il arrive un moment dans Tannée, où Ton voudrait être légume et se planter pour reverdir. Nous végétons à cœur joie. Nous mangeons, nous faisons des armes dans une grange sur un bon sol battu, nous habitons presque sur l'eau dans un bateau, — voilà pour l'être physique. Pour l'être moral, je ne crois pas que nous ayons pensé à rien qui ressemble à une idée, depuis quinze jours. Gela nous paraît, par instants, un métier héroïque que de s'atteler à une plume. Mettez le soir un lansquenet de famille, et de loin en loin, la lecture d'une page de Pascal ou des Liaisons de Laclos, vous aurez toute notre vie.

A votre tour à présent. Où en êtes-vous? Où en est la reconstruction de votre monde imaginaire et vraisemblable de cette Garthage, dont vous devez nous donner le peuple, les mœurs, les passions, les religions, les femmes, les hommes, les passants et leurs ombres sur les murs. Montez-vous encore la montagne d'un gros chapitre.du milieu? Où bien en êtes-

vous à ce point de l'œuvre où Ton embrasse sa pensée, et on l'on roule la pente avec elle.

Que nous parlez-vous de travailler sur du néant, dans votre lettre. Le vrai néant, mon cher ami, c'est peut-être l'histoire, parce que c'est la mort... Au fond, à la longue, dans l'autopsie du passé, l'imagination prend froid, ainsi que sous un air de cave. Il y a autour de ces mémoires qu'on désemmaillotte, comme une odeur de momies embaumées dans de la poudre à la maréchale... Aussi avons-nous hâte de revenir à l'air, au jour, à la vie — au roman qui est la seule histoire vraie après tout.

De tout cœur,

J. DE GoNCOURT.

A GAVARNI

Lundi (juin 1861)

Monsieur et ami,

Nous sommes toujours, cet autre et moi, chez l'homme qui a été arrêté dans l'astronomie par son ignorance de l'algèbre, et qui fait pipi dans une bouteille. Il est partagé entre le diabète et la comète : ça rime. Nous mangeons, ah — trop — et nous redemandons toujours du pain. Et nous avons des digestions bien laborieuses. Et puis nous faisons de terribles promenades en bateau, d'où nous revenons crottés jusqu'à la nuque et moulus. Et nous dormons comme des petits lapins. Voilà notre caractère!

Figurez-vous que dans le cabinet de l'homme chez qui nous sommes, il y a à côté de la glace, accrochés un poignard de carbonaro et deux seringues à injection... N'est-ce pas que ça fait rêver? Le poignard, illusion de la jeunesse; la seringue, amie des vieilles vessies. Les convictions rouillées et les voies urinaires engravées; carbonaro et diabétique, c'est la vie de l'homme! L'injection de n'importe quoi — doctrines, principes ou vin de Bordeaux — tout est là. Quand je les regarde longtemps, le poignard et les

seringues, il ^me semble voir au clou, les rêves de l'humanité : la politique et l'amour.

Que devenez-vous, mon cher Gavarni. Avez-vous bien travaillé? Est-ce que Gulliver est fini? Et comment va cette petite santé? Est-ce Xi du beau temps pour les arbres verts ? Enfin qu'est-ce qu'on fait à Auteuil. Je sais que vous pensez souvent à nous, et je n'ai pas besoin de vous dire que vous nous revenez, tous les jours, dans la pensée. Tenez je me vois frapper : le beau ténébreux de l'horticulture qui se sauve pour m'annoncer, la salle à manger et les plantes de M. de Belleyme, l'atelier, la poignée de main d'accueil, le chevalet, la boîte à couleurs chargée de petites fioles qui ont des croissants sur la tête, et vous, et tout le monde, et jusqu'aux cigares sur le plateau : cela me repasse dans la tête, et j'y suis. Mais l'ennuyeux est que je n'y suis pas du tout I

Tenez, vous êtes bien gentil, mais entre nous, pas assez pour m'écrire, n'est-ce pas ? Eh bien, si Mlle Aimée était plus gentille que vous, comme je n'en doute pas, elle nous écrirait un petit mot en réponse à cette lettre, qu'elle ne doit pas lire parce qu'elle est inconvenante. Ça la compromettra de nous écrire, et il faut toujours compromettre les dames, ça les oblige. Enfin elle sera bien aimable de prendre la plume ; voilà !

Et Petit, vous a-t-il pincé entre deux déodora — photographie volante? Et puis qui avez-vous vu ces temps-ci ?

Au revoir, monsieur et ami, serrez pour nous la main à votre secrétaire.

Nous sommes vos petits lapins,

LlTTREBOIT.

A FLAUBERT

Bar-sur-Seine, 10 juillet 1861.

Mon cher ami,

Vous avez reçu notre roman 1 qui a fini par paraître.

Quand vous l'aurez lu, nous serions bien heureux d'avoir votre jugement et votre sensation. Nous y tenons d'autant plus, que nous ne savons guère ce que nous avons fait. Ce livre est le plus impersonnel de ceux que nous avons écrits jusqu'ici. Nous l'avons exécuté involontairement, presque fatalement, sous le coup d'impressions qui ont emporté notre plume, en sorte que c'est à peine, si nous en avons conscience. Je vous donne ma parole que je ne sais pas s'il est bon ou mauvais. Il y a des moments, où il nous semble qu'il aurait fallu appeler cela : Un ange sur la terre, et mettre à la place de l'interne, un zouave... Alors l'œuvre eût été complète; le zouave et la sœur de charité, cela eût fait un roman national, populaire comme le chauvinisme et le Dieu des Bonnes-Gens. Voilà le grand écueil du livre, le poncif : la sœur de

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