A ERNEST CHESNEAU
4er septembre 4861.
Monsieur,
Nous venons de lire, en arrivant de la campagne, votre étude sur Gros. Recevez-en nos compliments très sincères. Il nous semble que vous l'avez assis précisément à sa place : c'est une gloire dont vous avez donné la mesure définitive.
Votre page sur l'habit noir nous a charmé. Nous sommes en ce point, comme sur tout le reste, mille fois de votre avis : l'habit noir peut et doit avoir un style : il appelle un peintre, un maître.
Veuillez nous croire, monsieur, vos très obligés et tout dévoués.
E. ET J. DE GONCOURT
A GAVARNI
Arbre vert, fort et vert (for ever) ! (septembre 1861). Mon cher monsieur Gavarni et ami,
Nous revenons et nous repartons. Nous n'avons pas le temps d'aller vous la serrer, c'te main. Nous chargeons nos domestiques d'aller savoir de vos nouvelles, et qu'elles soient bonnes comme eux ; entendez-vous? Nous allons en Ollande par les bords du Rhin *, ce qui n'est pas le chemin, mais ça ne fait rien... Nous reviendrons dans la capitale, vers le 20 du courant, et nous nous empresserons d'aller vous narrer nos aventures, sauf celles à quoi l'honneur des femmes ollandaises y serait intéressé, et que nous ne pourrions pas en parler, sans compromettre les maris qu'elles pourraientprendre plus tard. Nous allons passer, monsieur, à côté de bien des villes de jeux. Mais mon intention est de jouer seulement à Utrecht, parce que c'est une ville, où il me semble qu'on doit jouer sur le velours.
Nous nous rappelons aux meilleurs souvenirs de votre camarade, et nous vous prions d'être auprès de
1. Voyage fait en compagnie de Saint-Victor, sur les bords du Rhin et en Hollande, du 3 au 19 septembre.
vous-même, les interprètes des sentiments respectueux, avec lesquels je me dis passionnément, monsieur et ami, le plus dévoué de vos serviteurs.
LlTTREBOIT ET Gic.
P.-S. Comme je sais que vous avez la rage d'écrire, je vous dispense pour cette fois seulement de me répondre. Vous direz vos sentiments à Rose qui me les enverra parla poste (l'orthographe en sus).
A FLAUBERT
(Décembre 1861).
Mon cher ami,
Comment que ça va, vous et Salambô? J'ai eu d'elle et de vous des nouvelles de bric et de broc. Vous savez que vous devenez à Paris un homme légendaire. Sari lui-même est épouvanté de votre conscience ! On m'a dit — cela me vient de Rouen — que vous aviez défendu à votre domestique de vous parler, les jours ouvriers. Et Suzanne est revenue avec des récits sur « son séjour à Ferney » près Rouen, — des récits à faire avorter un bourgeois.
Sérieusement — et les Delass' Com' à part — où en ètes-vous moralement et matériellement. Aurez-vous fini pour janvier, ou l'horizon fuit-il ? Avez-vous passé
ce grand em qui prend un moment avant d'avoir
terminé un livre? Vous décourager, allons donc ! Si vous n'avez pas un grand, très grand succès, aussi grand que l'autre, mais autre, — il n'y a plus de public. Et il y en a toujours un, quand il y a un livre.
Il n'y a rien de neuf dans cette petite ville de province qu'on appelle Paris. Le Figaro continue à planter
des épingles dans les mollets des gens, et à mettre les idées littéraires en personnalités à la crapaudine. Il y a toujours des gens qui font des courriers de Paris. On parle de mettre une inscription latine sur le tombeau de Murger : si ladite idée se réalise, je me demande comment son ombre, en revenant de la brasserie des Martyrs, pourra retrouver son lit. Sainte- Beuve avec lequel j'ai causé de vous beaucoup, l'autre jour — nous a cités vous et nous, comme des ennemis de Béranger — ce qui ne compromet point, à ce que je crois, notre conscience littéraire. Dennery remplit de sa prose quatre théâtres... Nous avons un Glaudin, retour d'Italie qui revient d'inaugurer un chemin de fer, allant de Rome au libre examen — convoi direct, — lequel Claudin a rapporté des photographies parlées de l'alcôve du roi Victor-Emmanuel.
Pour nous, mon cher ami, si cela vous intéresse, nous sommes enfoncés d'une façon abrutissante dans un gros livre d'histoire l. J'ai même à propos de cela
1. La Femme au xviii6 siècle, parue l'année suivante chez les Fimin Didot. Au sujet de cette «Femme au xvme siècle » qui devait être suivie de I'Homme, I'État, Paris, voici une lettre inédite de Victor Hugo, sortant de la banalité de ses lettres de félicitation littéraire.
Hauteville house.
« Votre plan est beau, messieurs, et une aile de votre quadruple édifice est déjà construite. C'est vraiment une œuvre noble et charmante, d'un attrait extrême. J'ai lu votre livre, je le relirai. Il y a en moi un côté un peu farouche et sévère pour les dominations frivoles du préjugé et de la superstition ; vous ne satisfaites pas toujours ma mauvaise humeur de solitaire contre les méchancetés et les injustices, mais tant pis pour moi ! Pourquoi suis-je âpre comme le rocher où je vis, et amer comme l'eau qui m'isole. Votre affaire à vous, c'est d'être des peintres vrais et fins, des philosophes souriants et en même temps des historiens. Pourquoi exiger l'apôtre ou le prophète,
un service à vous demander. Pourriez-vous par ^ousmeme ou par quelqu'un, me faire copier, à la Bibliothèque de Rouen, deux lettres d'amour de Mme de la Popelinière à Richelieu ? C'est conservé dans le fonds Leber, à la « Correspondance galante de Richelieu » . Il
en a une, où elle dit : « Je voudrois avoir un bras coupé pour vous avoir auprès de moi, » lettre à laquelle je tiendrais surtout. C'est un cri d'amour assez rare au xvine siècle, pour être monté en prose.
Et puis, grande question dominant tout le reste, quand nous arrivez-vous ? Quand va-t-on fumer une pipe sur le divan de cuir du boulevard du Temple, au fond, vous savez? et vous serrer la main, et causer un peu moins froidement et mortement que par lettre.
A vous et bien à vous, mon cher ami. Les deux frères vous embrassent.
Jules de G.
là où l'historien est si complet. Vous avez une grâce exquise, la grâce vraie, celle qui implique force et puissance. Je souffre dans toutes ces femmes charmantes et mutilées dont vous composez magistralement votre grand type de la Femme du XVIIIe siècle. Je lis souvent avec douleur, avec angoisse, vos pages les plus délicates. Je m'écrie, en songeant à toutes ces opprimées des mœurs fausses et des lois iniques : Ubi es, Christe? C'est beau d'éveiller tant de pensées dans une âme, et c'est là le triomphe de votre livre aimable et profond. Continuez cette grande œuvre, honneur de vos esprits et de vos cœurs. Oui, M. Busquet a eu raison de vous dire que je lui ai beaucoup parlé de vous, et vous n'êtes que justes, en m'aimant un peu.
Victor Hugo.
A FLAUBERT
Décembre 4861.
Ah quel homme ou plutôt quel ami vous faites. Vous avez une obligeance à la vapeur. En ouvrant votre paquet, j'ai été honteux, je ne me rappelais pas que ce fût si long, et je croyais vous avoir donné une corvée raisonnable. Mais enfin puisque vous dites que ça ne vous a pas trop embêté de me ramasser « ces vieilles cendres de cœur1 », je veux bien vous croire, et ne pas vous être par trop reconnaissant. Est-ce drôle, hein? dans ce pourri de siècle et si sec, une note comme ça — et du feu !
Passons aux nouvelles, mon cher ami.
D'abord nos lettres se sont croisées. Ce qui est bien gentil de notre part à tous deux. C'est à croire aux escargots sympathiques.
Précisément, pas plus tard qu'hier soir, nous avons vu Lagier, en sortant de dîner chez Gisette — une journée de folie, quoil Vous pensez si nous avons parlé de vous, pendant que l'habilleuse lui flanquait sur la tête un chapeau lampion pur Louis XV, pendant
1. Les « Lettres d'amour de Mme de la Popelinière » ; de la Bibliothèque de Rouen.
qu'elle tenait ses tetons avec une serviette. Elle vous attend comme nous et comme tous vos amis. Mais sapristi, il faut donc attendre jusqu'à la fin de janvier. Ah Salammbô ! Salammbô !
Suite des nouvelles. Mme Sabathier 1 vend tous ses bibelots ce mois-ci. C'est affiché. M. M.... l'a, à peu près, lâchée. La pauvre femme est dans une panne affreuse, elle est obligée de se remettre à peindre en miniature. Gautier a été à Gompiègne, et il en est revenu. La bohème vient de perdre encore un homme de lettres : il s'appelait Guichardet et n'avait rien écrit.
Ces jours-ci, il se réveille avec le delirium. Il croit avoir trop bu la nuit, avoir couru une bordée avec des amis. Ses amis empoignent cette belle illusion et lui disent : « Oui nous avons fait la noce, cette nuit, un peu trop fort... Il faut nous retaper... C'est de la fatigue... Viens avec nous manger une soupe à l'oignon à la Halle! » Et ils l'emmènent dans un fiacre à l'hôpital Necker. Il est allé à la mort comme on va chez Baratte. C'est assez beau de faire avaler l'éternité à un monsieur dans l'idée d'une soupe à l'oignon!
Les Misérables paraîtront décidément, d'après les dernières nouvelles, en février, le jour anniversaire de la publication de Notre-Dame. (Entre parenthèses, je trouve cette machine d'anniversaire assez petite, il me semble voir la chose dans les éphémérides du Siècle de 1961). Je crois que ça paraîtra, deux volumes par deux volumes, je ne sais à quelle distance. Vous me demandez là-dessus mon avis, je ne trouve pas
1. La présidente, la femme à laquelle Gautier a adressé ces belles lettres rabelaisiennes, qu'aucun éditenr n'a osé encore publier.
impudent, mais imprudent de lancer Salammbô dans ce moment-là. Hugo est un terrible accapareur de critiques et de public. Si vous avez le courage d'attendre jusqu'en novembre prochain, le tapage sera fini, et votre succès ne marchera derrière le succès de personne. C'est ce que nous vous voulons. Mais c'est dur. Après ça, nous vous savons une telle patience...
Sur ce, mon cher Flaubert, j'ai à remercier un fort critique de Y Opinion Nationale qui a trouvé dans Philomène des idées transcendantales, et je vous quitte... Demain j'irai à la Bibliothèque et je tâcherai de faire un vrai bouquet de fleurs d'un choix de souffrances de l'agonie par la faim1 — ce qui doit être une bien vilaine mort, quand on n'en a pas pris l'habitude dès l'enfance. Je m'en fais une idée tous les jours avant mes repas.
Nous sommes tous les deux vos vieux et bien amis.
Jules de G.
1. Pour l'épisode de la mort par la faim des mercenaires, dans le défilé, à la fin de Salammbô, Flaubert avait prié l'un de nous, d'aller à l'École de médecine, et dans le volume LXVI de la Bibliothèque, de prendre des notes sur le journal d'un Allemand, qui s'était volontairement laissé mourir de faim.
A GAVARNI
Lundi soir (juin 4862).