‹ LettresChapitre 30 sur 65 · Ernest Chesneau · texte numérisé non relu

Ernest Chesneau

A FLAUBERT

Bar-sur-Seine, ce 7 juillet 1862.

Écrivez-moi ce que vous devenez, mon cher ami. Nous avons besoin de vous, de votre écriture, de votre poignée de main dans une lettre. Nous sommes dans une sous-préfecture bête, au milieu de gens... qui chantent du Béranger et confessent Jouy, — oui, Jouy lui-même, le Jouy de Y Ermite de la Chaussée d'Antin. Je vague dans une bibliothèque, où il y a les œuvres complètes d'Andrieux. Je me sauve dans la campagne, et je trouve que, décidément, c'est ennuyeux comme un paysage

Brusquons ces litanies.

Où êtes-vous? Je vous écris à Croisset à tout hasard. Peut-être êtes-vous à Vichy avec votre mère? Ma lettre en tout cas peut vous attendre . Elle n'est ni une nouvelle, ni une demande, seulement un souvenir, quelque chose qui arrive toujours à temps. Et le polissage de Salammbô, où cela en est-il? C'est vous, mon cher Flaubert, qui auriez bien mieux fait le monde qu'il n'est fait; vous ne vous seriez pas arrêté le septième jour... Quand on nommera un Dieu au suffrage universel, — ce qui ne peut manquer d'arriver, — nous vous donnerons notre voix : vous serez la Conscience.

une religion perdue ou à peu près, par la littérature qui court et qui arrive.

Allons! nous allons joliment remuer cet hiver au tour de votre œuvre. Il nous faut du train, du bruit, de l'honneur autour de votre nom. Cela va purifier l'air, répandre un souffle et fouetter le public

Saint-Victor a fait, ces temps-ci, un article très bien sur le Nirvana.

Bien à vous, Jules de Goncourt.

A PAUL SAINT-VICTOR

42 juillet, 4862.

Mon cher ami,

J'ai rêvé cette nuit de Mlle Claire. C'était un amour. Elle disait des mots de petite personne de dix ans; et elle nous embrassait fort, son grand parrain et moi. Peut-être que c'est là, la façon d'écrire des enfants, il svous envoient une pensée dans un rêve. De la fille îe suis remonté naturellement au père, et me voilà à vous écrire.

Je vous demande pardon de vous parler de vous, mais comme la Presse est, en ce moment, le seul fil qui me rattache à la vie pensante, vous me permettrez de vous dire tout notre goût pour votre Marivaux. Oui, je suis complètement de votre avis, il y a bien du Shakespeare dans toute cette rocaille du cœur. Un souffle de Ce que vous voudrez passe dans les jupes ballonnées de ses héroïnes. Chose étrange! Les deux poètes les plus français du plus français des siècles — Marivaux et Watteau — ont, dans leur grâce légère, je ne sais quoi d'ailé, de volant, de pur dans la coquetterie, d'élyséen dans l'amour, qui les rapproche du grand Maître.

Ne vous semble-t-il pas entendre dans certaines pièces de Shakespeare, le battement de ces ailes de papillon qui frémissent au dos des amours de l'Embarquement pour Cythère?

Malheureusement, vous ne faites pas un feuilleton par jour, je m'en console, en me plongeant dans de la géologie philosophique. Je suis tombé sur deux gros volumes 1 où je m'amuse à regarder la création du monde, à peu près comme un enfant regarderait le bon Dieu, en exercice dans une lanterne magique. Je patauge avec volupté dans le système fort éblouissant, d'un homme fort inconnu, qui fait sortir le monde d'un bouillonnement, d'eau sur du feu.

Par exemple, il m'a gâté le ciel : j'avais toujours regardé les étoiles comme les veilleuses de l'infini; pour lui, ce sont simplement de vieilles planètes qui ont fait leur temps et brûlé leur calorique, des glaciers éclairés par une réfraction, de vieux mondes refroidis, entassés dans les catacombes de l'espace^ s'enfonçant à perte de pensée, sous la voûte, où le soleil pend comme une lampe sépulcrale... C'est le cas de retourner la phrase de Bilboquet : cette pensée est neuve, mais elle n'est pas consolante.

Au fait, il y a des jours où le ciel me semble vieux et l'émail des astres éraillé. Le firmament montre sa trame. On aperçoit des repeints dans des morceaux d'azur. Les frises de l'univers ont un ton pisseux. Le soleil est passé. Dieu me fait l'effet de ces directeurs de théâtre, menacés de faillite, auxquels les fournisseurs ne veulent pins faire crédit et qui réservent au public leur fonds de magasin et leurs vieux ciels. Je

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