A ÉMILE ZOLA
27 février 65.
Monsieur,
Nous venons vous dire cordialement et chaudement : merci, pour l'article dont vous avez honoré notre dernier livre l.
l.Sur ce roman de Gerjiinie Lacerteux, je donne une lettre inédite de Sainte-Beuve, montrant en les dernières années de sa vie, le critique du Constitutionnel et le dîneur de Magny, non étroitement enfermé clans les poétiques anciennes, mais ambitieux, mais désireux de s'ouvrir aux poétiques nouvelles.
Ce 15 janvier 1865.
Chers amis,
J'ai eu du regret de manquer jeudi votre aimable visite. J'ai aussitôt coupé et me suis mis à lire le soir les premiers chapitres de Germinie. J'ai été attaché par ce récit simple, vrai; d'une vérité si peu flattée, mais si conforme à la réalité, où jamais un trait n'est livré au hasard, ni accordé au convenu. Je préfère surtout ce récit, dont vous nous avez lu quelques passages chez Magny. Mais déjà je suis frappé d'une chose, -c'est que pour bien juger de cet ouvrage et en parler, il faudrait une poétique tout autre que l'ancienne, une poétique appropriée aux productions d'un art nerveux, d'une recherche nouvelle. Et c'est déjà un grand éloge à un livre, que de susciter une question de cette importance, de sortir à ce point des vieilles
Au milieu des haines, des inimitiés, des attaques, parmi tout ce que nous bravons et combattons : les dogmes littéraires, le statu quo du beau et de l'intérêt, lespréj ugés et les religions de la critique à la La Harpe, les admirations de collège et de catéchisme, — il est bon, monsieur, et fortifiant de trouver un applaudissement et un encouragement comme le vôtre. Votre article console de l'hypocrisie littéraire actuelle. Il affirme les droits que nous avons voulu donner au roman : les droits à la vérité moderne, au poignant
données, et d'entrer dans des sillons si neufs. J'espère que votre hardiesse sera comprise; je voudrais trouver moyen d'y aider. Je vous serre la main bien cordialement. A demain, mes chers amis,
Sainte-Beuve.
A la lettre de Sainte-Beuve sur « Germinie Lacerteux», je joins une lettre de Victor Hugo sur le même roman.
Hauteville-house 1er juin (4865.)
« J'ai lu Germinie Lacerteux. Votre livre, messieurs, et implacable comme la misère. Il a cette grande beauté, la Vérité. Vous allez au fond, c'est le devoir, c'est aussi le droit. J'ai fait comme vous cette étude. J'ai marché dans ce labyrinthe d'abord à tâtons, puis j'ai fini par saisir le fil conducteur. Cela vous arrivera comme à moi. Déjà le sentiment du progrès, la pitié pour le faible, l'amour pour le souffrant, éclatent de plus en plus dans vos éloquentes pages. Il y a vers la fin un élan superbe : Paris interpellé, c'est très beau. Votre double cœur fraternel, qui ne fait qu'une âme, est tout entier dans cette sévère et puissante apostrophe; — cri de colère plein d'amour. Courage, messieurs, vous avez fait un beau et bon livre de plus. On me dit que j'ai tort d'écrire à mes amis, que cela blesse mes ennemis, que ma joie des succès d'autrui fait mauvais effet dans le public, j'en suis fâché, mais c'est là un défaut dont je ne me corrigerai pas, et la preuve c'est que cette lecture finie, je vais reprendre votre utile et profond livre, charmé de l'avoir lu, heureux de le relire.
Je serre vos mains, Victor Hugo.
des choses qui nous touchent, nous font vibrer les nerfs et saigner le cœur. Il dégage, avec des phrases où nous avons senti votre cœur répondre au nôtre, la moralité de cette étude, qui ne sera jamais plus pénible à lire, qu'elle nous a été pénible à faire. Oui, comme vous le dites parfaitement, donnez à Germinie un mari, des enfants, et tout son dévouement se règle. Vous seul jusqu'ici, monsieur, avez compris ce que nous avons voulu peindre, ce que nous avons essayé de faire sentir. Vous ne discutez pas avec ce qui vous émeut, vous osez jeter les bases d'une critique qui ne ramènera plus tout homme à la même mesure, vous admettez le tempérament et l'originalité dans une œuvre. Tout cela est bien hardi, et nous vous admirons presque pour nous aimer et le dire. Hélas! oui nos œuvres sont maladives, et vous l'avez dit délicieusement, elles ont de la passion et de la grâce de malade : notre faute, que voulez-vous, est d'écrire avec nos entrailles et d'être de notre temps.
Tout cela, vous l'avez sympathiquement deviné^ exprimé mieux que nous ne l'aurions pu faire nousmêmes. Merci encore une fois de cette analyse profonde et libre, de l'horizon que vous avez ouvert devant un pauvre livre, qui a pour lui l'effort, la bonne volonté et le courage.
Nous sommes vos amis, monsieur, et nous souhaitons avoir, le plus tôt possible, l'occasion de vou& serrer les deux mains.
E. ET J. DE GONCOURT