A FEYDEAU
(24 avril 1865).
Mon cher ami,
Je crois bien que nous y serons et avec quatre bons battoirs *.
Personne ne vous souhaite bonne chance, — avec plus d'intérêt que nous. .
A vous, « Jules de Goncourt.
1. Représentation de Monsieur de Saint-Bertrand, au Vaudeville.
A PAUL DE SAINT-VICTOR
(Avril 1865.)
Vous seriez très aimable de nous rendre le petit service, d'annoncer dans votre feuilleton, s'il est possible, la présentation au V audeville de notre pièce en trois actes, intitulée Henriette, pièce familière de cœur et de passion, si j'ose m'exprimer ainsi. Je crois que cela ne ferait pas mal auprès de Beaufort. Je vous demande deux lignes seulement.
Bien à vous et encore merci d'avance,
' J. DE GONGOURT
A SAINTE-BEUVE
(Mai 1865.)
Nous vous félicitons bien cordialement — et nous félicitons aussi le Sénat d/ avoir été élevé à la dignité — de vous avoir.
A mercredi soir et bien à vous jusque-là.
E. ET J. DE GONGOURT
A FLAUBERT
(Août 1865).
Les mauvais relais qu'il y a dans la vie, mon cher ami! Vous me semblez être à une de ces vilaines postes : espérons, comme dit Byron, que vos destins vont changer de chevaux. J'ai reçu la lettre de faire part de la mort de votre neveu, mais je n'ai appris que ces jours-ci les détails de cette triste fin. Et puis la maladie de votre mère, vos inquiétudes, c'est trop. Vous me dites qu'elle va mieux. Nous serons bien heureux d'en recevoir ces jours-ci de bonnes et rassurantes nouvelles... Je vous écris, non pour vous dire la part que nous prenons à toutes vos tristesses, mais pour vous distraire et vous désennuyer un peu. Passons donc aux nouvelles. Nous revenons de chez la princesse, où nous avons passé ces quatre derniers jours... Nous n'avons parlé croix qu'une fois, et naturellement pour un ami que vous connaissez. La princesse nous a fait avec le plus sincère étonnement : « Comment, Flaubert n'est pas décoré? Mais je n'en savais rien. Nous nous le demandions l'autre jour avec Charlotte. Ah ! si j'avais su, je l'aurais demandé directement. » Sur ce, nous nous sommes permis sur vous des paroles d'éreintement comme les suivantes :
« que ce serait un honneur pour le gouvernement de vous décorer ». Enfin nous avons lâché ce que nous pensons. EL voilà.
Merci pour Henriette. Elle ne va pas mal et quelque chose lui fait en ce moment de belles chances pour un bon hiver. Ponsard ne peut plus caresser la muse et finir sa pièce de MmQ Tallien. On dit même qu'il se meurt. Nous ne lui en demandions pas tant. Et tout nous fait croire que nous passerons à sa place, c'està-dire vers la fin d'octobre. Les répétitions ne commenceront, je pense, que vers le milieu de septembre.
Et puis la grande histoire du jour, l'affaire Girardin *. Je n'ai jamais vu de four pareil à la première. La pièce s'est mise à tomber à la seconde scène, pas même dans les sifflets, mais dans l'ennui, dans le mépris du demi-rire. Et le bonhomme Girardin était là planté, piété dans la loge de la princesse, avec la tête d'un bonhomme en cire qui se verrait fondre. Les huées, le tumulte furieux et colère ont empêché d'entendre son nom, jeté au public par Félix avec un mauvais goût de blague. Une telle chute dans des risées, vous n'imaginez pas, c'était si affreux, que nous avons eu serré, toute la nuit, notre estomac de futurs auteurs. Après cela c'était bien mérité. Payezvous la pièce aussitôt parue. C'est l'insolence du rien. On peut mesurer, là, la petitesse de tête du la Palisse du paradoxe. Et l'écriture, je vous la recommande.
Vos bien amis, Jules de Goncourtv i. La représentation des Deux Soeurs.
A FLAUBERT
29 septembre 1865.
- Mon cher ami, .- .
Si on savait ce que coûtent les bonheurs de la vie, personne ne voudrait les acheter.
Nous venons de passer deux mois d'émotions, de démarches, d'espérances accrochées et décrochées, deux mois tuants. Nous avions tout emporté : MmcArnould Plessy, Mme La Fontaine, Bressant, Got, etc., la fleur de la troupe. Patapouf, au dernier moment Delaunay lâche tout, et tout casse. Je vous raconterai cela en grand détail à Paris, mais le fait est, qu'à l'heure qu'il est, le caprice d'un seul acteur prévaut au Théâtre-Français contre l'administration, le ministère, la direction... et notre carrière. Bref, depuis hier, notre pièce — les décors faits, les rôles distribués et sus, — est arrêtée. Nous avons seulement de la direction la parole qu'elle passera, de façon ou d'autre, avec je ne sais qui dans le rôle de Delaunay, après la pièce de Ponsard. Enfin, nous supportons cela assez bien. Les amertumes s'usent à la longue.... mais c'est vraiment pour de vrais hommes de lettres, une drôle de chose que le théâtre.
Le père Beuve est toujours le père Beuve, sénateur et heureux. Nous sommes toujours au grand froid avec Saint-Victor. Renan continue à hanter Magny — bien désert ces temps-ci : — nous y avons été trois fois.
Je savais que vous travailliez... bi?n! — et, tant mieux. Il n'y a que le travail pour guérir de vivre. Nous allons, nous aussi, nous y remettre; car tous ces temps-ci, le théâtre nous a volé notr^temps et ne nous a laissé ni une heure, ni une idée.
Quand nous arriverez-vous? Je le disais à Baudry il y a quelques jours : « Vous manquez ici; personne n'est plus là pour mettre le feu à la discussion et la passion aux mots. »
A vous, bien à vous de souvenir, d'idées et de cœur.
Jules de Gongourt.
A FLAUBERT
Bar-sur-Seine, 7 novembre 1865.
Mon cher ami,
Incroyable! Henriette est en répétition. Delaunay y joue, — et elle sera jouée le 1er décembre exactement.
Je ne sais rien de plus. Nous partons pour Paris. De là, je vous écrirai les détails.
On vous embrasse bien,
Jules de G.
A FLAUBERT
(Novembre 1865).
Aujourd'hui, j'ai vu affichée, au foyer du théâtre, la première d'Henriette pour le 31 de ce mois (le 31 n'existant pas, cela veut dire le 1er décembre). Mais il va falloir compter avec la censure très animée, dit-on, contre la pièce, et dont le rapport conclura peut-être à l'interdiction. Vous savez assez les lettres, mon cher ami, pour savoir qu'on n'arrive pas auxFrançais, sans révolter les colères des envieux et les haines des fruits secs. Aujourd'hui a paru un article anonyme du Nord que j'ai tout lieu d'attribuer à X..., et qui dénonce au public et au Pouvoir la pièce ignoble des auteurs d'un livre « pire que Madame Bovary », sic.
En attendant, j'ai refusé pour vous une place dans les loges de la princesse, vous réclamant pour l'orchestre comme le meilleur des amis et des claqueurs.
Les deux balcons pour votre nièce seront retenus. Ah î arrivez, arrivez : nous avons bien besoin de bavarder et de nous réchauffer l'esprit avec vous.
Nous vous la serrons bien et bien jusque-là.
A vous,
J. DE GONCOURT
A FLAUBERT
(Jeudi, 21 décembre 4865).
Mon cher vieux,
C'est vrai — la pièce a été interdite après un véritable succès à la sixième. Vous verrez l'histoire de ça dans une lettre, que nous publions demain ou aprèsdemain dans les journaux. Vraiment, c'est trop bête. On dit que Y Événement tirera à cent mille Henriette Maréchal avec les demandes de province. La Gazette de France a fait quatre articles, Y Avenir national cinq ou six articles et la France un premier-Paris de la Guéronnière *. Des choses monstrueuses! F... professeur de droit, faisant une leçon sur le droit de tester, a eu le rare courage de nous désigner aux colères des étudiants. Le Moniteur de l'Armée et le Siècle, à propos de l'innocente plaisanterie de « pacificateur de la Vendée », appellent sur notre œuvre et nos personnes les ressentiments de l'armée et de la Vendée. La princesse a reçu des lettres anonymes, où on la menace de
1. Ce premier-Paris, excessivement curieux, est à la fois dirigé contre notre pièce et le libéralisme des gens fréquentant le salon de la princesse Mathilde.
mettre le feu à son hôtel et de pendre tous ses amis.
Le vraiment vrai de tout cela, c'est que nous avons le cou cassé par une très grande dame de votre connaissance, qui, à ce que dit Paris dans ce moment-ci, est jalouse du salon de la princesse. Abonné de la « Revue des Deux-Mondes », est devenu l'injure universelle du bal de l'Opéra. Et voilà les nouvelles! Pardonnez-nous de vous écrire si peu, mais vous ne vous doutez pas de ce qu'a été notre vie, tous ces temps-ci. Je vous enverrai, sous peu, quelques journaux. Nous allons être montés en province, à moins que l'interdiction ne s'étende jusque-là !.
A vous de cœur, J. de Concourt .
1. J'étais en train de corriger les placards de ces lettres, racontant le four de notre Henriette Maréchal, quand a eu lieu, à l'Odéon, la reprise avec le succès triomphant, dont peuvent témoigner tous ceux qui ont assisté à la première. Et je donne ici l'article paru dans le Figaro du 16 mars 1885, article qui est un complément à la préface de notre pièce et de notre théâtre :