‹ LettresChapitre 44 sur 65 · ET DU THEATRE DE SON TEMPS · texte numérisé non relu

ET DU THEATRE DE SON TEMPS

Aujourd'hui que la reprise d'HENRiETTE Maréchal a réussi, que la pièce est écoutée, est applaudie, applaudie « avec un parti pris d'applaudir », impriment ceux qui eussent désiré qu'elle fût resifflée, je demande au public la permission de compléter la préface en téte de notre Théâtre par quelques obser-

vations, quelques anecdotes et quelques idées sur l'art théâtral de l'heure présente.

Dans cette préface j'ai dit : Henriette Maréchal est une pièce « ressemblant à toutes les pièces du monde », et les ennemis de la pièce ont fait dire à cet aveu plus qu'il ne disait, déclarant que l'œuvre n'avait pas la plus petite qualité personnelle. Voici seulement ce que j'ai voulu faire entendre, c'est que mon frère et moi, débutant au théâtre, et désireux d'être joués, nous avions essayé de faire une pièce jouable, une pièce cherchée parmi les combinaisons théâtrales ordinaires, trouvant déjà assez brave d'avoir risqué l'acte du Bal masqué, un acte qui avait le mérite de la nouveauté,— et d'un esprit original, avant que cet esprit fût devenu l'esprit de tout le monde, avant qu'il eût servi, tout un hiver, aux engueulements des bals de l'Opéra de la rue Le Peletier.

Maintenant, venons aux critiques de détails. On me reproche de grosses ficelles; grosses ou petites, est-ce qu'il n'y en a pas chez tous les auteurs, môme les plus habiles, dans cet art conventionnel, où je ne connais pas un dénouement de pièce qui ne soit amené par la surprise d'une conversation derrière un rideau, ou par l'interception d'une lettre, ou par un truc forcé de cette qualité? Et tant qu'à choisir entre les petites et les grosses ficelles, ma foi, je préfère les grosses, les toutes franches : ce sont celles de l'ancien répertoire.

Puis vraiment n'y aurait-il pas de grosses ficelles dans l'agencement de la vie humaine, de la véritable, de celle que nous vivons? J'avais un cousin qui devint très amoureux d'une jeune fille du monde. Ce cousin avait eu une jeunesse un peu noceuse, était joueur.-, il fut refusé par les parents de la jeune fille. Mon cousin demeurait le cœur très pris. Il se passait un an, dix-huit mois, au bout desquels il lui arrivait un accident de voiture dans le voisinage du château de celle qu'il aimait. Il y était recueilli, soigné... et devenait le mari de la jeune fille. C'est ce souvenir qui nous a donné, à mon frère et à moi, l'idée du transport de Paul de Bréville blessé, chez Mme Maréchal.

Ah! vraiment, on me fait un crime de bien des choses, de choses que me donne en spectacle, tous les jours, la vie du monde. Par exemple, on trouve tout à fait invraisemblable ce coup de cœur d'un tout jeune homme pour une femme de trente-quatre à trente-cinq ans. Savez-vous que, chez les jeunes gens que j'ai connus, le premier amour effectif qui n'a pas été à une fille ou à une femme de chambre, je l'ai vu aller à des femmes de la société presque toujours plus âgées que M" Maréchal, — presque toujours à de sérieuses marraines de Chérubin.

Enfin, en faisant tromper ce bon, cet excellent, cet hospitalier M. Maréchal par le jeune Paul de Bréville, j'aurais introduit sur les planches un adultère plus immérité, plus indigne, plus infâme, plus laid que les adultères jusqu'ici mis en scène par mes confrères en adultère au théâtre... comme si nous ne voyions pas, journellement, les trois quarts des messieurs Maréchal se montrer de vrais saint Vincent de Paul à l'endroit de l'homme qui les trompe.

Il faut que nous en prenions notre parti, nous sommes des auteurs immoraux, et nous ne sommes pas des carcassiers. Mais il n'y a pas qu'une carcasse dans une pièce : il y a autre chose dans la nôtre.

Théophile Gautier y trouvait une qualité, qu'il nous reconnaissait seuls posséder : une langue littéraire parlée. Et pour moi une langue nouvelle, c'est presque l'unique renouvellement dont est susceptible le théâtre. Une langue où il n'existera plus de morceaux de livres, plus de phraséologie où passera le mot d'auteur, et où cependant, le public sentira que c'est un lettré qui a fabriqué les paroles sortant de la bouche des acteurs. Voilà la révolution à tenter! Et cette révolution, nous l'avons essayée, essayée seulement. Ah ! si nous avions pu écrire une seconde pièce d'amour, celle-là, je vous en réponds, eut été balayée de tout jargon romantique ou livresque, et l'on n'y eût pas rencontré une phrase comme celle-ci : « Vous étiez dans mes rêves, comme il y a du bleu dans le ciel! » — une phrase pas mal rédigée tout de même, mais appartenant au vieux jeu. Que ne l'avez-vous supprimée, me dira-t-on ? C'est qu'il ne s'agit pas de la supprimer, et que le talent serait de la remplacer, celle-ci ou toute autre du même genre, par un équivalent apportant une note poétique, lyrique, idéale, de la même valeur, et un équivalent pris dans le vrai de la langue d'un amoureux.

Or, cela je le déclare tout à la fois le comble de la difficulté et le summum de l'art dramatique des années qui vont venir, — et je me trouve, tout seul, pas assez fort pour y arriver.

Il était besoin, pour le tenter et peut-être réussir, de continuer à avoir pour collaborateur un poète doublé d'une oreille particulière, un original passant des heures entières aux Tuileries, à entendre causer des bébés, pour le seul plaisir de surprendre la syntaxe de leurs phrases enfantines.

Maintenant, n'y aurait-il pas dans notre pièce une seconde qualité, que personne n'a remarquée. Si Henriette Maréchal n'étale pas absolument sur les planches des morceaux de notre vie, elle y apporte, tout le temps, les attitudes morales des

deux frères, quand le jeune tombait amoureux. Elle redit sous des formules plus étudiées, avec des expressions plus littéraires, mais elle ne fait que redire les ironiques petites chamaillades, le tendre ferraillement d'esprit de ces moments-là, — en un mot le fraternel duel à huis clos de l'Expérience et de l'Illusion. Elle donne au public la note du scepticisme blagueur du vieux, et de l'appassionnement un peu ingénu de l'adolescent. Elle retrace enfin avec des souvenirs bien personnels et vécus — l'expression est acceptée aujourd'hui — des sentiments qui ont le mérite de représenter, rigoureusement à la scène, les sentiments humains et contradictoires de deux homuies, d'âge différent, confondus et mêlés dans une même existence.

J'ai avancé, dans ma préface, que je regardais le théâtre comme un genre arrivé à son déclin. Le théâtre, en effet, me semble le grand art des civilisations primitives. Ainsi, du temps d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, le théâtre est toute la littérature de la nation. Bien du temps après, sous Louis XIV, dans une autre patrie de l'intelligence et du goût, le théâtre est encore presque toute la littérature; mais peut-être déjà, en ce dix-septrème siècle, quelque gourmet de belles-lettres néglige, un soir, de se rendre à une comédie de Molière, pour lire, au coin de son feu, les Caractères de La Bruyère. Aujourd'hui, qui pourra nier qu'une Sapho ou qu'un Assommoir ne prenne pas l'attention de la France, tout autant qu'une pièce d'Emile Augier ou d'Alexandre Dumas fils? Au vingtième siècle que nous touchons, quelle place aura donc le livre et quelle place aura le théâtre?

A cette concurrence redoutable, faite déjà aujourd'hui par le livre au théâtre, je ne veux pas répéter les causes particulières et accidentelles qui me font voir, dans un avenir prochain, sa lamentable déchéance. Non, l'art dramatique ne deviendra pas tout à fait ce que j'ai prédit : « Quelque chose digne de prendre place entre des exercices de chiens savants et une exhibition de marionnettes à tirades », non, mais toutes les scènes de la capitale sont fatalement destinées à se transformer en des Eden plus ou moins dissimulés.

Enfin, puisque le théâtre n'est pas encore mort et qu'il a peut-être devant lui la durée cahin caha qu'on prête, à cette heure, à la religion catholique, moi, qui ne crois pas au théâtre + naturaliste, au transbordement dans le temple de carton de la convention, des faits, des événements, des situations de la vraie vie humaine, voici ma conviction. L'art théâtral, cet art malade, cet art fini, ne peut trouver un allongement de son exis-

tence que par la transfusion dans son vieil organisme, d'éléments neufs, et j'ai beau chercher, je ne vois ces éléments que dans une langue littéraire parlée et dans le rendu d'après nature des sentiments — toute l'extrême réalité, selon moi, dont on peut doter le théâtre.

Eh bien! ces outils de renouvellement, je les trouve... à l'état embryonnaire bien certainement, mais je les trouve dans Henriette Maréchal, dans cette pièce qui est un début, et un début ne produit jamais une œuvre tout à fait supérieure. Peut-être, si l'on ne nous avait pas aussi brutalement arrêtés, à une troisième ou à une quatrième pièce, aurions-nous un peu plus complètement réalisé ce que notre ambition littéraire avait entrevu.

Du vrai, du vrai dans notre pièce, du vrai, il y en a peutêtre plus qu'on ne le croit. A propos de la phrase « J'en ferais mon cœur », un critique théâtral disait hier que c'était un propos de soubrette, d'il y a cent ans. J'ouvre notre Journal, et en octobre 4863, à la fin d'un séjour chez Mme Camille Marcille, à Oisème, près Chartres, je trouve cette note écrite par mon frère :

« Voici, je crois, la première aventure d'amour flatteuse qui m'arrive. Une petite bonne, une pauvre .enfant trouvée de l'hospice de Châtellerault, servait les fillettes de Mme Marcille. Elle avait une de ces figures minables, comme il semble qu'il y en ait eu au moyen âge après les grandes famines, avec des yeux dont le dévouement jaillissait comme de ceux d'un chien battu. La brave fille, un soir, en déshabillant sa maîtresse, se mit à lui dire : « Ah madame, ce monsieur Jules, je le trouve si potelé, si gai, si joufflu, si gentil, que, si j'étais riche, j'en ferais mon cœur. »

A SAINTE-BEUVE

26 décembre 1865.

Très cher maître et ami,

Nous allons nous reposer de notre gloire pendant huit jours au bord de la mer. C'est vous dire que nous ferons infidélité au Magny le 1er de l'an. Saint- Victor m'a aussi chargé de vous prévenir qu'il fera comme nous. Voyez s'il restera assez de braves pour vous tenir tête.

Nous sommes, jusqu'au revoir, bien à vous de cœur et de pensée,

E. et J. de Concourt .

A LA PRINCESSE MATHILDE

Le Havre, 30 décembre 1865.

Princesse,

Figurez-vous deux hommes qui mènent une vie de bêtes, marchent toute la journée, boivent Pair de la mer, et s'en vont recevoir les vagues sur la jetée, quand le temps est gros comme hier : c'est nous, princesse; et voilà toutes les nouvelles à vous donner des deux frères. Nous essayons de ne penser à rien, et nous pensons malgré nous à la rue de Courcelles. L'Océan cause si peu, et la mer a si peu F air de s'intéresser aux gens.

Nous comptons rester encore une semaine, et nous voulons vous envoyer, dans ce petit mot, nos souhaits de bonne année. Nous souhaitons bien vivement et bien sincèrement, princesse, que vous gardiez votre belle et bonne santé d'âme, d'esprit et de cœur, et que vous restiez vous pour ceux qui sont

de Votre Altesse, les biens dévoués serviteurs et les très humbles amis.

E. ET J. DE GONCOURT

P-S. En nous promenant dans les rues du Havre,

nous avons été séduits par des confitures sauvages. Nous prenons la liberté de vous enenvoyer une caisse, qui commence par l'ananas et qui finit par Voseille de Guinée. — un bien drôle de fruit d'après le nom.

AU COMTE LEFEBVRE DE BÉHAINE 1

10 janvier 1866.

Mon cher Edouard.

Nous sommes bien en retard et bien honteux de ne t'envoyer qu'aujourd'hui à toi et à tous les tiens, nos vœux de bonne santé et de bonne année. Mais nous comptons sur ta vieille amitié pour nous pardonner. Puis véritablement, c'est à peine si pendant vingt-cinq jours, nous avons eu une demi-heure ànous. On nepeut se figurer, à moins d'y avoir passé, dans les mêmes conditions que nous, ce que c'est que le théâtre. Imagine-toi une bataille qui durerait presque un mois. Je sais avec quel cœur tu as suivi, de là-bas, toutes nos émotions. Nous avons été étonnés de ce bruit incroyable, de ce déchaînement de publicité, comme des gens qui auraient mis le feu à un volcan avec une allumette chimique. Les journaux n'ont pu te donner qu'une faible idée du passionnément de Paris pour et contre Henriette : enfin nous pouvons nous vanter d'avoir occupé et rempli ce grand fou de Paris, pendant décembre, d'une prodigieuse façon; dans la rue nous

Page 1