La Montagne. Hachette
Et maintenant nous allons attendre le Çiel. Il n'y avait que vous, pour y toucher. Quant à nous, nous voici plongés dans une étude d'âme de femme, en pleine Rome du dix-neuvième siècle, un livre qui aura le malheur de s'appeler un roman, mais qui aura peut-être l'honneur d'intéresser un peu Fauteur du Prêtre et de la femme.
Veuillez présenter nos affectueux hommages à Mme Michelet, sans oublier nos félicitations sur cette collaboration, cœur à cœur, que nous sommes peutêtre faits pour comprendre tous les deux, mieux que personne.
Et sur ce petit mot, nous sommes encore une fois, monsieur et cher maître,
Vos très humbles admirateurs.
Ed. et J. de Concourt.
A THÉOPHILE GAUTIER
(Avril 1868.)
Très cher maître et ami,
Sur cette vilaine note du Figaro, nous allions partir pour vous voir, quand la princesse nous a donné de vos bonnes nouvelles : la promesse de sonnets annonçait la résurrection du poète. Depuis on nous dit qu'on vous trouve, mangeant, fumant, et même sorti. On va donc rejouir de vous, Dieu merci ! Vous ne savez pas, comme vous manquiez aux deux frères, qui se sont fait, de vous voir et de vous entendre, une si chère et si douce habitude.
Une bien cordiale poignée de nos quatre mains.
E. ET J. DE GONCOURT
A PHILIPPE BURTY
Mardi 6 heures (mai 1868).
Décidément nous sommes maudits — ça nous flatte, mais ça nous embête. — Le bruit de notre maison nous empêchait absolument de dormir, nous allons dormir trois ou quatre jours, sous un arbre, dans la forêt de Fontainebleau. Nous partirons après-demain matin, et si ça vous va, de venir nous réveiller un jour, écrivez-nous oui, ici à Paris, et nous vous enverrons de là-bas, l'adresse de l'arbre.
A vous,
Jules de Goncourt.
A FLAUBERT
Mardi, je ne sais plus le quantième de mai 1868.
J'ai reçu votre récit *. J'ai rencontré quelqu'un qui m'a dit que vous étiez devenu fou. Je lui ai répondu avec colère que vous en aviez le droit.
1. Réponse à une lettre exaspérée de Flaubert, nous annonçant que devant le bruit de son appartement, au boulevard du Temple, le bruit d'une chambre qu'il avait louée au Grand Hôtel, le bruit d'une autre chambre à l'Hôtel du Helder, le bruit d'un établissement de bain, le bruit de l'appartement de Ducamp où il avait essayé de dormir une heure ou deux, il quittait Paris et retournait à Croisset.
Le bruit hélas, était devenu également une obsession chez mon pauvre frère, disant qu'il lui semblait « avoir une oreille dans le creux de l'estomac » et vraiment le bruit avait pris et prenait, à mesure qu'il était plus malade, ainsi que dans une féerie à la fois ridicule et mortelle, le caractère d'une persécution des choses et des milieux de sa vie.
Nous quittions la rue Saint-Georges, parce que le jeune Vieyra, qui devait mourir fou quelques années après, et qui l'était déjà un peu, battait ses chevaux de telle sorte, que furieux et comme emportés dans l'écurie, ils nous empêchaient de dormir au quatrième. Bon ! nous voilà dans notre maison d'Àuteuil, dont j'avais inspecté les alentours, sans avoir aperçu à droite ou à gauche, aucun symptôme d'écurie. La première nuit, je suis réveillé par le battement de pied d'un cheval paraissant logé dans ma cave. Il se trouvait habiter, chez mon voisin de droite, non une écurie, mais dans une espèce de placard. Et avec la grandeur et la hauteur des caves de
Oh! le bruit, le bruit, le bruit! Je ne peux plus, ni , lui non plus, supporter les oiseaux! J'en arrive à leur crier comme Deburau, au rossignol : « Veux-tu te taire, vilaine bête ! »
Lâchez tout! Nous partons pour dormir trois jours à Fontainebleau.
toutes les maisons du boulevard, formant une immense galerie souterraine, les coups de pied de cheval jouent dans le silence de la nuit, le roulement de coups de tonnerre. Il y eut des nuits où nous nous relevâmes pour aller coucher au Grand- Hôtel; nous louâmes même un moment une mauvaise chambre dans un hôtel de Passy. Enfin, la dernière année de la vie de mon frère, à ce moment où il souffrait du bruit comme d'un brutal attouchement physique, nous étions obligés d'aller à Trouville, au mois d'octobre, et pour attendre le 15 décembre, époque à laquelle notre voisin rentrait à Paris, nous demandions un refuge à la princesse Mathilde, dans son pavillon désert de Catinat. A Trouville, nous rencontrions le bruit d'enfants braillards et criards, et à Catinat — c'était une fatalité — nous arrivions le jour des Morts, et la princesse venait malheureusement de donner des cloches à l'église de Saint-Gratien, et pendant deux jours, les cloches neuves ne décessaient de sonner.
Cette persécution du bruit avait fait esquisser à mon frère, dans ces insomnies de la nuit, un conte sinistre, qu'il disait vouloir dédier à l'ombre de Poé. Et je me rappelle, à un déjeuner du mois de décembre 1868, au moment où nous venions de finir Madame Gervaisais, ce rêve il le racontait à Zola, qui venait pour la première fois chez nous, il le racontait avec un sourire qui nous fit mal. Dans son récit, c'était un homme éternellement poursuivi par le bruit, et allant des appartements qu'il loue, des maisons qu'il achète, des forêts où il campe, des forêts comme la forêt de Fontainebleau où il est réveillé par la corne du corneur des biches, de l'intérieur des pyramides où il s'est réfugié, de l'intérieur des pyramides assourdies par le bruit des grillons, allant toujours au silence... et finisssant par se tuer pour rencontrer enfin le silence du suprême repos.., et ne le trouvant point encore : — le bruit des vers du tombeau l'empêchait de dormir. ^
A FLAUBERT
Vichy. Hôtel de Madrid, 23 juin 1868 Mon cher vieux,
Merci d'abord de votre petit mot. — Pour le séjour commun à Saint-Gratien, c'est arrangé avec la princesse, vers le 20 juillet.
Et maintenant écoutez ! Ah ! vous croyez savoir jusqu'où peut conduire le bruit : il nous a conduits à recevoir, hier matin, la dépêche suivante :
Accepte 48,000. Voyez notaire. J'écris. Mes compliments, de Tourbey.
Cette dépêche nègre voulait dire, que Mme de Tourbey nous vendait sa maison du Parc-aux-Princes, toute meublée *.
La connaissez-vous, ladite maison? elle ressemble à un vide-bouteille du sultan Misapouf, mais sa cocasserie nous a rendus complètement toqués ; il y a un petit coin de jardin,, et avec l'annexe d'un atelier que nous ferons bâtir l'an prochain, nous aurons une de-
t 1. Pendant que Mme de Tourbey nous vendait sa maison, Emile de Girardin la vendait à une autre personne.
meure où nous pourrons dormir et travailler. Hein? comme la banlieue se venge de gens qui l'ont tant blaguée.
Heureusement qu'il y a une chambre d'ami. Confortable, énorme; bidets partout !
Un drôle de hasard que la vie ! Nous allons changer la nôtre, pour avoir rencontré dans une allée, au bois de Boulogne, l'immortel auteur d'Orphée, Hector Crémieux, qui nous dit ces mots, bêtes comme une de ses féeries : « Mais allez donc voir la maison de Mme de Tourbey ! — Voilà. »
J'oubliais Mme Pradier qui demeure en face.
J'ai été assez bêtement souffrant pour être envoyé ici. J'avais des digestions qui me faisaient imbécile. Il a fallu suspendre notre Madame G er misais. Nous vous envions votre coffre, gardez-le toujours !
Voilà, mon cher Flaubert, toutes nos nouvelles. Nous aurions bien de la distraction à recevoir des vôtres.
Et puis j'ai tiré un coup de chapeau, hélas! à Mm9 G. . qui a apporté ici ses deux étoiles d'yeux.
A vous de nos quatre mains et de nos deux pensées.
Jules de G.
A PHILIPPE BURTY
Vichy, 2 juillet (1868).
Mon cher ami,
Sans vous, il n'y a plus de Vichy. Vous nous manquez. Vous faites un vrai trou dans notre existence.
Les eaux m'éprouvent assez cette année, — toujours parce que vous n'êtes pas là! — mais je crois pourtant qu'elles me font du bien.
Chalet Gallou triste, — G plus dodue, ayant
l'air riche, toujours bonne fille, — Arrivée des Malezieux, ménage et chien. — Baigneurs mufles obscurs et bourgeois.
Souvenirs à votre femme, baiser sur le front de la fillette; et surtout des nouvelles de votre père.
A vous lâcheur,
Jules de Goncourt.
Hôtel de Madrid.
PS. Un petit mot vite par miséricorde.
A SAINTE-BEUVE
Vichy, le 2 juillet 1868.
Cher maître et ami,
Vous avez bien voulu, à notre départ, nous demander un petit mot de nouvelles. Elles ne sont point trop mauvaises, et nous espérons revenir avec une petite provision de santé, pour la fin de notre roman de Rome. Nous avons eu le plaisir de lire de vous un petit chef-d'œuvre de juste veftgeance, communiqué par l'amie que vous connaissez. On dit que la dame collectionne les autographes; celui-ci, j'en réponds, sera sa perle 1 1
Un petit accident de la vie nous est arrivé ici, et nous a fait, presque un chagrin. Nous avons eu tout lieu, pendant quatre ou cinq jours, de nous croire propriétaires de la maison de Mme de Tourbey, maison vendue à nous, par elle, pendant que Girardin la vendaitpour elle à un autre, — nous en étions devenus stupidement amoureux (de la maison). La vie à Vichyest plate comme l'eau qu'on y boit. Le maréchal et la maréchale *** y faisaient, ces temps-ci, la figure du