C'était la noce d'une de nos cousines, Mllc H mariée à
M. Léon R
prodigieux. Heureusement encore que l'autre — je ne sais plus son nom — manquait à la Bibliothèque ; sans cela j'étais obligé de prendre un omnibus pour les ramener. J'ai sué une chemise rien que pour Théodose. Ce que j'ai fait pour toi, en cette circonstance, j'ai besoin de te le faire apprécier. Ta lettre m'arrive lundi à deux heures. Nous étions, à toutes nos courses de départ, pendus presque aux courroies de nos malles, j'ai de suite exécuté la course.
Nous allons nous remettre à travailler à mort, on est parfaitement ici pour cela. Nous logeons dans la Bibliothèque, un vrai campement dans les bouquins. Une liberté complète, un jardin pour se promener : ce sont toutes les conditions du travail attrayant, comme tu vois.
Pardonne-moi, mon cher ami, je sens l'odeur de légumes au lard succulents. Et j'ai tellement envie de me désenseigner (du Montaigne, rien que cela) le goût des truffes, que la plume me tombe des mains, et que je t'écris très lâche, — une façon de remplir au moins trois pages : une mesure décente. Me pardonneras-tu en m'écrivant une longue lettre?
Ton ami, Jules.
A LOUIS PASSY
Ce 2o octobre C*851).
Je te remercie beaucoup de ton menu,, mon cher Louis, et de toutes les recommandations précises qui l'accompagnent. C'est un déjeuner qu'Edmond et moi. nous comptons donner vers le 20 novembre et auquel tu seras invité 1 .
Maintenant, mon cher Louis, tu as si complaisamment fait ma commission que je vais encore t'ennuyer. Je voudrais que tu m'envoies : 1° les noms populaires de six ou sept plantes qui croissent l'été sur les bords de la Seine ; 2° le nom de deux ou trois des plus célèbres sources pétrificatrices d'Europe.
Voilà. Je te serais mille fois obligé que ta réponse à mes deux questions m'arrivât avant le 30 octobre, et je te demande encore pardon de t'embêter d'une si canulante façon. Pardonne cette figure.
Je n'ai rien à te dire. Je ne sais rien. La politique qui nous est presque toujours inférieure, comme tu sais,
\. Ce menu, qui a été imprimé dans le roman oI'En 18.., est le menu d'un dîner auquel nous avait invité la mère de notre ami, Mme Antoine Passy; les autres renseignements demandés devaient également servir à la composition de ce roman, qui ne paraissait que le 2 décembre, le jour du coup d'État.
nous l'est plus que jamais en ce moment. Nous sommes tout à notre enfant. Nous comptons le livrer à l'accoucheur vers le 5 du mois prochain. Tu vois que nous sommes dans le coup de feu. Nous travaillons beaucoup pour nous. Décidément, quand on a travaillé dix mois à un ouvrage, on est heureux, quand arrive le jour de l'impression. L'impression! Ma foi, ce mot-là me fait un effet! Ça vous émeut comme des enfants, et je suis sûr, que lorsqu'on nous apportera nos idées calligraphiées, brochées, publiques, pour ainsi dire, nous aurons toutes les émotions fébriles de Jean- Paul.
Notre ami, P.-C. de Villedeuil, monte sur la brèche, un peu avant nous; je crois qu'il paraît vers le 10. Mais lui, publiant un ouvrage politique, a pour lui les journaux de son parti, et les 63 départements viticoles, auxquels il dédie son livre. Tu sais ce que c'est à propos : Histoire de l 'impôt des boissons. Tu vois que ce n'est pas tout à fait notre genre. Après, si nous n'avons personne pour nous, tu me diras que nous aurons l'ombre de Sterne. La question est de savoirsi elle nous reconnaîtra.
Il vient de paraître une revue qui voit le jour à point pour nous : la Revue de Paris. C'est une revue de jeune littérature sous le patronage de Théophile Gautier. Si elle ne nous fait pas d'article, elle mentira à son titre, tout autant que ces directeurs de théâtre, qu'on nomme des directeurs littéraires.
Je t'écris une lettre d'égoïsme. Le moi de Montaigne y trône sans partage. Je te prie de te venger dans ta réponse.
A propos, je ne sais pas si je te l'ai dit, je crois la candidature Joinville ayant assez de chance auprès
des paysans, du moins de nos côtés, dans les Vosges. Voici textuelle la réponse d'un de nos fermiers, à qui nous demandions son opinion sur Joinville : « Joinville! Ah je l'aimerai bien, il n'a fait de mal à personne! » Cette réponse, une des plus paysannes que j'aie jamais entendues, est un symptôme. Après cela, je te l'ai dit : moi je m'en..., moi je m'en ris.
Rappelle-moi au souvenir de tous ceux qni t'entourent, et crois-moi
Ton ami, Jules.
A GAVARNI
(Février 1853.)
Mon cher Gavarni,
Nous passons samedi à onze heures, avec Alphonse Karr, devant la sixième chambre (police correctionnelle1.)
Nous sommes tellement occupés en courses et en démarches, que nous n'avons pas le temps d'aller à Auteuil.
Nous vous envoyons donc cette mauvaise nouvelle, par lettre, sachant toute la part que vous prendrez à la condamnation de vos pauvres little boys. Si vous avez une influence à votre service?
J. DE GONCOURT
1. Cette poursuite, la plus extraordinaire des poursuites, et plus inexplicable encore que celle de Madame Bovary, mérite d'être racontée.
Un jour de la fin de décembre, notre cousin de Villedeuil qui avait fondé le Paris, rentrait du ministère de la police, en disant avec une voix de cinquième acte : — Le journal est poursuivi, il y a deux articles incriminés. L'un est de Karr, l'autre, c'est un article où il y a des vers... Qu'est-ce qui a mis des vers dans un article, ce mois-ci?
— C'est nous, disions-nous.
— Eh bien, c'est vous qui êtes poursuivis avec Karr !
Or, voici l'article qui devait nous faire asseoir sur les bancs de la police correctionnelle, absolument comme des messieurs arrêtés dans une pissotière. Oet article paru le 15 décembre 1852 avait pour titre : Voyage du n° 43 de la rue Saint-Georges au n° 1 de la rue Laffiite Un voyage de notre domicile d'alors au bureau du journal, et qui passait en revue, d'une façon fantaisiste, les industries, les officines de produits bizarres, les marchands et marchandes de tableaux et de bibelots, que nous rencontrions sur notre route, et entre autres la boutique d'une femme, célèbre autrefois, comme modèle dans les ateliers de peinture.
Donnons le paragraphe incriminé.
« Cy-gîtle plus charmant corps de Paris. Il s'est fait marchande de tableaux. A côté de tasses de Chine est un Diaz. — Et j'en connais un plus beau. C'est un jeune homme et une jeune femme. La chevelure de l'adolescent se mêle aux cheveux déroulés de la dame, et la Vénus, comme dit Tahureau :
Croisant ses beaux membres nus Sur son Adonis qu'elle baise; Et lui pressant le doux flanc, Son cou douillettement blanc Mordille de trop grande aise.
Ce Diaz-là, mes amis, a bien voyagé; mais, Dieu merci, il est revenu au bercail. J'ai vu quelqu'un qui sait tous ses voyages, et qui m'a conté le dernier.
Mue *** (Nathalie) l'avait envoyé à M11* *** (Rachel) ; Mll« *** Rachel) l'a renvoyé à Mlle *** (Nathalie) avec cette lettre :
« Ma chère camarade,
« Ce Diaz est vraiment trop peu gazé pour l'ornement de ma petite maison. J'aime le déshabillé d'un esprit charmant. Je ne puis admettre cette nudité, que l'Arsinoé de Molière aime tant. Ne me croyez pas prude. Mais pourquoi vous priverais-je d'un tableau que je serais obligée de cacher, moi?
« Mille remerciements quand même, et croyez-moi votre dévouée camarade.
Et Mlle *** a repris son Diaz, ô gué, elle a repris son Diaz, turelure, et a répondu à Mlle *** en le raccrochant au mur déjà en deuil et tout triste.
« Chère camarade,
« Je suis une folle et presque une impie d'avoir cru mon petit tableau digne de votre autel. Mais ma sottise m'a du moins valu un précieux renseignement sur les limites de votre pudeur.
« Permettez-moi seulement de défendre contre vous le répertoire comique que vous invoquez ici, un peu à contresens; car c'est justement dans les tableaux qu'Arsinoé n'aime pas les nudités :
Elle fait des tableaux couvrir les nudités, Mais elle a de l'amour pour les réalite's.
« Je reprends donc mon petit Diaz, un peu confus de son excursion téméraire, et je cache sa confusion dans ma chambre, où M. A peut seul le voir.
« Votre très dévouée, « *** ».
Et ces vers de Tahureau, nous ne les avions pas pris dans Tahureau dont les éditions originales sont de la plus grande rareté; nous les avions pris dans le Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre français au xvie siècle, de Sainte-Beuve, oui dans ce livre couronné par l'Académie. N'est-ce pas, ça n'a pas l'air vraisemblable? Et cependant c'est parfaitement vrai. Du reste, le ministère de la police d'alors qui nous faisait poursuivre, n'avait-il pas eu, vingt-quatre heures, l'idée de traduire en police correctionnelle, dans un article de je ne sais qui du Paris, une ligne de points, paraissant avoir un sens obscène à M. Latour Dumoulin.
Mais, dans cette poursuite, il s'agissait vraiment bien de littérature. Le Paris passait pour la continuation du Corsaire. La noblesse et la fortune du directeur étaient mal vues au ministère. M. Latour Dumoulin, en ce temps d'aplatissement, était personnellement blessé par les allures de Villedeuil, qui, lorsque sur la présentation de sa carte, n'était pas immédiatement reçu, remontait dans sa voiture. On l'accusait à tort ou à raison de jouera la baisse. On allait même jusqu'à lui faire un grief de ne pas solliciter pour son journal des invitations aux Tuileries, aux soirées de M de Nieuwerkerke. Nous personnellement, à ce qu'il paraît, nous passions à cause de nos relations avec les Passy, pour des orléanistes fougueux. Il circulait même dans le faubourg Saint-Germain un refus très insolent de nous (une pure légende) à une demande de cantate de la part du gouvernement.
M. Armand Lefebvre, notre parent, écrivait en notre faveur à M. de Royer, procureur général, qui lui répondait une. lettre
ne laissant aucun doute sur l'imminence des poursuites. Et dans une entrevue au ministère de la justice, M. de Royer lui annonçait que nous serions condamnés, que nous aurionsmême de la prison, ajoutant que, si nous voulions adresser un recours en grâce à l'empereur, il serait le premier à l'appuyer. Nous attendions, ainsi que des gens menacés de la justice d'une chambre correctionnelle sous un Empire, — nerveux et insomnieux pendant de longues semaines, — lorsque, dans la f umée de tabac d'une fin de dîner d'amis, tombaient chez nous les assignations.
Et, à quelques jours de là, nous comparaissions devant un juge d'instruction presque poli, mais qui perdait soudainement toute politesse dans son embarras et son déconcertement, quand nous lui montrions les cinq vers incriminés, tout vifs imprimés dans le Tableau historique et critique de la poésie française.
Il nous fallait un avocat. Un allié de notre famille, M. Jules Delaborde, avocat à la cour de cassation, nous recommandait de bien nous garder de confier notre défense à un avocatbrillant, dont le talent pouvait blesser et irriter le tribunal. Il nous conseillait de prendre un avocat « ayant l'oreille des juges », un nom et une parole très peu sonores, une de ces médiocrités dont l'absence de talent attire sur ses clients une sorte de miséricorde, enfin un de ces verbeux, qui doucement, platement, ennuyeusement, soutirent un acquittement comme une aumône. L'homme qu'il nous indiqua réunissait toutes ces conditions, Dans son salon, il avait une jardinière, dont le pied était fait par un serpent en bois verni, qui montait en s'enroulant vers un nid d'oiseau. En voyant cette jardinière, j'eus froid dans le dos, et je devinai l'avocat qui m'était échu. Quand je lui eus expliqué l'affaire, il était fort embarrassé. Nous étions pour lui un composé d'hommes du monde et d'êtres louches. D'une main
11 nous eût confié sa montre et de l'autre main il nous l'eût retirée.
Nous étions cités à comparaître en police correctionnelle le
12 février, devant la 6e chambre. C'était une chambre pour ces sortes d'affaires, une chambre dont on 'était sûr, et qui avait fait ses preuves. Ses complaisances lui avaient valu l'honneur de la spécialité des procès de presse et des condamnations politiques.
Flanqué de notre oncle, M. Jules de Courmont, maître des comptes, nous allâmes faire les visites à nos juges. On nous avait appris que la Justice exigeait cette politesse. C'est un petit Morituri te salutant, dont ces messieurs sont, à ce qu'il paraît, friands. Nous allâmes d'abord chez notre président L... Il demeurait en haut de la rue de Courcelles, tout près de la place Monceaux... Il était sec comme son nom, froid comme
un vieux mur, jaune, blême, exsangue, une mine d'inquisiteur dans un appartement qui sentait le moisi du cloître. Puis nous vîmes les deux juges : D... descendant de l'avocat général de Bordeaux, et qui, lui, n'eut pas l'air de nous trouver extraordinairement criminels, et après D..., le juge L..., une sorte d'ahuri qui ressemblait à Lemenil, prenant un bain de pieds dans le Chapeau de paille d'Italie, fourré dans l'affaire comme un comique dans un imbroglio, et qui avait de lui, dans la pièce où il nous reçut, un portrait en costume de chasse, un des plus extravagants portraits que j'aie vus de ma vie. Imaginez Toto Carabo à l'affût.
La dernière visite fut pour le substitut qui devait requérir contre nous. Celui-ci avait tout à fait les manières d'un gentleman. Il nous déclara que, pour lui, il n'y avait aucun délit dans notre article, mais qu'il avait été forcé de poursuivre sur les ordres réitérés du ministère de la police, sur deux invitations de Latour Dumoulin; qu'il nous disait cela d'homme du monde à homme du monde, et qu'il nous demandait notre parole de ne pas en faire usage dans notre défense... Et cet homme qui avait de la fortune, qui avait beaucoup de mille livres de rente, allait demander le maximum de la peine pour un délit dont nous n'étions pas coupables. Il nous le déclarait naïvement, cyniquement, en face.
« Quelles canailles que tout ce monde ! » — dit mon oncle sur le pas de la porte. Ce qu'il voyait, ce qu'il entendait, la déclaration de ce substitut, les dénégations de Latour Dumoulin qui lui avait dit travailler à arrêter les poursuites, tout cela, le sortant de son égoïste optimisme, faisait tout à coup, ainsi que du feu d'un caillou, jaillir de l'indignation de ce vieux bourgeois racorni.
De là, nous allions tous deux chez Latour Dumoulin, désireux d'avoir une explication avec lui.. On nous faisait attendre assez longtemps dans une antichambre, où un garçon de bureau lisait un livre de M. de la Guéronnière, devant un portrait de l'empereur emballé pour une sous -préfecture. Et quand nous entrions, nous avions l'air de si mauvaise humeur que, se méprenant sur notre démarche, il croyait que nous venions le provoquer en duel. Alors c'était une défense maladroite de Rachel « qui ne se serait pas plainte », ce qui était inutile à dire, si cela était vrai, ainsi que je le crois. Enfin c'était une tirade contre Janin, la béte noire du ministère de la police. Car j'ai oublié de dire que les lettres de Nathalie et de Rachel avaient été copiées par nous sur les autographes enrichissant un curieux exemplaire de Gabrielle d'Augier, faisant partie de la bibliothèque du critique des Débats.
Le lendemain, qui était un samedi, Villedeuil nous menait au
Palais de Justice dans sa calèche jaune, une calèche qui tenait du carrosse de gala de Louis XIV et d'un char d'opérateur. Jamais si triomphante voiture ne mena des gens en police correctionnelle. Et le maître de la voiture pour lequel notre procès était une grosse affaire de représentation, s'était fait faire pour la cérémonie un carrick prodigieux, un carrick cannelle, à cinq collets, comme on en voit sortir à l'Ambigu des berlines d'émigrés. Ce fut à la grille du Palais une descente prestigieuse, ce jeune homme tout en barbe, dans ce carrick, et sortant d'une voiture d'or. A la porte de l'audience, l'huissier rie voulant pas le laisser entrer : « Mais, criait Villedeuil, je suis bien plus coupable qu'eux, je suis le propriétaire du journal ! » En ce moment il eût donné sa voiture avec son cocher et ses chevaux pour être poursuivi.
La salle avait deux fenêtres, une horloge, un papier vert. La Justice bourdonnait là dedans. Le banc des prévenus se viciait et se remplissait à chaque minute. Et cela était rapide à épouvanter. Une, deux, trois années de prison tombaient sur des tètes à peine entrevues. La peur venait, à voir sortir de la bouche du président, la peine, ainsi que le sourcillement d'une fontaine, toujours égal et intarissable et sans arrêt. Interrogatoire, témoignages, défense, cela durait cinq minutes. Le président se penchait à droite, à gauche, les juges faisaient un signe de tête, et le président psalmodiait quelque chose : c'était le jugement. Une larme tombait parfois sur du bois, et cela recommençait. Trois ans de liberté, trois ans de vie ainsi ôtés d'une existence humaine en un tour de code, le délit pesé en une seconde, avec un coup de pouce dans la balance, et ce métier cruel et mécanique de tailler à la grosse, pendant des heures, des parts de cachot. — Il faut voir cela pour savoir ce que c'est.
Précisément avant nous, fut appelé un petit jeune homme maigriot, aux regards d'halluciné, qui avait, de son autorité privée, condamné à mort l'Empereur, et envoyé son acte de condamnation à toutes les ambassades. On le condamna au pas de course à trois ans de prison. C'était lui qui, quelques années après, tirait sur l'empereur à l'Opéra-Comique
Enfin on appela notre cause. Le président dit un : « Passez au banc » qui fit une certaine impression dans le public. Le banc, c'était le banc des voleurs. Jamais un procès de presse, même en cour d'assises, n'avait valu à un journaliste de passer au banc, il restait près de son avocat. Mais on ne voulait rien nous épargner. « Il y a eu répétition hier, je le sais d'un avocat », me dit Karr, en s'asseyant avec nous entre les gendarmes.
Nous étions émus, indignés. La colère fit trembler nos voix,
quand on nous demanda nos noms, que nous jetâmes avec un timbre frémissant comme à un tribunal de sang.
Le substitut prit la parole, ne trouva pas grand'chose à dire sur les vers de Tahureau, ni sur une femme qui, dans notre article, rentrait de dîner, son corset dans un journal (le second passage souligné au crayon rouge par le ministère), passa à un article de notre cousin de Villedeuil qui mettait en doute la vertu des femmes, s'étendit longuement sur ce doute malhonnête, puis revint à nous; et pris d'une espèce de furie d'éloquence, nous représenta comme des gens sans foi ni loi, comme des sacripants sans famille, sans mère, sans sœurs, sans le respect de la femme, et pour la péroraison dernière de son réquisitoire, — comme des apôtres de l'amour physique.
Alors notre avocat se leva. Il fut complètement le défenseur que nous attendions. Il se garda bien de répéter ce qu'avait osé dire Paillard de Villeneuve, l'avocat de Karr, demandant au tribunal comment on osait requérir contre nous, à propos d'un article non incriminé, et dont l'auteur n'était pas avec nous sur le banc des accusés. Il gémit, il pleura sur notre crime; nous peignit comme de bons jeunes gens, un peu faibles d'esprit, un peu toqués, et ne trouva pas à faire valoir pour notre défense de circonstances atténuantes, plus atténuantes, que de déclarer que nous avions une vieille bonne qui était depuis vingt ans chez nous. A cette trouvaille bienheureuse, noyée dans une marée de paroles baveuses, nous sentîmes le murmure d'une cause gagnée courir l'auditoire... Mais ne voilà-t-il pas que la cause était remise à huitaine. « C'est cela, disions-nous, ils veulent faire passer notre condamnation au commencement, aujourd'hui ils n'osent pas, l'auditoire nous est trop favorable 1 »
Et cependant, ce fut notre salut que cette remise de l'affaire. Dans la semaine, le procureur général était changé. Rouland succédait à de Royer. Rouland avait des attaches orléanistes. Il était parent de la femme de Janin qui l'intéressait à nous. Et il y avait des relations non encore brisées entre Rouland et les Passy qui parlaient chaudement en notre faveur, et le samedi 19 février, le président de la 6e chambre donnait lecture, à la fin de l'audience, du jugement dont voici le texte:
En ce qui touche l'article signé Edmond et Jules de Goncourt, dans le numéro du journal Paris, du 11 décembre 1852;
Attendu que si les passages incriminés de l'article en question présentent à l'esprit des lecteurs des images, évidemment licencieuses et dès lors blâmables, il résulte cependant de l'ensemble de l'article que les auteurs de la publication dont il
s'agit, n'ont pas eu l'intention d'outrager la morale publique et les bonnes mœurs; Par ces motifs :
Renvoie Alphonse Karr, Edmond et Jules de Goncourt et Lebarbier (le gérant du Paris) des fins de la plainte, sans dépens. Nous étions acquittés, mais blâmés.
Un cocher de fiacre du xvme siècle, blâmé comme nous par une cour de justice, s'écria après le blâme : — « Mon président, -ça m'empêchera-t-il de conduire mon fiacre?
— Non.
— Alors je... » (Mettez ici l'expression la plus énergique de la vieille France).
En sortant de la salle du tribunal, nous pensions l'expression du fiacre.
Toutefois, en dépit de cet acquittement, nous fûmes moins heureux que le cocher de fiacre, cité ci-dessus. Nous nous trouvâmes entravés, empêchés dans l'exercice de notre métier. On nous fît dire officieusement que nous ferions prudemment de nous retirer du journalisme.
Quelques années après, dînant tous deux chez M. Armand Lefebvre, il nous prévenait, qu'en haut lieu, on nous considérait comme des esprits dangereux, qu'on avait l'œil sur nous... que nous prenions garde. Et pendant quelque temps, nous fûmes hantés par l'idée de nous expatrier, et d'aller fonder en Belgique un petit journal qui se serait appelé : le Pamphlet.