Édouard Lefebvre de Béhaine, son fils
A PHILIPPE BURTY
23 octobre 1868.
Mon cher ami,
Il faut que vous veniez déjeuner ici, un des premiers jours de la semaine prochaine. Je vous dis déjeuner, pour que vous voyiez la maison. Un autre jour, nous dînerons. A onze heures? à midi, si cela vous est plus commode. Un petit mot la veille par la poste, (timbre de 10 centimes comme pour Paris, mon Dieu!) Vous savez qu'il y a un chemin de fer, qui part, rue Saint-Lazare, toutes heures cinq et trentecinq. Sans plaisanterie, est-ce que vous ne pourriez pas prendre le chemm de ceinture. A vous, au plus tôt possible. J'attends vos impressions vénitiennes et Saint-Victoriennes.
Votre toujours Japonais, Jules de G.
Boulevard Montmorency, à la descente du chemin de fer d'Auteuil.
Nos meilleurs souvenirs à votre femme. Et des baisers sur le front à vos petites momesses.
PS. On est très bien nourri ici. N'ayez pas peur?
A FLAUBERT
23 octobre 68.
Mon cher ami,
Ah ! vous croyez qu'on finit de s'installer dans une maison. J'ai eu et j'ai encore tous les corps du métier, sauf les maçons, et ça viendra !
Enfin depuis trois ou quatre jours nous retripotons le manuscrit. Au fait, histoire de théâtre dans vos genres. Nous sommes rappelés à Paris sur des plats d'argent, par des lettres d'Hostein, oui d'Hostein, qui nous appelle « ses maîtres »... vrai ! et qui veut, de confiance, nous mettre en répétition, même sans lire la pièce1. Tant de lettres sur lettres, que nous revenons. Eh bien c'était vrai, il reçoit la pièce sans la lire !... nous demande, malgré cela, le manuscrit, au point seulement de la distribution des rôles, des décors. Nous le revoyons, après la connaissance du manuscrit, il paraît refroidi, dois-je vous le dire. Et après l'exposition du secret de son théâtre et de son public, fait sur les marches d'une espèce d'autel
1. La. Patrie en danger, pièce- imprimée dans notre théâtre et qui n'a pas été jouée.
du drame, qui avait pour anges deux des trois mousquetaires en zinc galvanisé, il nous dit qu'il nous reçoit toujours, qu'il s'engage toujours à nous jouer, mais qu'immanquablement la censure mettra son veto à notre pièce, et il nous demande une copie immédiate de la pièce, pour l'envoyer à la commission. — Parenthèse, nous avions trouvé ce blagueur touffu, si idiot, que nous ne désirions plus du tout être joués, mais seulement avoir le veto de la censure, pour gueuler. — Bon ! nota, nous payons la copie, et nous dormons sur les deux oreilles. Crac! dans le Figaro^ Hostein a vendu le Châtelet. Crac! il vend le Théâtre-Impérial. Ça ne finissait plus... Je n'ai jamais vu vendre tant de théâtres ! Enfin crac ! il fait faillite ! Le plus drôle c'est que j'écris à Hostein, pour ravoir mes deux manuscrits, à Hostein puis à son honorable successeur Fisher... Ils. ne me répondent pas et paraissent — pardon — s'en ficher.
Quoi vous dire de Paris, je n'en sais rien, et j'ai horreur d'y aller.
A vous de tout cœur et de tout esprit,
Jules de Concourt.
A PHILIPPE BURTY
(Novembre 1868.)
Mon cher Burty,
Merci de votre bon petit mot et de l'idée de nous avoir à déjeuner. Voulez-vous bien, pour cette fois, excuser vos paresseux et insoucieux amis, et leur permettre de n'arriver qu'à une heure chez vous, samedi, si le jour ne vous dérangeait pas.
Notre excuse sera de vous apporter une eau-forte ratée arec caractère, et de toute première épreuve
Bien à vous et souvenirs affectueux à tous les vôtres.
Jules de Goncourt, 53, boulevard Montmorency .
AU COMTE LEFEBVRE DE BÉHAINE
17 novembre 68, Paris-ÀuteuiL
Mon cher Ned,
Que de remords, que de promesses à nous-mêmes de t'écrire demain ! et puis demain passait si vite que nous ne t'écrivions pas. Tu nous pardonneras, en pensant à tout ce que nous avons eu de tracas, de fatigues, de véritables bouleversements de la vie, à nous transporter nous et nos objets d'art ici, sans compter les ouvriers et tous les corps d'état qu'il a fallu faire passer dans la maison, — cela mêlé à un état de malaise presque permanent. Enfin nous voici à peu près installés. Quelle joie de te recevoir dans ce coin, où on a si souvent pensé à toi, et où on sera si heureux de t'offrir une chambre d'ami ! Nous avons fait des folies d'objets d'art, tu verras cela! En ce moment, nous travaillons avec une véritable rage à finir notre roman de Rome, notre Madame Gervaisais, où bien des choses, croyons-nous, t'intéresseront.
Politiquement et pour ce qui te touche de près, j'ai été bien souvent au moment de t'écrire un mot, et puis tu sais cruellement ce que c'est à l'heure pré-
sente, — le lendemain renversait la veille... Va, en ce moment le temps est fou, comme disent les Italiens.
Nous sommes en grand froid avec X... Tu conçois qu'une rupture serait bienvenue de notre part. Il vient un âge, où Ton éprouve le besoin de nettoyer sa vie des envieux et des parents qui sont vos ennemis intimes.
Excuse le laconisme de cette lettre, qui est un simple mot de cœur. La réponse que nous y voudrions, serait la nouvelle d'un petit congé, qui nous permettrait de nous serrer encore une fois la main, et de parler un peu, et intimement surtout ceci, qui est laid, lâche — et malheureusement bien menacé.
Nos plus affectueux souvenirs à ta femme. Nous avons vu, dimanche, tes deux bébés en photographie chez Mme M... Embrasse-les pour nous et crois-nous
Tes vieux et vrais amis,
Edmond et Jules.
A FLAUBERT
iet jour de 1869.
Votre bonne petite boîte de ce matin, mon cher ami, a été bien reçue et bien venue, comme notre seule étrenne de cette année — et vous avez été gentil de nous envoyer ce souvenir, qui vous a mis en tiers dans Tassez triste tête-à-tète de notre dîner du jour de Tan. Pour nous, ça ressemble, depuis quelques années, au jour des Morts.
Au reste ce petit mets rare 1 est positivement exquis, et en ce moment, nous en sommes gavés. *
Merci encore et ne nous laissez pas trop longtemps dans la vacherie générale.
Nous vous la souhaitons bonne et glorieuse.
Notre quatre mains dans les deux vôtres cordialement.
Jules de Goncourt.