‹ LettresChapitre 62 sur 65 · Crème de Sotteville · texte numérisé non relu

Crème de Sotteville

A ZOLA

Dimanche, 40 janvier (1869).

Cher monsieur,

Merci et grand merci de votre très aimable demande. Nous y répondons immédiatement par ce morceau de trois chapitres à la suite, dont nous vous laissons absolument libre de donner et de faire ce que vous voudrez. Maintenant pour les indiscrétions, nous vous permettons très volontiers de vous servir des souvenirs qui peuvent vous rester de notre lecture, et des petites notes que je vais vous jeter ici, à bâtons rompus !

Deux ans de travail; — études à Rome; — histoire d'une âme, d'une intelligence et d'un cœur de femme dans ce décor ; — l'intérêt d'une étude psychologique relevé par le pittoresque et la grandeur des milieux ;

— la Rome antique et la Rome moderne; — la Via Appia à côté de la villa Borghèse; — silhouettes et types romains, les deux confesseurs : l'un une figure nouvelle de jésuite, l'autre une figure de Trinitaire;

— les grands spectacles de la Semaine Sainte traversant les pages; — l'analyse et l'étude détaillée d'une conversion de femme philosophe, arrivée au dernier degré

de Pextatisme 1 ; — tout l'intérêt sur une mère et un enfant infirme ; — un livre où les auteurs de Germinie Lacerteux ont essayé de donner une note nouvelle et inattendue ; un livre qui, sous la forme émouvante du

1. Je donne ici un bout de lettre de mon frère, intercalée au milieu de quatre pages de ma mère, adressées à une belle-sœur, mourante de la poitrine à Rome, — un bout de lettre écrit, quinze jours après ses douze ans accomplis.

Ma chère tante,

J'ai été bien content d'apprendre que votre santé s'améliorait. J'espère bien qu'avec le temps elle deviendra tout à fait bonne. C'est ce que je désire ardemment et ce que je vous souhaite en commençant la nouvelle année. Je vois avec plaisir que le signor Alphonse se porte à merveille et qu'il profite de ses leçons d'italien. Il paraît qu'à Home comme à Paris, il fait toujours des conquêtes. 3e lui souhaite bien du plaisir, en attendant son retour qui me causera beaucoup de joie, car je n'ai pas oublié les bonnes parties de jeu que nous faisions ensemble.

Quant à moi, ma chère tante, je me dispose à faire ma première communion, que j'offrirai à Dieu pour le rétablissement de votre santé ! L'abbé qui nous fait le catéchisme, est un homme instruit, sévère, mais très bon. J'ai bien moins de temps À moi, cette année que l'année dernière, attendu que la sixième est une classe importante. Le latin va assez bien; cependant je n'ai pas eu de très bonnes places. Je suis très bien avec mon professeur d'histoire, qui m'a fait espérer quelque chose au concours. Je me suis acheté pour mon jour de l'an, un superbe livre de messe, que je me réjouis de vous montrer à votre retour.

Adieu, ma chère tante, recevez ainsi qu'Alphonse, avec mes tendres embrassements, mes vœux de bonheur et de santé, et croyez au sincère attachement de votre respectueux neveu et filleul.

J. DE GONCOURT

Cette lettre est curieuse par sa destination. Elle est adressée à Mme de C..., à la tante lettrée et artiste qui nous a donné le goût intelligent du bibelot (voir la Maison d'un artiste), à la femme philosophe, dont la conversion au catholicisme, dans le

roman, va entrer dans la bataille religieuse du présent. Encore une fois pour cela, comme pour les extraits, prenez toutes vos libertés.

Nous sommes d'avance vos très reconnaissants,

E. ET J. DE GONCOURT

milieu de la capitale de la chrétienté, dont l'incomplet développement intellectuel de son sensuel et tendre enfant, et dont enfin, la mort, au moment de l'audience accordée par le souverain pontife, nous ont donné les éléments de notre roman de Madame Gervaisais.

A FLAUBERT

Samedi (janvier 1869).

Mon cher ami, les détails demandés :

Nous avions trouvé S.-B. (Sainte-Beuve) mardi, fatigué, préoccupé. La P. (princesse Mathilde), le mercredi, nous entraînant, après dîner, dans un salon, où nous n'étions que nous trois, s'est épanchée, a éclaté, — le cœur gros, des larmes dans la voix, une colère de cœur terrible, et palpitante et brisée , et l'éloquence indignée de la scène qu'elle avait eue avec lui, et revenant avec des : « Je ne le verrai plus, plus jamais ! » Elle nous secouait par nos boutons d'habit. Elle criait : « Moi qui me suis brouillée pour lui avec l'Impératrice... au Temps! nos ennemis personnels!... Et c'est lui qui a écrit à Neftzer, c'est lui!... Ah! je lui ai dit : Monsieur Sainte-Beuve... tenez, je suis fâchée que vous ne soyez pas mort l'an dernier... au moins j'aurais gardé la mémoire d'un ami ! » Elle étouffe , elle suffoque; elle bat sa gorge avec le haut de sa robe. « Oh! j'ai été dure! » ajoute-t-elle. Superbe, dramatique, moderne, ça été une scène admirable

que son récit de ce déchirement et de cette rupture 4.

Voilà, mon vieux,

Bien à vous.

Jules de Goncourt.

1. Je dois déclarer, qu'en dépit de cette colère momentanée, la princesse Mathilde a gardé un souvenir très aimant de Sainte-Beuve.

A ZOLA

Dimanche, 47 janvier soir (1869).

Cher monsieur,

Je ne veux pas laisser passer la soirée, sans vous remercier, au nom de nous deux, de ce lancement si sympathique, presque confusionnant de notre prochain volume. Si le succès lui arrive, je tiens à vous dire que vous y aurez été pour beaucoup, et que nous vous garderons toujours, pour ce service si bien rendu, une reconnaissance sincère et bien cordiale.

Nous sommes de cœur à vous.

J. de Goncouht.

A FLAUBERT

Dimanche (10 février 4869).

Mon cher ami, vous avez dû recevoir notre bouquin provisoire.

Comme nouvelles de nos deux personnes, je vous apprendrai que nous avons failli être tués, tues tous les deux, dans un fiacre qui nous menait dîner chez la princesse, mercredi dernier, par un cocher ivre, lequel nous a lancés à toute bride contre un camion énorme à la hauteur du quai de Passy. Le choc fut terrible. Nous nous regardâmes, vous savez d'un regard, avec lequel l'on se tâte l'un l'autre. Mon frère avait le visage plein de sang. En brisant, avec sa figure, la vitre du fiacre, il avait été blessé audessous de l'œil. Il ne savait pas s'il avait l'œil crevé. Un moment dur ! Nous avons remonté toute la montée de Passy, sacrée montée ! Le pharmacien, — une autre vilaine minute, — on fouillait l'œil. Rien ! pas de verre dedans, pas atteint ! Un vrai miracle ! Rien de coupé par le verre que la paupière supérieure et la paupière inférieure, comme par le plus habile opérateur. Et nous dînons ce soir chez la princesse. C'est vous dire combien la guérison a été rapide. Pour moi je n'ai

reçu que comme un immense coup de bâton sur le front, mais sans aucune suite, ni marque. Seulement mon pauvre diable de frère ressemble aujourd'hui à un dogue qui aurait reçu un horrible pochon sur l'œil. — Ne prenez jamais le fiacre 170.

Bien et bien à vous de cœur,

J. de G.

A FLAUBERT

2 mars (4869).

Mon cher ami,

Vous nous comblez. Merci du souvenir.

Vous êtes le seul homme dans le monde ! — dans le monde, vous savez, — qui nous aimiez et nous gâtiez.

La publication de Mme Gervaisais a jeté autour de nous, et parmi toutes nos relations, un froid et un silence dont rien ne peut vous donner une idée

Nous avons été tombés dans le Figaro par D qui

a déclaré que c'était le plus faible de nos bouquins.

Voilà le commencement. Nous verrons la suite. Mais entre nous, nous nous en f

Nous sommes bien patraques, surtout moi, depuis tous ces temps-ci. Dépêchez-vous de nous revenir, car nous sommes diantrement isolés.

Avez-vous là, ces tempêtes que nous avons chez nous ? Le vent a manqué d'enlever notre maison^ cette nuit.

A vous de tout notre cœur.

Jules de Goncourt.

A FLAUBERT

Mardi 9 mars (4869)

Mon bon vieux,

Vous me demandez pourquoi que nous n'avons pas l'air rigolo dans nos lettres ? La réponse est bien simple : c'est que nous ne le sommes pas — rigolo, pour un sou. Edmond est presque toujours souffrant, et moi, je suis très littéralement malade d'une gastralgie qui me fait un supplice de mes digestions et à peu près une insomnie de mes nuits. C'est à ce point que dans ce moment nous sommes incapables de travail. Vous comprenez tout à présent.

Puisque vous vous intéressez au bouquin^ — il n'y a eu, à peu près, que des attaques bêtes et vraiment trop inférieures, une grande tartine à peu près folle dans le Constitutionnel, un flamboyant X... dans Y Indépendance, un éreintement de Y... Je vous envoie de Zola un article qui, en dehors de la sympathie, expose au public d'une manière vive, nette, nerveuse^ ce que nous avons essayé de faire. Sainte- Beuve, vous savez ses colères contre tout ce qui tente d'être haut. Le livre l'inquiète énormément

pour l'avenir de la littérature, — avenir auquel il nous a dit ne pas croire plus qu'à la postérité, — mais pour un certain statu quo classique, qu'ont déjà démoli, nous a-t-il affirmé, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, enfin Gautier et Saint-Victor. Mais vous, vous n'êtes ni Gautier ni Saint-Victor,... vous êtes au delà... vous cherchez le mouvement dans la couleur... C'est encore autre chose... Vous cherchez Y âme des paysages... C'est trop, c'est trop... la littérature n'est pas faite pour cela... Il faut plaire au public... il faut réussir !

Puis il a terminé par nous reprocher, comme un crime, avec une de ces colères dindonnes que vous lui savez, d'avoir faire lire, à Mme Gervaisais, Kant qui n'était pas, de son temps, traduit en français. Ceci nous a semblé venir d'une visite du bon ami Y... Le lendemain nous allions envoyer à Beuve la liste d'une dizaine d'ouvrages de Kant, traduits en français, de 1796 à 1830, avec toutes les herbes de la bibliographie, quand, la lettre écrite, nous avons eu pitié de sa vessie, et avons déchiré la lettre.

Dernières nouvelles. Beau trait littéraire. Au der nier thé de la cour, S. M. de toutes les Prusses demandant à l'ambassadeur de France ce qu'il lisait en ce moment, bravement l'ambassadeur répond qu'il lit : « MmQ Gervaisais. Ça a jeté un froid ! Mme de Valençay, duchesse de Sagan, s'est écriée : « On m'a écrit de Paris que c'était un livre dangereux, immoral et antireligieux. » Le plus héroïque de l'ambassadeur c'est d'avoir laissé échapper le lendemain à déjeuner : « Ah ! on entend vraiment trop d'absurdités dans les augustes assemblées ! »

Pardonnez l'horrible égoïsme de cette lettre, mais c'est une preuve même de notre confiance dans votre bonne amitié.

A vous, toujours.

J. DE GONCOURT

A FLAUBERT

Mardi, 16 mars (4869).

Mon cher vieux *,

1° Nous ne connaissons nulle théorie spéciale sur les portraits d'enfants, et ne croyons pas qu'il en existe ;

2° Les plus vivants portraits d'enfants sont les portraits d'enfants de Reynolds, desquels on peut dire qu'il a su rendre la chair lactée; il y a encore les portraits de Greuze où il y a l'humidité du regard enfantin. Puis il y a les infantes et les infanles de Vélasquez, les bambini de Raphaël, les petits Saint-Jean du Gorrège, les enfants ensoleillés de Rubens... Du reste votre question est d'une complexité terrible. Il en

1. Réponse à une lettre de Flaubert au sujet de Y Éducation sentimentale, commençant ainsi :

1° Connaissez-vous quelque part une théorie quelconque sur les portraits d'enfants?

2° Quels sont les beaux portraits d'enfants?

Ma situation est celle-ci : un esthétiqueur qui fait le portrait d'un enfant mort, se livre, devant la mère, à un débagoulage artistique indélicat, le tout pour briller.

faudrait causer. La petite tartine de votre débagouleur peut se faire, mais il serait nécessaire que vous nous donniez un la plus détaillé. Je crois que pour cela il vaut mieux Yinter pocala ou la fumée de nos trois cigares, — à la fin du mois.

Santé un peu meilleure. On retravaille à des choses douces.

Bien à vous cordialement,

J. DE GONCOURT

A LA PRINCESSE MATHILDE

4 avril (4869). Dimanche matin.

Princesse,

Votre plafond 1 est admirable et nous voulons, dès ce matin même, vous en dire notre éblouissement et notre reconnaissance. Ce sera la merveille de la petite maison, déjà toute meublée de vos souvenirs.

Giraud vous aura dit ses et nos émotions tragiques d'hier. Ah ! cette cour d'assises qui vous tient cloué à un banc, de onze heures du matin à huit heures du soir 2 ; cela enfonce décidément Sardou : la nature est plus forte que lui !

Nous vous embrassons tendrement les deux mains, une chacun, et nous sommes chaque jour, vos plus attachés et vos plus reconnaissants,

Edmond et Jules de Goncourt.

1. Plafond d'un petit boudoir de notre maison d'Auteuil, un plafond peint sur soie jaune, et représentant, en une imitation japonaise, des fleurs et des oiseaux.

2. Affaire Firon, assassinat de la rue Monthabor, où Giraud se trouvait être le président du jury.

A ZOLA

40 avril (4869). Samedi midi.

Cher confrère et ami,

La nouvelle des deux articles de Sainte-Beuve sur Mme Gervaisais, lorsque nous vous la donnions, l'autre matin, est maintenant absolument fausse. Un tiers nous a prévenus de la chose, deux heures après notre sortie de chez vous. Nous avons immédiatement écrit, rue du Mont-Parnasse, pour demander une explication nette. Nous recevons, à l'instant, la lettre de Sainte- Beuve, qui nous dit qu'effectivement il est résolu à ne pas faire les articles 1 .

1. Incontestablement Madame Gervaisais ne plaisait pas à Sainte-Beuve. Toutefois le critique trouvait que le livre méritait d'être discuté, et dans un rendez-vous qu'il nous faisait donner chez lui, le 22 mars, il était convenu qu'il rendrait compte du livre, nous demandant loyalement de répondre à sa critique, avec la faculté bien entendu de riposter à notre réplique.

C'était convenu. A quelques jours de là, la princesse nous félicitant d'avoir un article de Sainte-Beuve, l'un de nous lui répondit : « Princesse, il n'y a pas tant à nous complimenter, M. Sainte-Beuve ne nous a pas laissé ignorer que ce serait un éreintement! »

Un étranger qui se trouvait là, allait aussitôt rapporter notre réponse à Sainte-Beuve. Le mot éreintement, dans la

Ainsi plus un mot là-dessus, et si par hasard votre entrefilet était composé, nous vous serions très obligés de le faire immédiatement décomposer.

Bien et bien à vous toujours,

J. de Concourt.

langue familière du journalisme, est synonyme de critique et ne veut rien dire de plus. Mais Sainte-Beuve, je l'ai toujours vu, avoir peur du mot, — du mot qui n'était pas un mot pondéré. « Éreintement, répéta-t-il tout à fait blessé, je fais de la critique, je ne fais pas d'éreintement. » Et abandonnant son article, qui, je crois, était commencé, il nous écrivait une lettre assez alambiquée :

Mais donnons d'abord la lettre de mon frère :

9 avril 1869

Cher maître et ami,

Il nous a été dit hier que vous aviez renoncé à faire dans le Temps sur notre roman, les articles que vous nous aviez courtoisement offerts, et dont la sévérité, avec l'invitation de votre part à une réponse, eût été pour nous une marque d'estime. On a ajouté que vous auriez dit à ce propos, que c'était par notre faute, que ces articles ne paraîtraient pas.

Par notre faute! Nous n'y comprenons rien. C'est sur cela, cher maître et ami, que nous venons vous demander une réponse qui nous importe, une explication qui ne nous laisse pas plus longtemps dans une fausse position vis-à-vis de vous et du public.

Nous sommes, dans l'attente d'un petit mot, toujours vos bien dévoués.

Edmond et* Jules de Goncourt.

Maintenant voici la lettre de Sainte-Beuve.

Chers messieurs,

Il m'a semblé en effet, après toute réflexion, que je m'embarquerais dans une opération difficile et presque impossible. Développer au milieu de beaucoup d'éloges de détail, des objections sur le procédé et l'ensemble et le faire, non seule-

ment sans blesser les auteurs, mais encore en échappant aux commentaires plus ou moins bienveillants et certainement trè3. éveillés de leurs entours.

J'ai été amené à cette réflexion et de moi-même, et aussi, je vous l'avouerai, par un de ces échos qui n'ont rien du tout de grave en soi, mais qui avertissent du péril.

Comme mon intention et l'esprit dans lequel je comptais faire ces articles étaient très nets, et qu'il eussent été les mômes, il y a six mois qu'aujourd'hui, je supporterais mal qu'il en pût rien être attribué à la variation de température des milieux , comme dit notre ami Taine.

Il n'y a sans doute de la faute de personne en tout ceci, mais le doute une fois éveillé, le plus sûr, pour moi, est de m'abstenir. D'ailleurs, la très incertaine et très faible utilité dont auraient pu être ces articles, est produite déjà, en ce sens que vous les ayant esquissés à l'avance, vous pouvez parfaitement juger, si quelque chose vous en semble juste ou si tout en est vain. Le reste avec les ornements ne serait que pour la galerie.

Sainte-Beuve.

A EMILE FORGUES

10 avril 1869.

Cher monsieur et confrère,

De vieilles — bien vieilles — relations amicales nous encouragent à venir vous demander un petit service, dont nous vous avons déjà parlé, il y a un an. Enfoncés en ce moment dans une étude sur notre ami commun Gavarni, et ayant par son fils, tous les documents, papiers, journaux intimes, correspondances, etc., nous voudrions être aussi complets que possible. Comme vous avez été, vous aussi, cher monsieur, l'exécuteur testamentaire d'une grande mémoire *, vous comprendrez combien nous serions désireux de renseignements, que vous pourriez nous communiquer sur ces années, où nous retrouvons petit petit, à chaque page de ses mémoires secrets, et particulièrement des nombreuses lettres que vous avez dû recevoir, et dont nous ne donnerons du reste absolument que ce que vous voudrez.

Voulez-vous nous permettre de vous demander un

Page 1