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Nunc dimitlis, Luc, II

LETTllE CXXVIII. 2.M7

il me seroit doux, plus doux que jamais, de m'endoruiir cette nuit du sommeil éternel.... Mon Dieu, que je suis fâchée! on m'avait offert de m'envoyer un courrier, et un autre courrier où l'on me diroit en duplicata : Grand succè;; ou médiocre succès^, y ai refusé ce soir cette marque debonté; je n'ai pas voulu être autant obligée. Enfin, j'ai été béte et je suis punie; mais j'ai craint que cette recherche de soins ne fit croire un trop profond intérêt; cependant je n'y ai pas été, et à coup sûr, il y auroit eu plus d'intérêt à s'y ex poser qu'à s'en priver : je me juge bien et je suis contente de moi à cet égard. Mon Dieu ! que de bonheur! et, comme dit l'ambassadeur de Naples, que de plaisir à la maison' Mon ami, vous n'en aurez jamais autant que je vous en désire ; vous ne le sentirez jamais avec autant de transport que je le souhaite. — Ah ! pour le coup, voilà M. d'Alembert. Le succès a fait violer toutes les règles^ : on a beaucoup applaudi cette scène du troisième acte ', ce qu'il y a de plus beau au théâtre. Adieu, mon ami. Vous me croirez folle ; mais le premier vœu de mon cœur n'est pas de vous voir:

1. • Le 26 août (samedi). Leurs Majestés, accompagnées de la Famille Royale, ainsi que des Seigneurs et Dames de la Cour, assistèrent, dans la grand'salle du château, à la représentation d^i Connétable de Bourbon, tragédie du sieur Guibert, auquel Leurs Majestés ont témoigné leur satisfaction. La musique guerrière des entr'actes et celle qui lient à cette pièce est du sieur Berton, maître de la musique du roi. [Gazette de France du 10 septembre 1775). La veille, 25 août, avait eu lieu, par procuration, le mariage de madame Clotilde • vec le prince de Piémont. (Vuir, sur cette première représentation du Connétable, à Versailles, qui avait été précédée des deux répétitions, a suivies avec une fureur sans exemple, » à la Comédie-Française, les Mém. de Bachaumont, t. 8, p. 149. 160 et s., 16t) ; VEspion anglais, t. II, p. 282 et s.; la Corresp. littér. de La Harpe, 1804, t. I, p. 248; les OEuvres de madame de Staël, 1821, t. VII, p. 285.) En somme, s'il y eut succès, il fut très-contesté. Avant la représentation, le roi de Prusse écrivait à Voltaire, le 27 juillet 1 775 : o Lekaindoit partir dans peu pour jouer à Versailles une tragédie de M. de Guibert, le tacticien. Je n'ai point vu ce drame. Lekain prétend que la reine de France protège la pièce; ce qui doit en assurer le succès. Ce M. Guibert veut aller à la gloire f.ar tous les chemins ; recueillir les applaudissements des armées, des théâtres et des femmes, c'est un moyen sûr d'aller à l'immortalité. » (OEuvres de Voltaire, édit. Beuchot, t. 69, p. 316.)

2. L'étiquette ne permettait pas d'applaudir en présence du roi. • La jeune reine (Marie-Antoinette) a trouvé cela trop froid, et, par son exemple, adonni* la permission de l'imiter. (Espion anglais, II, 285.)

3. Entre Bourbon et Adélaïde qui refuse de fuir avec lui et de se rendre complice de sa trahison, t Elle fait parler, dit la Harpe, lour à tour la patrie, l'amour, l'honneur... Il y a dans cette scène un germe d'intérêt quoique le fond en soit très-commun. On y a applaudi quelques traits assez véhéments et même quelques beaui vers. » (Corresp. littér., t. I, p. 250.)

il est que vous voyiez toul ce qui vous fera jouir de votre bonheur, et surfout les gens qui l'ont partagé. Ne nie voyez pas ces jours-ci ; jouissez et n'allez pas jeter les yeux sur un objet que vous n'auriez jamais dû voir. Je ne vous demande qu'une heure avant votre départ; je suis du costume dea adieux.

Dimanche, 17 septembre 1775.

Eh, non ! je ne suis plus assez heureuse , ou assez malheureuse, pour faire du fiel et dupoison de ce que vous dites : vous y avez mis bon ordre ; avec un mot vous avez glacé mon âme, et vous avez glacé en UKÎrae temps tout ce que vous croyez Otre l'expression d'un sentiment. Souvenez-vous du secret quivous est échappé : il m'a donné laclef demille choses qui m'avoient paru inexplicables; il m'a fait rétracter un jugement faux, que je n'avois porté que par ignorance. Jecroyois lire la lettre d'une jeune personne de dixsept ans, qui écrivoit à un )mme qui avoit été son mari quatre jours; et au lieu de cela, c'est une jeune personne qui écrit à un liomme qui l'aime depuis un an. Dès lors, tout ce qu'elle lui dit n'est plus que l'expression naturelle d'un sentiment avoué et partagé depuis longtemps. Ce secret échappé m'a aussi expliqué le billet que j'ai reçu du château de C....1; mais, en me l'expliquant, il ne l'a pas justifié : car rien dans la nature ne peut justifier un tel outrage; ce billet ne contenoit pas un mot qui ne dût révolter et indigner mon âme. Mon dieu! et j'ai pu vous voir 1 j'ai pu vous écouler, je vous parle encore! Oh! combien l'on déchoit, lorsqu'on a pu braver les premiers remords ! Oui, j'ai besoin de me le répéter, de me le dire sans cesse: j'ai été aimée de M. de Mora, c'est-à-dire de l'âme la plus élevée, lu plus forte, de la créature la plus parfaite qui exista jamais. Cette pensée soutient mon âme, ranime mon cœur, et me rend assez d'orgueil pour ne pas me laisser anéantir.

Je n'ai pas répondu à votre billet du moment de votre départ? Eh, bon Dieu! que pouvois-je répondre? Quand je li»

( . Le château de Courcclles.

maintenant les expressions de votre sensibilité, voici ce que ma raison prononce: il en dit autant à une autre, et pcuttre y met-il plus de force et de chaleur; et il y a celte différence entre celte autre et moi, qu'avac elle, il dirige toutes les actions de sa vie pour lui prouver qu'il sent tout ce qu'il lui dit; et avec moi, au contraire, il n'y a pas une de ses actions, pas un de ses mouvemcns qui ne soient en contradiction et en opposition avec ses paroles. D'aprùs cette observation si juste, si cruellement fondée, diles-moi, que faut-il vous répondre? Ali! j'en appelle à voire conscience : croyez-vous que j'y pusse pénétrer, et conserver pour vous le sentiment que vous me désirez? Eh bien, j'ose vous assurer, que si vous pénétriez dans la mienne, vous n'y verriez que la faute que j'ai commise. Je n'ai pas eu une pensée, pas un mouvement qui ne dût me mériter votre estime, si l'on peut l'uccorder à celle qui nous a sacrifié ce qui devoit êlte plus cher que l'honneur. Mais, dites-moi, pourquoi me faites-vous l'oljjei de voire morale, et de l'exercice de votre vertu ? Vous vous en avisez bien tard; et si vous vous imposez cette tûche en expiation du mal que vous avez fait, je vous avertis que vous vous égarez encore. Pour que vous eussiez le mérile de cetie cond-iite, où vous mettez une patience, un courage, une bonté; ne indulgence infatigables, ilfaudroit, dis-je. que tant de vertu eût un effet : il faudroit soulager, consoler; et je vous l'ai répété cent fois, vous ne pouvez plus rien pour moi, que me faire souffrir. Perdez donc l'envie de vouloir me faire la victime de votre morale, après m'avoir fait celle de votre légèreté. Je vous assure que je ne prétends point vous faire de reproches : je vous pardonne de tout mon cœur; et ce que je vous dis aujourd'hui, c'est pour répondre à votre lettre. Dans ce billet de samedi, vous me montriez la crainte que vous aviez, que l'influence du malheur que vous prétendez avoir, ne vînt à se répandre sur votre femme. Que falloit-il répondre à cela? Que celte crainte seule sulfiroit pour l'en garantir; que le sacrifice que vous lui avez fait de voire temps, de vos affections et de votre personne, doit aussi l'en garantir. Qu'ajouter à cela? Que je le souhaite: et voilà, en vérité, tout ce que l'on peut pour quelqu'un avec qui on n'a aucun rapport. Les gens qui ne vous ont point vu avec madame votre femme, et qui ne savent pas comme moi le sentiment que vous aviez pour ^Jle depuis un an, disent que vous avez

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converti les devoirs du mariage en servitude. Ils trouvent que ce coup de cloclie d'onze heures est austère comme la règle des couvens : vous voyez bien qu'ils disent des sottises, parce qu'ils ne sont pas encore dans votre secret. Pour moi qui y suis, et qui dois vous dire le mien....; mais, non, en voilà assez pour aujourd'hui. — Oh ! je suis bien inquiète ; le vicomte ds Saint-Chamans va de plus mal en plus mal: on ne connoît rien à son état; pour moi, il m'effraie. Le comte de C... versoit des larmes hier: sa femixie eit accouchée heureusement; mais son enfant se meurt. Ce n'est pas son enfant qu'il pleuioit, mais le chagrin qu'en aura sa femme, et le tourment qu'il éprouve de la tromper suil'étal de cet enfant. Les gens heureux ont donc aussi leurs peines ! Oui, puisque vous dites que vous en avez beaucoup : mais vous avouez que l'exercice les soulagera, et je le crois comme vous le dites. — Ma santé est pire que jamais; j'ai eu plusieurs accès de fièvre: mais j'ai fait serment de ne pas m'empoisonner de la façon des médecins. Adieu. — Je ne réclame ni votre sentiment, ni votre morale, ni votre vertu. Voyez si je ne vous laisse pas libre.

LETTRE GXXX

Samedi, à 4 heures du matin, 23 sept. 1775.

Hélas ! il est donc vrai, on survit à tout ! l'excès du malheur en devient donc le remède ! Ah I mon Dieu ! le moment est arrivé où je puis vous dire, où je dois vous dire avec autant de vérité : je vivrai sans vous aimer, que je vous disois il y a trois moi* : vous aimer ou cesser d'être. Ma passion a éprouvé toutes les secousses, tous les accès d'une grande maladie. J'ai d'abord eu la fièvre continue avec des redoublemens et du délire ; et puis la fièvre a cessé d'être continue, elle s'est tournée en accès, mais si violens, si déréglés, que le mal n'en paraissoit que plus aigu. Après s'être soutenue longtemps à ce degrés de danger, elle a un pau diminué, les accès se sont éloignés, ils se sont affoiblis. U y a eu dans les intervalles des moaiens de calme qui ressembloient à la santé, on qui du moins la faisoient espérer. Après un peu de temps U lièvre a tout à fait cessé : et enfin,

depuis quelques jours, il me semble qu'il ne me reste plus que l'ébranlement et la foiblesse qui suivent toujours les longues et grandes maladies. Je crois pressentir une convalescence prochaine ; non pas cette sorte de convalescence que M. de Saint-Lambert peint, en disant :

Oh ! que l'âme jouit dans la convalescence ' I

Non, la mienne ne connoîtra plus cet état de jouissance; mais elle sera soulagée, elle ne sera plus déchirée activement, et c'est bien assez : car, quoique délivrée d'un mal bien cruel, il m'en restera encore un plus ancien, plus douloureux, plus profond, plus déchirant ; et cette plaie ne se fermera jamais, mais elle ne sera plus irritée et empoisonnée par le chagrin et le remords de tous les instans. Enfin, elle trouvera peut-être des caïmans, et c'est le seul remède aux maux incurables. Voilà l'histoire et le récit le plus fidèle de l'état de mon âme : il n'y a pas un mot, pas une circonstance qui ne soient applicables à ma situation actuelle. Je vous ai aimé jusqu'à l'égarement ; j'ai éprouvé tous les degrés, toutes les nuances du malheur et de la passion ; j'ai voulu mourir. J'ai cru mourir, j'ai été retenue par le charme attaché à la passion, même à la passion malheureuse. Depuis, jai réfléchi, j'ai flotté longtemps, j'ai souffert encore ; en un mot, je ne sais si c'est vous, si ce sont vos procédés, si c'est la nécessité ou peut-être l'excès démon malheur : tout enfin m'a ramenée à une disposition moins funeste. J'ai regardé autour de moi ; j'y ai trouvé des amis que mon malheur et ma folie n'ont point encore rebutés : j'ai vu que j'étois environnée de soins, de bontés, de marques d'intérêt. Au milieu de tant de secours et de tant de ressources, j'ai trouvé un sentiment plus vif, plus animé : il est si vrai, si tendre, si doux, qu'il faudra bien qu'à la fin il fasse pénétrer dans mon âme du calme et de la consolation. Et puis-je jamais prétendre à mieux et à plus que cela? Et après l'affreuse tempête dont je suis battue depuis trois ans, n'est-ce pas là rentrer dans le port? n'est-ce pas déjà voir le ciel ouvert ? Non, ne croyez point que je m'exagère les progrès de ma guérison : je me vois telle que je suis, et si je me sens un peu plus calme, je me crois un peu plus susceptible de consolation. Sans doute il m'en au-

<. Les Saisons (1769), chaut '", v. 425.

roit moins coûte pour mourir que pour me séparer de vous. Une mort prompte eût satisfait mon caractère et ma passion ; mais la torture que vous avez donnée à mon âme en a épuisé la force : elle a perdu son énergie ; et puis je me suis vue aimée, cela amollit. Comment quitter la vie, lorsqu'on veut vous y retenir par le sentiment le plus tendre ? Ah ! il falloit mourir dans le moment où j'ai perdu ce qui m'aimoit, et ce que j'ai plus aimé que tout le reste de la nature ! Voilà le seul reproche que je me permettrai de vous faire. Pourquoi me reteniez-vous? étoit-ce donc pour me condamner à une mort lente et plus cruelle que celle où je courois ! Plût au ciel que je pusse effacer de mon souvenir et anéantir de ma vie les dernières années qui viennent de s'écouler ! Celles qui les avoient précédées seront à jamais le charme et le tourment de mon cœur. Ah ! six ans du plaisir et du bonheur du ciel doivent f;iire trouver l'existence un assez grand bien pour en rendre encore grâces au ciel, même au comble du malheur ! Si je pouvois retrouver le repos, si mon âme pouvoit s'y fixer, peut-être que le peu de jours qui me restent à vivre pourroient encore être tolérables ! Je vais tâcher de faire ma consolation de ce qui feroit le plaisir et le bonheur d'un autre. J'aimerai par reconnoiseance ce qui devroit être mieux aimé, si je répondois à la chaleur et à la vivacité de l'amitié qu'on me témoigne. Depuis trois mois, j'ai à me reprocher de repousser avec froideur et avec dureté l'expression du plus vif intérêt, qui est la suite du sentiment le plus vrai, dont malgré moi j'ai reçu des preuves non équivoques ; et vous savez si je dois être difficile en preuves. Je vous étonne sans doute, vous croyez que je rêve ; je ne dis pas un mol qui ne vous paroisse blesser la vérité et la vraisemblance. Eh bien! cela vous prouvera ce que vous avez déjà pu voir, mais peut-être jamais dans un cas aussi extraordinaire : que

Le Trai peut quelquefois n'ètie pas vraisemblable '.

Hélas ! cela me pareil tout aussi surprenant qu'à vous :

e reste confondue de ce qu'il y a encore quelqu'un surJ

la terre qui puisse mettre son plaisir et espérer soa

l. Boileau, Arl poétique, ch. III.

LETTRE CXXX. 24î<^

bonheur • de la créature du monde la plus triste et la plus faite pour repousser tout intérêt. L'excès du malheur a donc de l'attrait pour de certaines âmes I Oui, je le vois, on a besoin de plaindre, de s'intéresser, de s'animer; et en approchant de moi, on partage et on prend celte disposition sans que je le veuille. Depuis longtemps j'ai remarqué que cet homme ne me quiltoit jamais sans émotion; et il m'est intimement prouvé que c'est le malheur, la maladie et la vieillesse qui me tiennent lieu auprès de lui de grâces, de jeunesse et d'agrémens. Croyez-vous qu'il soit possible d'être vaine d'avoir un pareil attrait pour un homme honnête et sensible? Eh, non ! je n'en suis pas vaine: je suis trop malheureuse, trop profondément malheureuse,, pour être accessible aux plaisirs et aux sottises de la vanité. Je ne vous avois point encore entretenu de tout ceci : je craignois qu'en le prononçant^ cela n'y donnât trop de consistance ; je ne voulois pas même y arrêter ma pensée 2. Dans les premiers jours de mon désespoir, lorsque vous eûtes prononcé contre mon repos et ma vie, je rejetlai uvec horreur ce qui vouloit me distraire de vous : j'aimois mieux mourir que m'en séparer. J'espérois me calmer sur l'arrêt que vous veniez de prononcer contre moi : je croyois que votre présence me feroit du bien ; que vous me diriez ce que j'avois besoin d'entendre ; que vous m'aideriez à supporter le coup dont vous veniez de me frapper. Je n'ai rien trouvé de tout cela; et sans prétendre former une plainte, ni vous faire un reproche, je me suis persuadée,, mais d'une manière absolue, que votre mariage devoit à jamais rompre toute liaison entre nous ; qu'elle me donneroit plus que du tourment, que je vous deviendrois à charge, et peut-être odieuse. Dans le premier moment, je crus que je ne pouvois plus vivre sans vous haïr. Cet affreux mouvement ne pouvoit pas durer dans une âme remplie de passion et de tendresse. J'ai depuis éprouvé toutes les angoisses, toutes les agitations de la douleur ; et me voilà enfin dans une disposition que je crois du calme, el qui n'est peut-être que de l'épuisement et de l'abattement; mais du moins je ne veux plus à l'avenir avoir ù me repro-

1. L'Edit de 1811 a corrigé l'irrégularité de cette phrase en substituant lemot espérer à mettre et en lui faisant régir les deux substantifs.

2. Les circoiiStances de ce récit ne pertncttcut pas de le rapporter à d'Alembcrt.

cher ce que je souffrirai : c'est, je crois, un grand mal de moins. Jusqu'ici j'ai justifié ce que dit la Rochefoucauld, que l'esprit de la plupart des femmes sert plus à fortifier leur folie que leur raison^. Oh ! que cela est vrai! je meurs de confusion en me rappelant ce que j'avois osé prétendre. Oui, j'ai été assez exallée, ou plutôt assez égarée pour ne pas croire impossible d'être aimée de vous par-dessus tout; et ma folie m'en donnoit des raisons qui étoient assez plausibles pour contenter mon sentiment. Voyez, je vous prie, à quel degré d'illusion j'ai été menée ! je vous jure pourtant que ce n'étoit point l'amour-propre qui m'égaroit : c'est lui au contraire qui m'a aidée à revenir à la vérité et à la raison. C'est lui qui me juge aujourd'hui avec plus de sévérité que vous ne pouvez en avoir : tout ce que vous me refusez, tout ce que vous n'avez pas été pour moi, ne me paroît plus qu'un résultat nécessaire de la justesse de votre goût et de votre justice. Oh ! ne croyez pas cependant que je trouve que vous ayez été équitable dans votre conduite avec moi ; c'est ma raison et rien que ma raison qui prononce aujourd'hui; et en me voyant aussi foible, aussi coupable, aussi folle que je l'ai été, cela ne justifie point tout le mal que vous m'avez fait, mais que je vous pardonne de toute mon âme. Peut-être ne se console-t-on jamais des grandes humiliations : mais je dois espérer que le temps en effacera l'impression. Je souhaite que votre mariage vous rende aussi heureux qu'il m'a rendue malheureuse : croyez que, lorsque ce souhait est bien sincère, la générosité et la bonté ne peuvent pas être portées plus loin. — Je n'ai point reçu de réponse à une lettre que je vous ai écrite il y a huit jours. Je ne m'en plains pas; je vous en avertis seulement, parce que je voudrois bien qu'elle ne fût pas perdue. — Avant que de partir pour la campagne, je vous prie de me renvoyer les trois lettres que je vous ai écrites à Metz. Si enfin vous aviez reçu celle de Bordeaux, vous voudriez bien l'y joindre. — Je n'ai point reçu vos dragées; voilà pourquoi je ne vous en ai point remercié. 11 n'y a que la haine qui convertisse le miel en poison, et je n'ai point de haine. En vérité, l'on me rend folle : je ne sais plus lequel qui me désole davantage, ou du mal que vous me faites, ou du bien qu'on vou droit me faire; j'en meurs.

â. llaiime CCCXL, édil. Gilbert, p. 164.

Taurois besoin de fuir dans un désert pour me reposer. Que je vous plains de la longueur assommante de cette let« tre ! mais je suis si malade, si abattue, que je n'ai pas eu la force d'y mettre de l'ordre, ni d'en écarter les inutilités. Je le sens, les longues douleurs fatiguent l'âme et usent la tête; mais si je me suis permis de parler si longuement une fois, ce sera pour n'y revenir jamais : il y a des sujets sur lesquels on ne peut pas revenir. Si vous étiez à Paris, je me serois bien gardée de vous y adresser ce volume, vous ne l'auriez pas lu. Il m'a été prouvé que vous ne lisiez pas mes lettres, et cela étoit tout simple : elles vous étoient adressées dans un lieu où vous aviez avoir et à entendre ce qui étoit de tout autre intérêt pour vous que moi et mes lettres : aussi je m'engage à ne plus arriver aussi mal à propros. Adieu, mon ami; c'est pour la dernière fois que je me permettrai ce nom : oubliez que c'est mon cœur qui l'a prononcé. Ah ! oubliez-moi ! oubliez ce que j'ai souffert ! Laissez-moi croire que c'est un bonheur que d'être aimée! laissez-moi croire que la reconnoissance suffira à moa âme. Adieu, adieu.

Dimanche au soir, 24 septembre 177 S.

Je ne veux pas rendre votre calcul faux ; vous supposeriez peut-être que j'y mets de l'humeur, du projet, peutêtre du caprice, et rien ne pourroit plus l'excuser. La raison est égale et juste, et il est bien temps de m'y tenir. Non, sil vous plaît, vous ne me donnerez jamais d'explication sur des faits que Dieu même ne sauroit changer. Il faut s'en tenir aux résultats. Vous êtes marié, vous avex aimé, vous aimez, et vous aimerez un objet qui a déjà depuis longtemps de l'attrait pour vous, par la vivacité et la force de son sentiment ; cela est dans l'ordre, cela est dans la nature, cela est dans le devoir, et par conséquent il faudroit être bêle ou folle pour entrer dans des raisonnemens qui troubleroient votre bonheur, et qui continueroient mon supplice. Tout est dit à jamais, et croyez-moi, sauvons les détails : quand une fois le fil de la vérité a été rompu, il

ne faut pas le rajouter*; cela va toujours mal. Dans tous les temps, dans toutes les circonstances, je vous ai dit vrai ainsi il n'y auroit ni confusion, ni embarras pour moi. Depuis que je vis, je n'ai pas à me reprocher d'avoir trompé qui que ce soit dans la nature. J'ai été sans doute bien coupable ; mais je puis me dire que la vérité m'a toujours été sacrée. Les situations de romans, ou plutôt qui ne sont point dans les romans, ne sauroient rien changer à celle du malheur et du désespoir où j'ai passé ma vie depuis quelques années. Sans dout« que le roman que vous avez commencé sera plein de plaisir, de bonheur et de tout ce qui pourra faire votre félicité ; je le désire de tout mon cœur. Pour moi je ne devois figurer que dans les romans de Prévost; jugez si je dois être exclue de l'As/rée*/ Adieu. Je vous, ai écrit un volume, vous devez avoir besoin de vous reposer de moi.

M. de Saint-t^hamans est beaucoup mieux depuis deux jours : il vous remercie mille fois. — M. d'Alembert a été

bien touché de votre souvenir. — Le comte de G est de

retour au ciel : la mère et l'enfant se portent à merveille. — Madame de Chûlillon \ient d'arriver; elle sort de che^ moi. J'espère que M. d'Andezi reviendra dans peu de jours. Je n'ai plus de fièvre.

LETTRE GXXXII

[Oclobie], miDoit^ (775.

Cela ressemble à la folie, et cependant c'est de la raison, bien raisonnable même; car ceci est un soin pour mon plaisir. Je viens de me rappeler que je vous avois mandé de me répondre, et de me renvoyer mes lettres sous le cou vert de M. de Vaines. Mon ami, ne faites que la moitié de de cela : renvoyez-moi mes lettres sous son adresse, et, au nom de Dieu, n'oubliez pas double enveloppe; mais adressez-moi directement votre réponse, et il faut qu'elle me réponde : ainsi il la faut bien longue. Je ne la recevrai que samedi 13, et je me suis souvenue que M. de Vaines est à

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