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Pour la représentaliou du Couitelabte à la cour

je le calmois et le consolois un peu. Hélas ! il n'est que trop vrai ,

Tout mortel est chargé de «a propre douleur.

Je VOUS verrai quand vous pourrez: ce sera en passant, en courant, et je vous serai obligée de tout ce que vous ferez; je ne me plaindrai jamais. Je serai cette bonne brebis; elle ne vous redemandera pas si vous avez reçu des lettres de Hordeauv, elle ne regrettera pas que vous ayez oublié cette lettre qui est resiée avec celles que vous avez reçues dimanche de tout l'univers : enfin cette brebis sera un peu bête; on la tondra jusqu'au vif, sans qu'il lui échappe un cri. Eh! bientôt on oubliera qu'elle souffre et qu'elle c>l victime! cela sera dans l'ordre, Bonjour. — Êtes-vous content? Êtes-vous mort de fatigue? — Je me ravise : je vais envoyer ma lettre au chevalier qui la gardera peut-être d;msa poche. 11 n'y a donc point encore d'Éloge de Catinat'? J'ai fait le saciifice du mien à la plus excellente des femmes.

1. Cet éloge vcnail de paraître (É/oge du maréchal de Câlinai, chez Couturier père, aux galeries du Louvre, 177 S); mais, un peu honteux rie son accessit, M. de Guibert ne s'en montra pas prodigue. Voltaire écrivait, le 5 septembre 1775 : 0 J'ai été un peu piqué que M. Ouibert ne m'ait pas honoré d'un exemplaire de son Eloge de M. le maréchal de Câlinât ; j'ai élé si charmé de cet ouvra^'e, que je pardonne à l'auteur son indifférence pour moi. Je trouve dans ce discours une grande profondeur d'idées vraies, nobles, fines et sublimes ; des morceaux d'éloquence trcs-touchants, une fierté courageuse et l'enthousiasme d'un homme qui aspire er. secret à remplacer son héros. » [OEuvres, édit. Bcucbot, t. 69, p. 359 ) Voltaire, tout en lui reprochant d'avoir sacrifié Villars à Catinat, aurait désiré qu'il y eût deux prix. (OEuvres de Condorcet, lettre du 17 septembre, t. I^ p 87.) Chose rare, Voltaire se rencontra cette fois avec Fréron, qui écrivait alors : a Son discours, qui, comme celui de M, de La Harpe, n'a aucune division, est un narré très-étendu des exploits et des vertus de Catinat, coupé sans cesse par une infinité de réflexions dont la plupart sont judicieuses, vraies, bien présentées; mais leur grand nombre faligue et donne au récit un peu de lenteur. Jlalgré des défauts, l'auteur de ce discours, dans les beaux morceaux de son ouvrage, qui sont en grand nombre, me paraît infiniment supérieur â tous ceux qui ont concouru avec lui. M. de La Harpe a une médiocnté tout à fait égale. Quand M. de Guibert s'élève, il est excellent 0 [Année lilléraire, 1775, t. VU, p 74.) Linguet prit également parti pour Guibert dans le Journal politique [i. IV, p. 41o). Quaut au Mercure, il analyse et ne critique pas (octobre J775, t. II).

5^34 LiETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSK.

[Août] 1775.

Mon ami, c'est moi. J'ai besoin d'occuper votre pensée une minute, et vous ne me l'auriez pas donnée de voire mouvement. Que de billets, que de gens qui vous demandent, qui vous attendent ! Je veux percer la foule, et je n'y veux pas rester. M'y laisseriez-vous, mon ami? Non, vous savez bien que je ne suis pas comme tout le monde. Je vous hais, je vous aime, je vous juge à ma manière; vos succès, vos torts, vos défauts, tout cela n'est connu, n'est senti par personne comme par moi, et cependant je vous aime moin& que je ne vous ai aimé : j'y ai regret quelquefois ; plus souvent, je m'afflige de vous aimer trop. Mon ami, je veux vous voir demain: c'est cela que je voulois vous dire, et aussi que nous avons des nouvelles de M. de Saint-Chamans, qui ne sont pas bonnes; mais cela est moins alarmant que d'ignorer son état.

Une loge pour M. de Savalette'. — Et l'éloge de CatinatT — Vous ne voulez donc pas que je voie le Connétable? Mon Dieu, que de plaisirs vous avez tués ! Encore un peu de temps, et nous serons heureux comme les morts. Ainsi soit-il !

LETTRE GXXVI

Dix heures, 1775.

Ce n'est ni la fierté, ni l'orgueil qui repoussent votre pardon : c'est le sentiment le plus vrai et le plus tendre, qui m'assure que je n'ai pas pu vous offenser. Songez donc que si, par impossible, je venois à vous mésestimer, je serois forcée à me mépriser à jamais. Comptez donc, non pas sur vos vertus, non pas sur ma justice, mais sur tous les genres d'amour qui animent les hommes. Si je vous haïssois,je

1. Probablemeut Marie-Joseph Savalette de Langes, garde du trésor royal, fils de Charles-Pierre seigneur de Magnanville, maître des requêtes honoraire, et d'Anne-Geneviève Gilbert de Nozières. Le père et le (ils demeuraient rue Saint-Honoré, au-dessus des Jacobins. La f^mme du statuaire Desbœufs, morte en xmi, et amie de notre mère, appartenait à cette famille.

VOUS estimerois encore; enfin tout vous défend de so çonner jamais mon estime pour vous: c'est le plus fort de tous mes seutimens: c'est celui qui les fonde tous, et qui les excuseroil, s'ils pouvoienll'iîlre. Dans le moment où vous m'avez le plus blessée, où je renonçois à vous, je m'yabandonnois encore: car do toutes les lettres que je vous aijamaisécrites, il n'y en a point eu où mon malheur, mes loris, ma foiblesse fussent prononcés, avoués et accusés avec plus de simplicité et de vérité que dans cette lettre dont vous me parlez. Si ce n'est pas là ma profession de foi sur mon estime, sur ma confiance et mon abandon à voire probité, dictez-m'en une autre, et je la signerai de mon sani?.

Vous ne m'avez pas vue, parce que la journée n'a que douze heures, et que vous aviez de quoi les leniplir par des intérêts et des plaisirs qui vous sont, et qui doivent vous être plus chers que mon malheur. Je ne réclame rien, je n'exige rien, et je me dis sans cesse que la source de mon bonheur et de mon plaisir est perdue pour jamais.

Non, je n'irai point au Connétable: je ne sais plus juger ni jouir de pareils plaisirs. Je prendrai le plus vif intérêt à. >os succès, et j'en serais comblée.

LETTRE CXXVIï

[26 août], deux heure», \Tii,

Mille grâces vous soient rendues, mon ami. Vous êtes bor* d'avoir mis de la suite pour me faire avoir cette loge : je n'ai eu les billets qu'a neuf heures ce matin, ei je craiiis que vous n'ayez été importuné par l'envoi d'un courrier, parce que ces dames étoient fort alarmées de n'avoir pas la luge hier à minuit. — Mais, mon ami, vous n'êtes plus aussi bon, et vous êtes même injuste, lorsque vous dites que j'aime à vous faire de la peine. Eh, bon Dieu ! quel étrange plaisir j'aurois là, si vous appelez aimer à vous faire de la peine que de vous parler vrai ! alors il seroit inutile d'aimer et d'être aimé ; il seroit odieux d'être dans l'intimité, co.nme dans la société, toujours masqué. — Mon ami, à cinq heures, lorsque le ConnHable commencera, je ferai comme je ne sais plus quel Prophète, qui élevoilses bras au ciel pea-

crant que Josué combattoit i.Oh 1 oui, ma pensée, mon âme seront bien avec vous: qu'importe après cela où soit ma personne ? Je serai couchée sur un canapé chez la marquise de Saint-Chamans*, qui est toujours malade, et qui a en voyé tous ses enfans au Connétable. Mon ami, j'espère que vous reviendrez cette nuit de Versaillet.

De trois dîners en ferez-vous un ? demain chez madame la duchesse d'Anville, lundi chez M. le comte de C....', mardi chez M. de Vaines. Voyez, mon ami, si vous aurez le couragedevous refuser toujoursà mon plaisir. — Je n'ai pas fermé l'œil cette nuit, je souffre beaucoup des entrailles; mais je suis moins malheureuse que ces deux jours passés. Mon Dieu ! que j'avois mal à l'âme ! j'ai eu un acnés de désespoir qui a duré soixante heures: je n'ai vu personne pendant ce temps-là, pas même ce que j'étois bien sûre qui auroit en du plaisir à me voir. Mon ami, je vous aime; mais c'est avec tant de trouble et si peu de confiance, qu'en vérité ce sentiment est presque toujours un grand mal; et a,utrefois je le sentois sans cesse comme un grand plaisir. Bonjour. Si vous êtes dans le comble de la gloire, dites-le moi ; et .^i vous n'étiez pas content, c'est à moi qu'il faut le dire; parce que ce qui est vous, est plus moi que moi-môme. Adieu.

|26 août], onze heures et demie du ïoir. 1775,

Je dis comme dans 1& Barbe-Bleue : ma sœur Anne, ne voistu rien venir? et M. d'Alembert ne vient pas. Je ne veux point de détail; mais avant de me coucher, je veux entendre ces mots: il n'y eut jamais un plus grand succès. Quand j'aurai enlendu ces douces paroles, je prononcerai bien avec délices celle de St-Siméon, après avoir vu son Sauveur*. Oui,

1. Ce prcphète était Moïse, pendant le combat contre les Amalécites. Exode, X\n, 11 et 12.

2. Louise-Charlotte de Malezieu, née le 24 juill. 1718, fille de Pierre de Malezieu, seigneur de Chatenay, lieutenant-[;énéral, mort en 1756, et fils de l'académicien, et de Louise-Marthe Stoppa, mariée le 7 juin 1731 à Louis, marquis de Sainl-Chamaus du l'eschier, né le 12 fév, 1696, dont elle devint Teuve le 27 avril 1779, morte le 1 5 mai 1 792.

3. Le comte de Creuiz, ministre plén, de Suède de 1 766 à 1783, et qui recevait tous les lundis.

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