Édil de «811 : Voyiet
•248 ]-KTiKES UE MADEMOISELLE DE LESPIXASSE.
mier d'une vie qui m'échappe. Adieu, mon ami. Vous voyez, je n'avois point d'humeur; mais il y a des liens, il y a des choses qui ne me laissent plus que de la douleur. — Écrivez-moi : dites-moi ce que vous faites; dites-moi si vous êtes content, si ce qui vous intéresse est terminé comme vous le désiriez'; enfin, mon ami, trouvez, s'il est possible, un peu de douceur à répandre quelques instans de plaisir dans un cœur profondément blessé, et qui cependant est encore tout à vous. Je vous écrirai tous les soirs, et en partant de Fontainebleau*, vous me renverrez toutes mes lettres. Oh ! n'appelez pas cela de la défiance : c'est plutôt de la vertu, c'est soigner votre repos.
Ce lundi, quatre heures, 16 octobre 1775.
Mon ami, je vous écris ce matin, parce que je crains de ne le pas pouvoir ce soir. Hier j'avois la fièvre assez fort, et cette nuit, à deux heures, j'ai pensé mourir d'un accès de toux, suivi d'un élouffement qui réellement m'a mise aux prises avec la mort. L'effroi de ma femme de chambre me faisoit penser qu'il faut en effet que la mort soit bien redoutable : son visage en étoit renversé ; et lorsque j'ai pu parler, je lui ai demandé la cause de son trouble ; elle ne m'a jamais dit autre chose, sinon : Tai cru que vous alliez mourir ; car elle avoit du courage de reste pour me voir souffrir. Je suis encore dans mon lit : il ne me reste plus qu'un peu d'oppression avec mes maux accoutumés. — N'étes-vous pas, ou n'allez-vous pas à Montigny * ? Madame de Boufflers ne vous a-t-elle pas donné rendez-vous ? Elle est partie aujourd'hui avec l'abbé Morellet, et elle re-
1. Peut-être s'agit-il ici de cette situation politique que M. de Guibert cherchait à se faire et qui allait bientôt se réaliser.
2. On la cour était depuis le 9 octobre, et oîi elle resta jusqu'au 16 novembre.
3. Chez M. de Trudaine, propriétaire du château de Montigny, près Fontainebleau. Les nsinistres s'y étaient rendus pour s'entendre sur le choix d'un successeur à donner au comte du Muy. On parlait du maréchal de Broglie et du comte son frère, du baron de Breteuil^ de M. Taboureau, ancien intendant de Valenciennes, et de II. de Trudaine lui-mèrce. (Mém. de Bachaumont, 22 octobre 1774.)
vient jeudi. L'archevêque de Toulouse y doit arriver ce soir. Quelqu'uQ qui connoît beaucoup madame de Boufflers me disoit hier : elle se fait victime de la considération, et à force de courir après, elle en perd. Je parie, me disoit cet hommo, qu'elle fera Vimpossible pour se trouver, non pas au dîner des rois, comme Candide à Venise, mais au dîner des ministres à Montigny. I) me disoit cela comme une conjecture, et ce matin j'ai reçu de lui ces deux lignes : Me- croirez-rous sur les gens que je connais ? vous vous moquiez de moi hier; eh bien! elle est partie ce matin, elle va tomber au milieu de gens qui sont à peine ses connoissances. Vaîiité des vanités! Mon ami, si c'est pour vous y aller trouver, elle a bien fait : elle doit chérir l'homme à qui elle a pu se résoudre à parler une fois avec vérité. Ce doit être pour elle un grand soulagement que de quitter le masque. Comment vit-on dans cette contrainte perpétuelle? La vanité est donc ce qui a I9 plus de force dans la nature ! — Mon ami, dites-moi donc qui vous croyez qui sera ministre de la guerre. Ce sera, à ce que l'on dit, le baron de BreleuiP, qui a passé sa vie dans les affaires étrangères. C'est absolument comme dans l'Avare «.
Aviez-vous déjà beaucoup lu pour commencer voire grand ouvrage? Vous n'aviez eu que huit jours; mais vous faites tout si vite, que huit jours ont peut-être suffi pour taire ce qu'un autre ne feroit pas en huit mois'. — Avezvous vu M. Turgot? C'est dans ce moment-ci que le travail que vous avez lait pour lui peut lui être d'une grande uti lité. Vous le verrez à Montigny ; je voudrois que vous cau-
1. Louis-Auguste Le Tonnelier, baron de Breteuil, né le 7 mars 1730, fils de Charles-Auguste, baron de Preuiliy, et de Marie-Anne Goujon de Gasville, et neveu de la M" du Châtelet, l'amie de Voltaire. En 17 58,11 quitta les armes pour la diplomatie, et fut successivement ambassadeur à Cologne, à S'-P(5tersbourg, à Stockholm, à Naples, à Vienne de 1775 à 1 783. Mort en 1807. Ce fut le comte de Saint-Germain qui, le 25, fut nommé sur la proposition de M. de Maurepas.