‹ LettresChapitre 109 sur 151 · Édit. de 18H : éprouviez · texte numérisé non relu

Édit. de 18H : éprouviez

Dix heures et demie, 1776.

Je ne pouvois ni lire, ni écrire, ni dicter à huit heures quand j'ai reçu votre billet. J'étois dans une crise de toux et de douleur, qui ne m'ont permis qu'une heure après d'ouvrir voire lettre. Ce matin, mes douleurs sont-venues à un tel point, que j'étois menacée d'inflammation. J'ai tout tenté pour obtenir du soulagement ; et dans cette crise, vous voyez bien qu'il falloit que ma porte fut fermée. L'archevêque d'Aix* et deux autres personnes y étoieni venues longtemps avant vous. Eh, bon Dieu 1 pourquoi vous exclure? parce que vous ne m'avez pas vue hier? Ces mouvemens, ces pensées ne viennent que lorsqu'on se croit aimé, et surtout qu'on espère du plaisir; et dans mon état il n'y en a plus, je ne respire qu'après le soulagement. Je viens de me priver de M. d'Andezi ; il restoit avec moi. Je n'en ai pas eu le courage; il m'a trouvé la fièvre assez forte, et il lui a paru bien simple que je préférasse mon lit à la conversation. Bonsoir donc; je vais me coucher. — Ne venez pas demain matin : ma poî4e sera fermée jusqu'à quatre heures sans exception. Je ne suis plus maîtresse de mes maux; ils ont pris possession de moi, et je leur cède. N'allez pas croire que je n'aie point envie de vous voir; mais je meurs de regret à la manière triste dont vous passez la soirée auprès de moi, tandis que vous êtes entouré chez vous de tous les genres de plaisir. Point de sacrifice, mon ami : les malades repoussent les efforts ; ils leur font si peul

L'amitié fait des miracles. Voici le fait : le vicomte de Saint-Chamans a demandé un congé ; s'il ne l'obtient pas,

1, Boisgelin de Cucé, qui, presque à cette date, le 29 féTrier 1776, était reçu à l'Académie française comme successeur de l'abbé de Voisenoii. D'Alembert lut dans cette séance l'Éloge de Dangeau.

et qu'il aille à Monaco', c'est un homme perdu. Il a la funeste expérience des deux années passées. Je ne vous dis pas : sollicitez son congé, parce que ce n'est peut-être pacela qu'il faut faire. Mais parlez du mauvais état où il est: parlez du danger qu'il court, d'abord en ne faisant pas let remèdes qu'on lui ordonne, et puis, en s'exposantà un air qui lui est mortel. Enfin, mon ami, plaidez pour sa vie : c'est détourner de celle qui me reste à subir, une des plus profondes douleurs que je puisse sentir désormais. Dites au baron * de se joindre à vous, pour parler de l'effet de la mer sur ce malheureux jeune homme; il en a été témoin. J'attends de vos nouvelles, puisque vous m'en avez promis: car je crois qu'il est bien plus doux et plus naturel de parler à celle qui vous a consacré sa vie; on ne doit plus avoir rien à dire à quelqu'un qui va la perdre. Ah ! je n'en puis plus, et cela est bien vrai. Bonsoir.

LETTRE GLXXYI

Trois heures, 1776,

Ce n'est ni votre faute ni la mienne, mon ami, si vous n'avez pas eu de mes nouvelles à Versailles. J'ai reçu votre billet ce matin <à onze heures: il n'éloit plus temps; et comme j'imagine que vous irez chez vous avant que de venir chez moi, je me presse de vous remercier de votre soin si aimable, si plein de bonté. Votre intérêt me touche si fort, que je suis désolée de ne pas pouvoir le contenter en vous disant que je suis mieux; mais il n'y a pas moyen, j'ai toussé hier à en mourir. J'ai eu la fièvre assez forte cette nuit pour avoir mes idées un peu plus brouillées et pluî l'îgarées que jamais ; et ce matin, à onze heures, j'ai vumo i médecin, qui m'a trouvé plus de fièvre que je n'en ai ord> nairement à celte heure-là: c'est une fièvre d'irritation; ma poitrine et mes entrailles sont encore plus allumées et plus agitées que mon âme. Mais, mon ami, je vous aime ,

1. Où le régiment de La Fère, dont le vicomte de Saiat-CbamaDS était coidnel, tenait garnison.

S. Peut-être le baroa d'Holbach.

et si VOUS me répondez, j'aurai la force du martyr, je souffrirai, je préférerai mes maux au bonheur de tout ce qui existe. — Je viens de recevoir un petit billet bien aimable de l'arcbevâque de Toulouse; mais il minquiète, quoiqu'il ne soit pas inquiet, au moins à ce qu'il médit ; il a craché du sang hier. Bordeu dit que c'est de la gorge; mais est-il naturel de cracher du sang, surtout lorsqu'on est au lait pour toute nourriture, et que l'on prend une fois par jour du lait d'ânesse? j'ai peur que cela ne finisse mal. Mon Dieu! qu'il y a loin de ce que j'aime, de ce qui m'intéresse, de ce qui m'inquiète môme, qu'il y a loin de tout cela à vous ah! mon ami, portez-vous bien, ne me tourmentez plus, ne me faites plus de mal; mais aussi, n'allez pas à l'autre excès ; ne me faites pas croire que ma vie vous est nécessaire ; je serois trop à plaindre : car je sens le besoin de mourir. Bonjour, mon ami. — J'ai bien envie de savoir si vous êtes content de M. de Saint-Germain : je l'espère, je le crois. Venez, venez. Vous avez plus de pouvoir sur moi que Logislile surRoland', que l'opium sur la douleur; et je crois, en honneur, que vous seriez plus fort contre moi que la mort même. — Tout le monde, tout ce qui a un peu de goût et d'esprit, est à La Chevrette.

J'étois hier dans le néant : ce degré d'abattement ressemble à la mort, mais malheureusement ce ne l'est pas. J'ai pensé à six heures que vous étiez peut-être bien près de moi, mais aussi vous en étiez peut-être bien loin par la pensée; car, dans la môme chambre, on est souvent bien peu ensemble. Mon ami, n'arrivez donc pas à dix heures du soir, venez de bonne heure. — Savez-vous ce qui m'aguerrit un peu pour vous, c'est M. de Condorcet, qui va à Mogent* à pied toutes les semaines; il me dit que ces courses l'ont fortifié d'une manière sensible. En conséquence, il part pour faire sapro-

). Orlando Furioso, M, 19.

2. Nogent-sur-Marne, à 8 kilomètres E. de Paris. Condorcet demeurait alors rue Louis-le-Grand, en face la rue d'Antin.

menade de quatre lieues ; mais cependant je trouve votre rue bien loin: vous devriez venir en voilure, et la renvoyer.

M. de Saint-Chamans n'est pas plus mal; voilà tout, et son état me donne de grandes craintes pour l'avenir. Vous êtes une bonne et bien aimable personne de vouloir bien vous occuper de mes affections. — J'ai su hier de vos nouvelles par M. de Vaines. Bonjour, mon ami. — Et moi aussi je ne suis pas seule, cela coupe la parole. A ce soir, mon ami. Ne vous laissez pas aller à un autre mouvement.

En grâce apportez-moi ce soir votre voyage de Prusse et de Vienne 1. Oui, je le veux tel qu'il est; si vous me dite» non, nous serons brouillés.

LETTRE GLXXVIII

Dix heures du matin, [lundi] 1770«

Mon ami, vous m'avez vue bien foible,bien malheureuse. Ordinairement votre présence suspend mes maux, et détourne mes larmes. Aujourd'hui je succombe, et je ne sais lequel, de mon âme ou de mon corps, me faisoit le plus de mal. Cette disposition est si profonde, que je viens de refuser les consolations de l'amitié, et quej'ai préféré d'être seule, de vous dire un mot, de me concher, à la douceur et à la tristesse de me plaindre et de faire partager ma douleur. — Je viens de me souvenir que vous m'avez dit que vous aimiez à rester chez vous lesmardis et les jeudis. Votre bonté vous l'a fait oublier, mais je vous rends votre parole. Mon ami, jamais je n'ai moins désiré que vous me fissiez des sacrifices. Hélas! vous voyez si je suis en état de jouir de rien ! je vous crie seulement: ne déchirez pas ma plaie. Voilà où se bornent tous mes désirs. — Il me semble que, si vous le vouliez bien, vos voyages à Versailles seroient un peu moins fréquens. — Mon ami, si je vous vois demain, apportezmoi le reste de votre voyage, et ma brochure bleue : si vous l'avez sous la main, donnez-la à mon domestique. — Mon ami, avez-vous envoyé mon billet au propriétaire de ma

1. Publié, après la mort de M. de Guibert, sous ce titre : Journal d'un Voyage en Allemagne fait en 1773. Paris, 1863, 2 toI. in-S».

maison ? Mon dieu ! je regrette souvent la peine que je vous donne pour ce logement. Adieu. —Je n'ai pas, en vérité, la force de tenir ma plume: toutes mes facultés sont employées à souffrir. Ah 1 je suis arrivée à ce terme de la vie, où il est presque aussi douloureux de mourir que de vivre. Je crains trop la douleur; les maux de mon âme ont épuisé toutes mes forces. Mon ami, soutenez-moi ; mais ne souffrez pas; car cela deviendroit mon mal le plus sensible. — Je vous le répète bonnement, simplement, n'enlevez pas la soirée de demain à votre famille; demain c'est mardi.

LETTRE GLXXIX

Mais ce!a est comme vous, sans mesure: envoyer la nuit deux fois ! ah ! le meilleur de tous les hommes! Oui, calmezvous; je vous le répète: vous hâteriez mes maux ; les vôtres me font mal, bien mal. Je viens de prendre des caïmans, je n'ensuis pas encore soulagée. Jesuis dans mon lit, etjepenserai souvent avec douleur que vous souffrez. — Ne venez. pas avant midi. Adieu.

Quatre heures, 1774,

Vous êtes trop bon, trop aimable, mon ami. Vous voudriez ranimer, soutenir une âme qui succombe enfin sous le poids et laduréedeladouleur.Jesens toutle prixde votre sentiment; mais je ne le mérite plus. 11 a été un temps où être aimée de vous ne m'auroit rien laissé à désirer. Hélas 1 peut-être cela eût-il éteint mes regrets, ou du moins en auroil adouci l'amertume; j'aurois voulu vivre. Aujourd'hui je ne veux plus que mourir. Il n'yapoint de dédommagement, point d'adoucissement à la perte que j'ai faite; il n'y falloit pas survivre. Voilà, mon ami, leseul sentiment d'amertumequeje trouve dans mon âme contre vous. — Je voudrois bien savoir votre SGV* \e voudrois bien que vous fussiez heureux. —J'ai reçu

votre lettre à une heure; j'avois une fièvre ardente. Je ne puis vous exprimer ce qu'il m'a fallu de peine et de temps pour la lire : je ne voulois pas différer jusqu'aujourd'hui, et cela me donnoit presque le délire. — J'attends de vos nouvelles ce soir. Adieu, mon ami. Si jamais je revenois à la vie, j'aimerois encore à l'employer à vous aimer; mais il n'7 a plus de temps*.

1, Le roi de Prusse écrivait à d'Alembert, le 16 mai 1776 : « Je compatis. mon cher Anaxagoras, aux chagrins que vous cause l'aiMlié ; c'est un des plus sensibles. Je ne sais quel itncien a très-bien dit, que les amis n'avoient qu'une âme en deux corps. Je souhaite que mademoiselle de Lespinasse se rétablisse pour la consolation de vos vieux jours. Mais si sa santé se remet, et si un jouivous vous portez mieux, faudra-l-il que je renonce à jamais au plaisir de vous voir, ou me reste-t-il encore quelque espérance? • Mademoiselle de Lespinasse mourut le 23 mai I 77fi. Madame du DeBand dit, en apprenant sa mort : •Elliaurait bien dû mourir quinze ans plus tôt ; je n'aurois pas perdu d'Alembert, • (I* Ba-r», €f"<"T>. Utt., t. I. r. 388.)

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