OEuvre.t de Turgot, Paris, 1844, t. II, p. SOO
î. Les Dialogues sur le commerce des blés, Londres, 1770, in-S", par 'abbé Galiaui.
DE MADEMOISELLE DE LESPINaSSE. 317
L'abbé Galiani, commençant par Genève pour traiter la question de la liberté du commerce des grains, ressemble à celui qui, faisant un livre sur les moyens qu'emploient les hommes à se procurer la subsistance, feroit son premier chapitre des Cuh-de-jatte; ou bien à un géomètre qui, traitant des propriétés des triangles, commenceroit par les triangles blancs, comme les plus simples, pour traiter ensuite des triangles bleus, puis des triangles rouges, etc.
Je dirai encore giméralement que, quiconque n'oublie pas qu'il y a des états politiques séparés les uns des autres et constitués diversement, ne traitera jamais bien aucune, question d'économie politique. Je n'aime pas non plus à lu voir toujours si prudent, si ennemi de l'enthousiasme, si fort d'accord avec tous les ne quid nimis, et avec tous ces gens qui jouissent du présent et qui sont fort aises qu'on laisse aller le monde comme il va, parce qu'il va fort bien pour eux, et qui, comme disoit M. de Gournay, ayant leur lit bien fait, ne veulent pas qu'on le remue. Oh! tous ces gens-là ne doivent pasaiuier Tenlhousiasme, et ils doivent appeler enthousiasme tout ce qui attaque l'infaillibilité des gens en place, dogme admirable de l'abbé, politique de Pangloss, qu'il étend à tous les liens et à tous les temps, etc.
Je crois possible de lui faire une très-bonne réponse; mais cela demande bien de l'art. Les économistes sont trop confians pour combattre conire un si adroit ferrailleur. Pour l'abbé Moreilet, il ne faut pas qu'il y pense; il se feroit un tort réel de se détourner encore de son dictionnaire *, etc.
U"e DK LESPINASSE A CONDORCET *.
Ce vendredi, 27 juillet 1770.
Venez à mon secours. Monsieur, j'implore tout à la fois votre amitié et votre vertu. Notre ami, M. d'Alembert est dans un (sic) état le plus alarmant; il dépérit d'une manière effrayante; il ne dort plus, et ne mange que par rai!<on; mais ce qui est pis que tout cela encore, c'est qu'il e:it
i. Le Dictionnaire du commerce, que du reste il ne termina janaais. 2. l'ubliée, ainsi que la suivante, dans les OEuvres de Condorcet, 1847, t. 1, p, 278 et 2U1.
tombé dans la plus profonde mélancolie; son âme ne se nourrit que de tristesse et de douleur; il n'a plus d'activité ni de volonté pour rien; en un mot, il périt si on ne le tire par un effort de la vie qu'il mène. Ce pays-ci ne lui présente plus aucune dissipation; mon amitié, celle de ses autres amis ne suffisent pas pour faire la diversion qui lui est nécessaire. Entin, nous nous réunissons tous pour le conjurer de changer de lieu et de faire le voyage d'Italie : il ne s'y refuse pas tout à fait; mais jamais il ne se déterminera à faire ce voyage seul, et moi-même je ne le voudrois pas; il a besoin des secours et des soins de l'amitié, et il faut qu'il trouve tout cela dans un ami tel que vous, Monsieur, vous êtes selon son goût et selon son cœur; vous seul pouvez nous l'arracher à un état qui nous fait tout craindre. Voilà donc ce que je désirerois, et que je soumets bien plus à votre sentiment qu'à votre jugement; c'est que vous lui écrivissiez qu'il seroit assez dans vos arrangemens de faire le voyage d'Italie cette année, parce qu'il vous est important de profiter du séjour qu'y doit faire M. le cardinal de Bernis. Vous partiriez de ce texte pour lui dire que vous désireriez qu'il voulût bien faire ce voyage avec vous, et que vous pensez que cette espèce de dissipation le remettroit en état de travailler, et par conséquent de jouir de la vie, ce qu'il ne fait point depuis qu'il est privé du plus grand intérêt qu'il y eût, qui est le travail, etc., etc. Vous sentez bien que cette tournure est nécessaire, parce que, quelque confiance qu'il ait en votre amitié, il craindroit d'en abuser en vous demandant de faire ce voyage dans ce moment-ci. D'ailleurs, il ne veut rien assez fortement pour solliciter, il faut aller au-devant de lui; il me dit sans cesse qu'il n'y a plus pour lui que la mélancolie et la mort, et il s'y livre d'une façon à désoler ses amis. Vous partagez mon sentiment, Monsieur, et il n'y a que vous qui puissiez nous conserver l'ami le plus sensible et l'homme le plus fertueux. Ne perdez point de temps. Monsieur, il faudroit pouvoir partir à la fin de septembre. Je croirois vous blesser en vous parlant des difficultés personnelles que vous aurez sans doute à vaincre; mais vous êtes sensible et vertueux, vous aurez l'activité, la générosité et la force nécessaire; et c'est 31. d'Alembert qui est votre ami. S'il falloit faire un sacrifice dans votre vie, y eut-il jamais personne qui le méritât plus que votre malheureux ami? J'ai le cœur
navré; je vous parlerois d'ici à demain sur le môme sujet, et j'attristerois peut-être votre âme, et j'aurois à me reprocher de l'afToiblir, et il vous faut de la force. Courage, Monsieur, vous êtes dans cet heureux âge où la vertu a toute soa L^nergie. Vous comprenez bien qu'il faut que M. d'Alembert ignore ce que je vous ai écrit.
M. d'Alemberl me surprend à vous écrire, et je viens de lui avouer de bonne foi que je vous proposois le voyage d'Italie. Il m'y paroît décidé. Partez de là, .Monsieur, pour prendre tous vos arrangemens avec lui, mais promptement. Il ne faut pas laisser refroidir une volonté qui sera aussi salutaire à sa santé, et par conséquent aussi nécessaire au bonheur de ses amis. Venez, venez, ou du moinsn'ayez pas une pensée, ni ne faites pas un mouvement qui ne soit relatif à cet objet '.