QUI NE SURPRENDRA PAS
Le dîner fut excellent. La maîtresse de la maison n'en faisoit pas les honneurs; mais elle s'occupoit de ses amis. Depuis que j'étois en France, je n'avois point rencontré tant de bonté, de simplicité et d'aisance réunies. Tous les gens qui étoient à ce dîner me parurent aimables; ils étoient bien aises d'être ensemble. L'air de franchise et de contentement de madame Geoffrin se répandoit autour d'elle... Oui, mon Éliza, toi seule y manquois. Partout où je suis bien, je te regrette. Ton plaisir est le premier besoin de mon cœur... Un Français diroit que la conversation animée, gaie et variée qu'il y eut pendant ce dîner, l'avoit fort amusé. Pour moi, je suis comme mon oncle Toby : je n'entends guère mieux le mot amusement que la
chose. Un jour il venoit de secourir le capitaine le Fèvre qui se mouroit de chagrin et de misère dans une hôtellerie ; il demandoil au caporal Trim : « Dis-moi, mon ami, nous sommes-nous amusés aujourd'hui? Mon frère Shandy dit quelquefois qu'il vient de s'amuser, et je ne l'entends pas. — Monsieur, répondit le caporal, votre âme n'a pas besoin de comprendre M. Shandy; elle est bonne, vous avez du plaisir à soulager les malheureux; je ne sais pas ce que c'est que l'amusement, mais ni vous ni moi n'en avons besoin. — Tu as raison, mon cher Trim; je laisserai parler d'amusement mon frère Shandy, et je me contenterai d'avoir du plaisir à sentir mon âme émue des maux de nos amis. — Oui, reprit Trim ; ce sont tous les malheureux, et nous n'en manquerons jamais... » 0 mon cher oncle Toby! je n'ai pas l'âme aussi bonne, aussi douce que toi; cependant je l'avouerai, je n'écoute avec intérêt que ce qui parle à mon âme. Je ne louai jamais un trait d'esprit; mais j'ai toujours une larme à donner au récit d'une bonne action ou à un mouvement de sensibilité : se sont les seules touches qui répondent à mon cœur. ..Oh! qu'il fut doucement et délicieusement ému parce qui se passa après dîner I . . . Nous rentrâmes dans le cabinet où il y avoit une table à l'angloise pour servir le café : c'étoit la maîtresse de la maison qui en prenoit le soin. Tout le monde se mit autour delà table, chacun prit sa tasse, et madame Geoffrin la cafetière. Il y avoit un pot de crème; elle en offroit, et plusieurs en prirent : un abbé qui étoit à côté de moi remuoit cette crème, la méloit dans son café, la goûtoit avec un peu de lenteur, ce qui fut remarqué par madame Geoffrin. « Madame, dit-il avec un ton où il y avoit plus d'affection que de critique, tout ce qu'on mange ici, tout ce qu'on y prend est tellement au point de la perfection, que j'ose vous faire une représentation : il n'y a que la crème qui ne soit pas bonne. — Je le sais bien, reprit doucement madame Geoffrin; elle est mauvaise, j'en suis bien fâchée (et ce dernier mot fut dit en regardant ses amis) ; mais cela ne peut pas être autrement. — Comment donc, reprit plus gaîment l'abbé, comment! il est nécessaire que vous ayez de mauvaise crème? Cela me paroît plaisant. — Oui, oui, mes amis, cela est nécessaire ; et si vous voulez m'écouter, vous serez forcés d'en convenir... Tout le monde se tut, mais avec l'expression du désir de l'entendre. — J'avois une laitière de
campagne qui venoit apporter le lait et la crème tous les matins; un jour, je vis entrer mon portier avec l'air triste... Que venez-vous m'apprendre, Follet, lui dis-je? — Madame, votre laitière est en bas, elle est toute en larmes, elle vient vous faire dire qu'à l'avenir elle ne pourra plus servir Madame ; sa vache est morte, e( elle s'en désole. — Faites-moi monter cette pauvre femme...; et il revint aussitôt, car la laitière sembloit l'avoir suivi. On ouvrit ma porte, elle s'y tenoit, essuyoit ses yeux, elle paroissoit vouloir étouffer les
sanglots qui la sufToquoient , elle ne pouvoit avancer
J'ai remarqué souvent que les malheureux croient que c'est manquer de respect que de se livrer à l'expression de leur douleur; je voyois ce mouvement dans l'effort qu'elle faisoit pour se calmer... Approchez, ma bonne, approchez, lui dis-je... Elle vouloit marcher, et elle n'avançoit point; elle levoit les pieds, et ils se retrouvoient à la même place... Venez, venez, ma chère amie; vous avez donc eu bien du malheur? Ce mot la soulagea, elle fondit en larmes... Bien du malheur! — Oh! oui, Madame... et elle leva les yeux pour me regarder : jusque-là elle les avoit eus baissés. Alors il me sembla qu'elle cherchoit dans mon visage si elle auroit la force de parler... Eh bien! dites-moi, ma bonne femme, vous avez perdu votre vache; elle vous faisoit vivre, n'est-ce pas?— Hélas, dit-elle en joignant et en élevant les mains, que deviendront mon pauvre père et ma mère ! ils sont si vieux! ils ne peuvent plus travailler, notre vache et moi étions tout leur bien; elle est morte, mon mari dans son lit depuis deux mois... Alors les sanglots l'étoulïèrent ; elle mit son visage dans son tablier, elle s'abandonna à toute sa douleur, elle me faisoitmal à l'âme... — Ma chère amie, calmez-vous, votre douleur me fait trop de peine. Je vous donnerai une \ache, vous l'achèterez aussi belle que vous pourrez, elj espère qu'elle remplacera celle que vous avez perdue... Elle leva la tête, laissa tomber ses bras : je ne vis plus de larmes sur son visage, elle étoitsans mouvement, elle ouvrit la bonche, elle essayoit de prononcer... J'ajoutai : Et ce sera tout à l'heure que vous irez chercher la meilleure vache. — <ih ! Madame, oh! ma bonne dame, vous sauvez la vie à mon père... Alors je vis couler des larmes; mais elles étoient douces et lentes, son visage étoit calme... C'est alors que je remarquai sa figure. [£lle étoit jeune et fraîche, de belles dents, de la douceur
DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE. 3b7
dans les yeux... Quel âge avez-vous, ma chère? — Je vais avoir trente ans, vienne la Saint-Martin, dit-elle, en faisant la révérence. — Eh bien, ma bonne, actuellement que vous voilà un peu consolée, dites-moi tous vos malheurs, je les soulagerai peut-être. — Madame est trop charitable, repritelle avec un sourire qui ressembloit au bonheur. — Allons, dites-moi, aimez-vous votre mari? — Charles et moi, nous nous aimons depuis que nous allions ensemble au catéchisme de notre curé. Charles est un brave homme, bon travailleur; avant le malheur qu'il a eu de se blessera la jambe, nous ne manquions de rien; il aime mon père comme s'il étoit le sien, et il pleuroit hier en me disant : Va, Madelaine, va dire demain à tes pratiques que tu n'as plus de lait, que notre vache est morte... Et en prononçant ce mot, ma bonne femme essuyoit ses yeux qui se remplissoient encore de larmes. — Votre mari sera dont bien content ce soir, quand il verra que vous ramenez une vache? — Content 1 ohl il ne le croira pas. Je lui dirai la bonté de Madame; comme il vous bénira! que mon pauvre père va prier le bon Dieu pour la conservation de Madame I — Mais vous ne dites rien de votre mère..., car j'avois remarqué que son père étoit toujours l'objet de son attendrissement et de sa douleur; est-ce que vous ne l'aimez pas? — Pardonnez-moi, je l'aime bien ; mais la pauvre femme, elle gronde tant! Si ce n'étoit que moi... c'est ma mère; ainsi... Mais elle tourmente Charles, elle le querelle, et elle l'a souvent fait sortir de la maison; c'est cela qui me chagrine; car le chagrin de Charles me fait plus de mal que le mien : mais il n'a point de rancune, il a soin de ma mère. La pauvre femme! il le faut bien; à peine peut-elle se remuer. Je dis quelquefois à Charles : Mon ami, quand nous serons vieux et infirmes, nous serons peut-être aussi grichards que ma mère : il faut bien prendre patience. Et Charles rit, il m'embrasse et nous sommes contens... — Eh bien! ma bonne, je veux encore ajouter à votre bien-être : je veux vous donner une seconde vache, pour vous consoler de ce que vous avez souffert depuis deux Jours. — Ah 1 c'est trop, Madame, c'est trop, dit-elle avec l'expression de la joie et du désir : nous serions tous trop heureux ! — Mais, ditesmoi, pouvez-vous soigner deux vaches?— Oui, moi et mon cousin Claude nous en aurons bien soin. Claude a un bon lœur; il a pleuré trois jours, et n'a rien voulu manger
tout le temps que notre vache refusoit le foin : il la gardoif tout le jour, et moi je coùchois à côlé d'elle la nuit: nous parlions ensemble... Comment te va , Blanche, lui disois-je? Elle me regardoit, elle se plaignoit, et quelquefois je croyois qu'elle pleuroit... Veux-tu du pain, ma mie? Elle leprenoit, mais elle ne pouvoii pas l'avaler. Elle me regardoit, je la flattois, et il sembloit que cela lui faisoit du bien... Hélas! le bon Dieu est le maître; il a compté nos jours, il a voulu que Blanche soit morte hier au matin : mais il nous aime bien; c'est mon pauvre père qui est la bénédiction de notre famille; c'est pour le récompenser que le bon Dieu a voulu que j'aie trouvé une si charitable dame qui a fait tant de bien à mon cœur; il étoit mort quand je suis arrivée à la porte de M. Follet; qu'il va me trouver joyeuse en sortant! Mon Dieul que le bon Dieu est bon!... Et elle joignoit les mains avec action; ses yeux, son visage ne me peignoient plus que le plaisir, mon âme s'en laissoit doucement pénétrer... Mes amis, je n'ai guère passé de matinée qui m'ait laissé une impression plus agréable : le devois bien plus à ma laitière qu'elle n'avoit reçu de bien de moi... Adieu, ma bonne, lui dis-je : car je m'aperçus qu'il étoit onze heures. J'avois été plss d'une heure avec cette bonne femme; je l'avois consolée, je ne regrettai pas mon temps, je crus l'avoir bien employé... Vous voyez donc, d'après tout ce que je viens de vous conter, que je ne peux pas avoir de bonne crème. Me donneriez-vous le conseil, et aurois-je le courage de quitter ma laitière? Je l'ai consolée de la mort de sa vache; qu'est-ce qui la consoleroit du mal qu'elle sentiroit si je venois à la quitter? Ne \aut-il donc pas mieux, mon cher abbé, en se tournant de son côté, que nous prenions de mauvaise crème? Mes amis, (;n la prenant, penseront à ma bonne laitière, et ils me pardonneront, n'est-il pas vrai?... Il y eut une acclamation générale : chacun louoit la bienfaisance, la bonté de madame Geoffrin. Pour moi, j'avois les yeux attachés sur tousses raouvemens, et je ne disois mot : mon âme étoit trop occu- [>ée pour me laisser des expressions : pendant ce récit, il m'ctoit échappé des larmes que je sentois venir de mon cœur... Bon, m'étois-je dit souvent, il y a donc encore une aussi bonne âme que celle de mon oncle Toby I les malheu reux ont donc encore une amie qui veille pour eux, qui est près de leurs cœurs... Tandis que je réfléchissois, ou plu-
DE MADEMOISE LI.E DG LESPINAS^Ë 3Ci'.;
(Ot que je sentois et jouissois de la vertu de cette excellente dame, elle s'approcha de moi... Vous ne dites rien, monsieur Sterne , en me regardant avec bienveillance cependant mon histoire ne vous a pas ennuyé : j'en ;ii vu des preuves certaines sur votre visage, j'ai vu couler une larme pour ma laitière, et cela m'a fait plaisir! — Hélas! Madame, dis-je en la regardant avec la tendresse et le respect dont elle avoit pénétré mon Ame, je ne sais point louer tant de bonlé et de simplicité à faire le bien : mais jo chérirai la Prov/denco qui a accordé aux malheureux une aussi excellente protectrice; je la bénirai de me l'avoir fait connoîlre, et je dirai à tous mes compatriotes : « Allez en « France, allez xoir madame Geoffrin, vous verrez la bienfai- « sance, la bonté ; vous vexrez ces vertus dans leur perfec- « tion, parce que vous les trouverez accompagnées d'une dé- « licalesse qui ne peut vernir que d'une âme dont la sensi- « bilité a été perfeetionnée pnr l'habitude delà vertu. Oh! « l'excellente femme que vous connoîtrez! Allez, mes « amis, faites le voyng^de Paris; ei à votre retour, si vous « m'apprenez que vous avez vu, ou que vous avez connu cette « respectable d;ime, je ne m'informerai plus si vous avez « eu du plaisir à Paris, si vous êtes bien aises d'avoir été en « France. Poui ccyi, ^e n'y ai connu le boalieur que d'au- « jourd'hui... » Il s'éloif fait un profond silence pendant que je parlois; madame Geoffrin n'avoit pu m'interrompre.. J'avois parlé avec véhi'mence: c'étoit mon cœurquidonnoit de la chaleur à ce que je disois, et je vis que j'avois été entendu de celui de madame Geoffrin; ses yeux s'étoient mouillés de larmes... Ah! que je suis heureuse, dit-elle avec simplicité! je suis donc bonne ! M. Sterne, vous venez de m'en récompenser, je veux vous embrasser pour le bien que vous m'avez fait... Elle se baissa, je me levai avec transport, je la serrai dans mes bras... Oui, mon Éliza, je sentis pour la première fois de ma vie que les mouvemxjus qu'inspire la vertu, ont leurs délices comme ceux de l'amour; mon âme eut un moment d'ivresse... Son rcHour fut pour toi... J'en serai plus digne de mon Eliza, me dis-je. Elle pleurera avec moi, Lorsque je lui conterai l'histore delà laitière de madame Geoffrin.