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PAR D'ALEMBERT

autres : il faut bien des qualités réelles pour vous faire pardonner à ceux qui ne l'ont pas; et sur cet objet assez peu important, vous êtes impitoyable jusqu'à la minutie.

Oui, mademoiselle, la seule chose sur laquelle vous soyez délicate, et délicate au point d'en être quelquefois odieuse, ici je suis comme madame Bertrand dans la comédie du Moulin de Javelle^, et je vais d'abord aux invectives, parce qu'il est question de défendre mes propres foyers, c'est votre excessive sensibilité sur ce qu'on nomme le bon ton dans les manières et dans les discours; le défaut de cette qualité vous paroît à peine effacé par le sentiment le plus tendre et le plus vrai qu'on puisse vous marquer : mais en récompense, il est ries hommes en qui cette qualité supplée auprès de vous à toutes les autres; vous les trouvez tels qu'ils sont, foibles, personnels, pleins d'airs, incapables d'un sentiment profond et suivi, mais aimables et pleins de grâces, et vous avez la plus grande disposition à les préférer à vos plus fidèles, à vos plus sincères amis; avec un peu plus de soins et d'attention pour vous, ils éclipseroient tout à vos yeux, et peut-être vous tiendroient lieu de tout.

La même justesse de goijt qui vous donne un si grand usage du monde, se montre assez généralement dans les jugemens que vous portez sur les ouvrages. Vous ne vous y trompez guères, et vous vous y tromperiez encore moins, si vous vouliez toujours être réellement de votre opinion, et ne point juger d'après certaines personnes aux genoux desquelles votre esprit a la bonté de se prosterner, quoiqu'elles n'aient pas à beaucoup près le don d'être infaillibles. Vous leur faites quelquefois l'honneur d'attendre leur avis, pour en avoir un qui ne vaut pas celui que vous auriez eu de vous-même.

Vous avez encore un autre défaut, c'est de vous prévenir, el, comme on dit, de vous engouer à l'excès en faveur de certains ouvrages. Vous jugez avec assez de justice et de justesse tous les livres où il n'y a qu'un degré médiocre de sentiment et de chaleur : mais quand ces deux qualités dominent dans certains endroits d'un ouvrage, toutes les taches, même considérables, qu'il peut avoir, disparoissent

1, Comédie de Daacourt, représentée pour la première fois le 19 janvier 1696. Voir se. XI.

pour vous; il est parfait à vos yeux, car il vous faut du temps et un sens plus rassis pour le juger tel qu'il est. J'ajouterai cependant, pour vous consoler de cette censure, que tout ce qui appartient au sentiment est un objet sur lequel vous ne vous trompez jamais, et qu'on peut appeler •votre domaine.

Mais ce qui vous distingue surtout dans la société, c'est l'art de dire à chacun ce qui lui convient; et cet art, quoique peu commun, est pourtant bien simple chez vous; il consiste à ne parler jamais de vous aux autres, et beaucoup d'eux. C'est un moyen infaillible de plaire; aussi plaisezvous généralement, quoiqu'il s'en faille beaucoup que tout le monde vous plaise : vous savez même ne pas déplaire aux personnes qui vous sont les moins agréables. Ce désir de plaire à tout le monde vous a fait dire un mot qui pourroit donner mauvaise opinion de vous à ceux qui ne vous connoîtroient pas à fond. Ah! que je voudrais, vous ôlesvous écriée un jour, connoitre le foihle de chacun'. Ce trait sembleroil partir d'une profonde politique, et d'une politique même qui avoisine la fausseté : cependant vous n'avez nulle fausseté; toute votre politique se réduit à désirer qu'on vous trouve aimable, et vous le désirez, non par un principe de vanité dont vous n'êtes que trop éloignée, mais par l'envie et le besoin de répandre plus d'agrémens dans votre vie journalière.

Si vous plaisez généralemunt à tout le monde, vous plaisez surtout aux gens aimables : et vous leur plaisez par l'effet qu'ils font sur vous, par l'espèce de jouissance qu'éprouve leur amour-propre en voyant à quel point vous sentez leurs agrémens ; vous avez l'air de leur être obligée de ces agrémens comme s'ils n'étoient que pour vous, et vous doublez pour ainsi dire le plaisir qu'ils ont de se trouver aimables.

La finesse de goût qui se joint en vous au désir continuel de plaire, fait d'un côté qu'il n'y a jamais rien en vous de recherché, et que de l'autre il n'y a jamais rien de négligé; aussi peut-on dire de vous que vous êtes très-naiurei/e et nullement simple. ,

Discrète, prudente st réservée, vous possédez l'art de vous contraindre sans effort, et de cacher vos senlimens sans les dissimuler. Vraie et franche avec ceux que vous estimez, l'expérience vous a rendue défiante avec tout le

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