‹ LettresChapitre 129 sur 151 · PAR M. DE GUIBERT · texte numérisé non relu

PAR M. DE GUIBERT

Quelle nuit! quelle solitude! affreux emblème de moD cœur! Demain ces ténèbres qui m'entourent se dissiperont, et la nuit qui enveloppe Éliza est éternelle! demain l'univers se réveillera, Éliza seule ne se réveillera plus!

Ame sublime, où donc es-tu passée? dans quelle région? ah! tu es retournée vers ta source, tu as repris ton vol vers ta

i . Au seizième siècle on aurait dit plus brièTement : Le tombeau de mademoiselle de Lespiuasse.

2. i.e pseudonyme d'Éliza donné à mademoiselle de Lespinasse par M. de Guibeit est un souvenir de cette Éiiza Draper, l'amie tant pleurée de Sterne, qui, lui-même, était l'auteur favori de mademoiselle de Lespiuasse. Cet éloge a paru pour la première fois dans un recueil d'éloges par M. de Guibert publié par sa veuve sous ce titre : Eloges du maréchal de Caiinat, du chancelier de L'Hôpital, suivis de l'éloge inédit de Claire-Fraiiçoiae de Lespinasse; Paris, d'Hautel, l!<06, in-8°. Dans l'avertissement on lit le passage suivant : € Il étoit impossible de terminer ce recueil mieui que par l'éloge de mademoiselle de Lespinasse, dont la renommée d'esprit, de goût, de sensibilité et de bienfaisance l'avoit, en quelque sorte, associée à la renommée de plusieurs philosophes et littérateurs distingués. La femme qui fut digue de la société constante et de l'honorable amitié de d'Alembert. de Turgot, du marquis de Caraccioli, du vicomte de La nocneioucauld, au chevalier de Chastellux, de Mably, de Coudillac, de l'abbé Arnaud, de Guibert, devoit, en disparaissant de la terre, devenir naturellement l'objet des regrets et des éloges donnés par ces hommes célèbres. L'Eloge d'Ehza fut le tribut payé par le génie à l'amitié, à la vertu, au sentiment, et même aux grâces de l'esprit. L'auteur a imprimé à cette production ce ton de mélancolie douce qu'on trouve dans Young, lorsqu'il décrit la mort de Narcissa, et ce genre d'esprit aimable de Cbam[.ifort, lorsqu'il développe le talent naturel du bon La Fontaine. Un jour, sans doute, on publiera les lettres de mademoiselle de Lespiuasse j et ce recueil intéressant, dont l'Eloge d'Eliza n'est en quelque sorte que la préface, sera encore plus ) rêcieux et plus désiré du public, après avoir vu le portrait fidèle qu'en a tracé Guibert, pour la rappeler aux am'» des lettres et des bienfaisantei veitus. ■

patrie I Tu élois une émanation du ciel, et le ciel t'a réclaini'e. Il t'avoit laissée trop long- temps habiter parmi les hommes. Oui, sans l'ordre du ciel, Éliza ne pouvoit devenir la proie de la mort. Elle c'toit si active, si animée, si vivante! Hélas! depuis deux ans, c'éfoit son âme qui Irompoit mes inquiétudes et qui assoupissoit mes craintes. Je voyois tous les jours Éliza se décolorer et s'affoiblir. Mais jamais son esprit n'avoit jeté tant d'éclat; jamais son cœur n'avoit tant aimé! Elle vivra, elle vivra, me disois-je en la quittant. Tant de vie doit braver la mort, et alors je ne concevois pas plus l'idée d'Éliza, pouvant mourir, que celle du soleil prêt à s'éteindre.

Éliza n'est plus! qui éclairera mon jugement, qui échauffera mon imagination, qui m'enflammera pour la gloirel qui remplacera pour moi le sentiment profond qu'elle m'inspiroit! Que ferai-je de mou âme et de ma vie? 0 mon cœur, rappelle à ma pensée ce que fut Éliza! Je veux la célébrer, et pour la célébrer, il ne faut que la peindre. Éliza ne mourra jamais dans la mémoire de ses amis, mais ses amis mourront un jour comme elle, et je veux qu'elle vive dans l'avenir. Je veux qu'après moi quelqu'âme sensible en lisant cette complainte funèbre, regnite de ne l'avoir pas connue, et s'attendrisse sur le malheur que j'eus de lui survivre.

Éliza m'avoit raconté plusieurs fois les premières années de sa vie; que tout ce qu'on entend sur nos théâtres, que ce qu'on lit dans nos romans est froid et dénué d'intérêt il u près de ce récit! c'est dans l'intérieur des familles qu'il faut pénétrer pour voir les grandes scènes des pas-ions et de la calamité humaine. Nos écrivains les défigurent en les imaginant, et il n'y a que leurs acteurs et leurs victimes qui puissent les peindre. Éliza naquit sous l'auspice de l'amour et du malheur Sa mère étoit une femme d'un grand nom, qui vivoit séparée de sou ra.iri. Elle l'éleva publiquement, comme si elle eut été en droit de l'avouer pour sa fille, et elle lui fit un mystère de sa naissance; souvent elle la baignoit en secret de ses larmes. Elle sembloit, par le redoublement de sa tendresse, vouloir la consoler du présent funeste qu'elle lui avoit fait de la vie. Elle la combloit decaresses et de bienfaits. Elle lui donna elle-même le premier de tous, une excellente éducation; c'étoit dans peu tout ce qui devoit lui rosier. Ello mourut presque subite-

ment, et au moment où elle alloit tout tenter pour donner à sa tille un état que les lois pouvoient peut-t5tre lui accorder. Éliza resta abandonnée à des parens qui bientôt ne furent plus que ses persécuteurs. Ils lui apprirent ce qu'elle étoit; de fille aînée i, de fille chérie, elle descendit tout d'un coup dans la même maison, à l'état d'orpheline et d'étrangère. La dédaigneuse et barbare pitié prit soin de cette infortunée, jusque-là si tendrement soignée par le remords et par la nature; elle vécut, parce qu'elle étoit dans cet âge où le malheur ne tue pas, et où, pour mieux dire, il n'y a pas de malheur.

Éliza n'étoit rien moins que belle, et ses traits avoient encore été défigurés parla petite-vérole; mais sa laideur n'avoitrien de repoussant au premier coup d'œil; au second on s'y accoutumoit, et dès qu'elle parloit on l'avoit oubliée. Elle étoit grande et bien faite. Je ne l'ai connue qu'à l'âge de trente-huit ans, et sa taille étoit encore noble et pleine de grâce. Mais ce qu'elle possédoit, ce qui la distinguoit par-dessus tout, c'étoit ce premier charme sans lequel la beauté n'est qu'une froide perfection, la physionomie : la sienne n'avoit point un caractère particulier, elle les réunissoit fous. Ainsi on ne pouvoit pas précisément dire qu'elle fût ou spirituelle, ou vive, ou douce, ou noble, ou fine, ou gracieuse, espèce d'éloge par lequel on dégrade, ce me semble, les figures que l'on veut louer; car quand un visage a une expression habituelle, cette expression est plutôt le résultat de sa conformation, et ce qu'on peut appeler l'air des traits, que ce qu'il faut appeler de la physionomie. La physionomie vient du dedans; elle naît de la pensée; elle est mobile et fugitive; elle échappe à l'œil et trompe le pinceau. 0 Éliza, Éliza, qui n'a pas eu le bonheur de vivre dans ton intimité, dans celle de tes affections, de tes mouvemens, de fa confiance, ne peut savoir ce que c'est que la physionomie ! J'ai vu des visages animés par l'esprit, par la passion, par le plaisir, parla douleur; mais que de nuances ja'étoient inconnues avant que je connusse Éliza!

Cette flamme du ciel, cette énergie de sentiment, enfin, si j'ose m'exprimer ainsi, cette abondance de vie, Élizn quand elle n'étoit pas accablée par le malheur, elle la

1. c'est une erreur, la marquise de Vichy-Champrond, fille légitime delà eomtcsse d'Albon, était de beaucoup t'aînée de mademoiselle de Lespinasse.

DE :.]ad.-.j:oiski.!,k de i.espinasse. 35»

r(^p!3ndoit sur tout ce qu'elle vouloit animer, mais elle ne vouloitrien; elle animoit sans prétention et sans projet. Oa n'approchoitpas de son âme sans se sentir attiré. J'ai connu des cœurs apathiques qu'elle avoit éiectrisés; j'ai vu des esprits médiocres que sa société avoit élevés : Éliza, lui disois-je en lui voyant opérer ce phénomène, vous rendez U marbre sensible et vous faites penser la matière. Que dût être cette âme céleste pour celui dont elle avoit fait son premier objet, pour celui qui l'anima à son tour!

0 toi qui fus cet objet, Gonsalve M heureux Gonsalve! tu devois te croire sous le climat brûlant de l'équaleur, aimé d'une des filles du soleil. I.a mort t'enleva au milieu de te carrière; mais, en quelques années, tu épuisas tout le bonheur que le ciel peut accorder aux hommes sur la terre : ta fus aimé d'ÉIiza. Ah! si tu pouvois savoir encore ce qu'elle devint après toi : elle vécut deux ans defséchée par la douleur, portant la plaie du malheur, comme un arbre que k foudre a cicatrisé, et elle finit par s'éteindre en bénissaat la mort.

On pourroit croire qu'Éliza, vivement occupée d'ua objet, l'étoit moins de ses amis; jamais elle ne les aima davantage, et jamais elle ne leur fut plus chère. La passion et le malheur sembloient avoir donné à son âme une activité et une énergie nouvelles. Eh! qui fit goûter comme elle le charme de l'amitié? Qui sut comme elle s'approcher du cœur des personnes qu'elle aimoil? Elle altiroit si doucem.ent la confiance; elle entendoit si bien la langue des passions! De quelque sentiment qu'on eût l'âme remplie, elle faisoit éprouver le besoin de le lui communiquer, et l'on se Irouvoittoujoursplus heureux ou moins malheureux auprès d'elle. Étoil-on dans cet état de langueur, qui est k situation habituelle de tous les gens du monde, quand ils n'ont ni plaisir ni peine, on en sortoit bientôt auprès d'É- Iiza; car, ou on la voyoit malheureuse et souffrante, et alors on étoit animé du sentiment de ses maux, ou, ce qui arrivoit souvent, son esprit et son âme prenoient l'ascendant sur eux, et alors, quel intérêt! quelle conversation! Il" falloit malgré soi l'écouter, penser et revivre.

Souvent, en comparant Éliza à tout ce que j'ai connu de femmes aimables et d'hommes de beaucoup d'esprit, j'ai

Page 1