M. deUora
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cherché à m'expliquer le principe de ce charme que personne ne possédoitcûmme elle, et voici en quoi il m'a paru consister: elle étoit toujours exempte de personnalité, e": toujours naturelle. Exempte de personnalité, jamais on ne le fut à ce point. Avec ses arnis, c'étoit par sentiment, et parce qu'elle avoit toujours plus besoin de leur parler d'eux que d'elle-même; avec le reste de la société, c'étoit par finesse d'esprit et de jugement. Elle savoit que le grand secret de plaire est de s'oublier pour s'occuper des autres, et elle s'oublioil sans cesse. Elle étoit l'âme de la conversation, et elle ne s'en faisoit jamais lobjet. Son grand art étoit de mettre en valeur l'esprit des autres, et elle en jouis-oit plus que de montrer le sien. Naturelle, elle l'étoit dans sa démarche, dans ses mouvemens, dans ses gestes, dans ses pensi'es, dans ses expressions, dans son style, et ce naturel avoit en même temps quelque chose d'élégant, de noblft, de doux, d'animé; une partie de ce naturel s'étoit sans doute perfectionné par une excellente éducation, par tngoût exquis, par l'habitu'lede sa jeunesse passée dans la meilleure compagnie, et avec les personnes les plu; aimables de son temps; mais il lui étoit devenu tellement proprp qu'on ne senloit jamais que l'art y eût contribué; aimable il'usion qui s'évanouit avec presque toutes les femmes quand on converse quelque temps avec elles, et dont labsence, laissant voir la prétention ou l'effort, refroidit tout intérêt et glace tout plaisir.
Ce qui m'a toujours le plus frappé dans Éliza, c'est le rapport, et, si je puis m'exprimer ainsi, l'harmonie qui régnoil entre ses pensées et ses expressions. Éloit-elle animée par son esprit ou par son cœur, ses mouvemens, son visage, tout jusqu'au son de sa voix, formoit un accord parfait avec ses paroles. C'est par ce défaut d'accord, que la conversation de tant de gens d'esprit est sans chaleur et sans effet. Us n'oni jamais ni l'expression, ni l'accent de ce qu'ils disent. Ils se battent les flancs pour s'animer, et leur voix monotone trahitleur froideur. Leur esprit leur fournit quelquefois des choses sensibles; mais leur visage est en contresens avec elles. Quelquefois, par adresse, ou par hasard, ils ont une inflexion juste; mais celte inflexion perd bientôt tout son prix, parce que, l'instant d'après, ils l'appliquent à une pensée pour laquelle elle n'étoit pas faite. Que me fait le &ourire aimable, le regard touchant, la voix
DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE. 3:;l
sensible de certaines femmes 1 ce charme ne les quille jamais, il est de tous les temps, de tous les lieux, elles l'emploient avec un sot et avec un fat, dès lors ce charme n'en est plus un pour moi.
Le tact si rare et si difficile des personnes et des convenances, voilà encore ce qu'Éliza possédoit au suprôme degré. Jamais elle ne se méprenoit : jamais elle ne confondoit : jamais elle ne disoit une chose sensible à qui ne pouvoit pas la sentir, et n'exprimoit une pensée fine à qui ne pouvoit pas l'entendre. Sa conversation n'étoit jamais audessus ou au-dessous de ceux à qui elle parloit. Elle sembloit avoir le secret de tous les caractères, la mesure et la nuance de tous les esprits.
Éliza n'étoit pas savante; elle étoit instruite, et elle n'en avoit pas la prétention. Son instruction étoit si heureusement fondue dans son esprit, et son esprit doniinoit si bien sur elle, que c'étoit toujours lui qu'on senloit davantage. Elle savoit l'anglais, l'italien, et elle possédoit la littérature de plusieurs autres langues dans nos meilleures traductions, lillesavoit surtout parfaitement sa propre langue. Elle avoit fait plusieurs définitions de synonymes que l'abbé Girard* elles meilleurs esprits de l'Académie n'auroient pas désavouées. Je n'ai jamais connu à personne, comme à elle, le don précieux du mot propre, ce don sans lequel il ne peut y avoir ni nuance, ni justesse dans l'expression, et qui exigea la fois un esprit formé, une connois.sance approfondie de la grammaire, et, indépendamment du bon goût naturel, ce goût perfectionné et de convention qu'on ne peut acquérir que dans le commerce des gens de lettres et des gens du monde réunis.
Les livres les mieux écrits ont des instans de longueur et deslacunes d'intérêt. La conversation d'Éliza, toutes les fois qu'elle vouloit ou pouvoit s'y livrer tout entière, n'en avoi/ point. Elle disoit cependant souvent, et le plus souvent des choses simples, mais elle ne les disoit jamais d'une manière commune, et cet art qui sembloit n'en être pas un chez elle, ne se faisoit jamais sentir, et ne la faisoit jamais tom-
l. L'abbé Gabriel Girard, auteur des Synonymes français, publiés en <718 sous le litre de : La justesse de la langue française. Né vers 1677, mort en 174S. La mode était d'ailleurs aux synonymes comme elle avait été aux portraits. On en tiouve beaucoup dans les œuvres de d'Alembert, et M. de Guiberl A fait ceux de : Àtlrails, appas, charmes — Sort, destin.
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ber dans la recherche et dans l'affectation. Elle ne faisoit point de termes nouveaux, elle n'employoit ni antithèses ni équivoques. Elle applaudissoit quelquefois aux jeux de mots des autres, mais il falloit qu'ils fussent heureux, de bon goût, ou bien dits dans l'abandon du naturel et de la facilité, ce qui, à ses yeux, étoit toujours le premier mérite en tout genre; car la prétention, de quelque espèce qu'elle fût, lui étoit antipathique. Elle ne pouvoit supporter ce qui sentoil l'effort et l'apprêt. Elle auroit presque préféré le rude et l'ébauché à ce qui étoit trop gracieux ou trop fini. De là on peut juger combien elle haïssoit les manières affectées, les airs et autres sottises des gens du monde. Elle avoit la même finesse et la même sévérité de goût pour les ouvrages d'esprit. Elle n'avoit jamais pu s'accoutumer aux vers du cardinal de Bernis, à ceux de Dorât, de.... et autres poètes de cette école. Elle ne faisoit aucun cas des romans de Crébillon, Marivaux, et de tous ceux que leur genre a enfantés après eux ; mais, en revanche, elle s'étoit nourrie de Racine, de Voltaire, de La Fontaine : elle les savoit par cœur; elle étoit passionnée pour Jean-Jacques, elle aimoit PrevosI, Le Sage; mais elle meltoit au-dessus de tout l'immortel Richardson : elle l'avoit lu, relu, traduit; elle adoroit Sterne. C'étoitelle qui avoit fait à Paris la réputation du Voyage sentimental. Les ouvrages inégaux, imparfaits, bizarres même, obtenoient grâce à ses yeux, pourvu qu'elle y trouvât quelque trait de génie ou de sensibilité. C'est ainsi qu'elle avoit eu la patience de défricher la première, tout Tristram Shandy. La mort de Manon dans le Pcujsan -perverti, et quelques pages semblables, lui faisoient défendre cet ouvrage, d'ailleurs rempli de choses médiocres et ridicules. Oh! comme elle étoit en tout genre amie de ce qui est bon! comme elle enjouijsoit, comme elle savoit louer ce qui lui avoit plu, et surtout ce qui l'avoit touchée! Comme elle avoit besoin de communiquer son sentiment à tout ce qu'elle croyoit capable de le partager! et ce n'étoit pas pour des ouvrages de littérature seulement au'elle étoit susceptible de se passionner ainsi. Tous les arts de goût et d'imagination avoient des droits sur elle. Un beau tableau, un bon morceau de sculpture, d'excellente musique la flatloient tour à tour, et dans ces différens arts, elle étoit encore sensible à tous les genres. Elle admiroit le mausolée du cardinal de Richelieu, et le petit oiseau mort
d'Houdon'alloit àsonûme; elle se seroit passionnée pour un Rubens, et le moment d'aprùs elle auroit joui d'un Petitofs. Elle L'toit ravie de la musique de Grétry, et le lendemain un air d'Orphée lui seml)loit la musique du ciel. Oh! que vous décelez des âmes stériles et froides, vous quil'accusiez d'être enthousiaste, et de confondre tous les genres! Elle ne les confondoit pas, elle les sentoit tous, et en les sentant elle les jugeoit. Croyez qu'elle savoit mettre à chacun d'eux son véritable prix. Si vous l'eussiez observée de suite, si vous eussiez entendu sa langue, car elle en avoit une qui ne pouvoit être à votre usage, vous eussiez distingué dans ses sensations, et dans leurs expressions des degrés et des nuances. Il y en avoit de si marquées, de si variées, de si multipliées, de son plaisir à ses transports, de son estime à son admiration, de son admiration à son enthouï^iasme, de son enthousiasme à ce qui alloit plus directement et plus profondément à son âme. Ah! si quelquefois une expression, rendue plus vive par la situation momentanée de son esprit, lui arrachoitune expression exagérée, croyez qu'elle savoit ensuite s'en rendre compte dans le silence et dans le calme de sa pensée, et remettre à sa place ce qu'elle avoit quelquefois trop élevé.
On l'accusoit de même d'enthousiasme et de prévention dans ses sentimens. On ne pouvoit concevoir, disoit-on, que son cœur pût suffire à tant d'amis. Ames étroites et vulgaires, étoit-ce à vous à mesurer et à comprendre la sienne? d'abord tousses sentimens n'étoient pas des passions. Il en étoit de ses sentimens comme de ses goûts, ils avoient différens degrés suivant la différence de leur principe. Elle aijiioit d'estime, d'attraits, de reconnaissance. Elle aimoit dans Ariste' le génie réuni à la vertu; dans Sainval* une âme de feu, et qui avoit peut-être avec la sienne quelque rapport; dans Cléon, dans Ergaste, dans Vaière, etc., telle ou telle qualité d'esprit ou de caractère qui justifioit son penchant. Mais dites, ô vous tous qui fûtes ses amis! si jamais quelqu'un de vousen particulier eutquelque reproche à faire àson amitié! si quand vous fûtes soufi"rant,malade ou malheureux, il ne sembla pas que vous fussiez son unique objet.
\, Jean-Antoine Houdon, le célèbre sculpteur, né en 1 741, mort en 1828.