ULuvres de Cuddorcel, 1847, t. l,|i
après-dîner chez la demoiselle Lespinasse; iJ élail enivré de tous les beaux ouvrages dont il avait entendu la Jecture; c'était un éloge d'un nommé Fontaine, par M. de Eondorcet. C'étaient des traductions de Théocrite, par M. do Ehabanon. Des contes, des fables, par je ne sais qui; tou' cela était plus beau que tout ce qui a été jamais écrit. E puis des éloges d'Helvétius, une admiration extrême di'esprit et des talents de ce siècle: enfin de quoi se bouche, les oreilles. Tous jugements faux et du plus mauvai? goût ». »
Ne nous étonnons pas de ce dernier jugement ae madame du Deffand : depuis sa rupture avec d'Alembert, elle était, en effet, devenue l'ennemie des philosophes, et le salon de mademoiselle de Lespinasse était surtout leur salon. Si les encyclopédistes entre eux s'appelaient frères, s'il y avait frère Diderot, frère Morellet, frère d'Alembert, il y avait aussi des sœurs, et la première était sœur Lespinasse^ Est-ce parce que Buffon s'était tenu à l'écart des encyclopédistes, ou parce que le goût délicat de mademoiselle de Lespinasse fut réellement choqué de certaine vulgarité de manières et d'expressions par lesquelles l'illustre auteur de l'Histoire naturelle se délassait le soir autant de son labeur du jour que de la majesté de son style, toujours est-il, si nous en jcroyons Morellet, que mademoiselle de Lespinasse fut loin d'éprouver à son égard l'enthousiasme qui lui était habituel pour les célébrités littéraires ou scientifiques de son temps.
« Mademoiselle de Lespinasse, raconte-t-îl, aimant avec passion les hommes d'esprit, et ne négligeant rien pour les connaître et les attirer dans sa société, avait désiré vivement de voir M. de Buffon. Madame Geoffrin, s'étant chargée de lui procurer ce bonheur, avait engagé Buffon à
1 . Lettre du 14 novembre 1773. {Corresp. avec la ducheste de Choiseulf I. III, p. 31.)
i, Grimm, Corresp. inédite, 1829, préface, p. vii.
xxxrr NOTICE
venir passer la soirée chez elle. Voilà mademoiselle de Lespinasse aux anges, se promettant bien d'observer cet homme célèbre, et de ne rien perdre de ce qui sortait de sa bouche. La conversation ayant commencé, de la part de mademoiselle de Lespinasse, par des compliments flatteurs, comme elle savait les faire, on vient à parler de l'art d'écrire, et quelqu'un remarque avec éloge combien M. de BufFon avait su réunir la clarté à l'élévation du style, réunion difûcile et rare. — Oh! diable, dit M. de Buffon, la tête haute, les yeux à demi fermés, et avec un air moitié niais, moitié inspiré: oh! diable, quand il est question de clarifier son style, c'est une autre paire de manches. A ce propos, à cette comparaison des rues, voilà mademoiselle de Lespinasse qui se trouble; sa physionomie s'altère, elle se renverse sur son fauteuil, répétant entre ses dents : une autre paire de manches ! clarifier son style! Elle n'en revint pas de toute la soirée *. »
Mais on ne faisait pas seulement des lectures, dans le salon de la rue Saint-Dominique, on y faisait aussi des académiciens. Chastellux dut en grande partie son élection à mademoiselle de Lespinasse. Agonisante et déjà étendue sur son lit de mort, elle assura celle de La Harpe. « Monsieur de La Harpe, disent les mémoires de Bachaumont, était un de ses nourrissons : elle ouvrait depuis quelque temps les portes de l'Académie par son crédit sur le secrétaire qui mène la compagnie. Ce poëte est le dernier qu'elle y aura fait enlrer^» Tout pouvoir a ses détracteurs : toute royauté ses envieux. Nous venons d'entendre le grand reproche qu'ils adressaient à mademoiselle de Lespinasse : celui de cabaler dans l'intérêt de ses amis, et par son influence sur d'Alembert,
1, Morellet, ilémoirei, t. I, p. 130.
1. Mémoires de Bachaumont, t. IX, p. 120. • Mademoiselle de Lespi' nasse, ajouteat-ils, était très-connue par l'asile qu'elle donnait à M. d'Alembert. par sa passion poiir l'encyclopédie et les encyclopédistes, ainsi que pour les économistes. Les coryphées de ces deui cabales la regrettent par celte laisou : elle tenait un de ces bureaux de philosophie substitués aujourd'hui à ceux du bel esprit. •
de fermer les portes de l'Académie à tous ceux qui ne l'étaient pas. Dorai, dont elle n'aimait ni le style, ni peut-être la personne, et qui lui attribua les divers échecs qu'éprouva son ambition académique, se fit l'interprète de ces accusations dans deux comédies intitulées les Prôneurs et Merlin Bel Esprit. Peu s'en fallut que l'on ne vît se renouveler le scandale de la fameuse comédie des Philosophes, et que, de son vivant, mademoiselle de Lespinasse ne fût jouée sur la scène par Dorât comme Rousseau l'avait été par Palissot. Sans justifier Dorai, dont la muse comique est d'ailleurs fort inoffensive, l'on ne saurait nier que mademoiselle de Lespinasse n'ait joué un très-grand rôle dans toutes ces luttes académiques, et que son dévouement aux idées de d'Alerabertet des encyclopédistes ne l'ait entraînée souvent trop loin. Grimm, qui mentionne le reproche, en conteste la justesse sans en nier la cause.
Ses ennemis lui reprochaient fort ridiculement de s'être mêlée d'une infinité d'affaires qui n'étaient point de sou ressort, et d'avoir favorisé, surtout par ses intrigues, ce despotisme philosophique que la cabale des dévots accuse M. d'Alembert d'exercer à l'Académie. Pourquoi les femmes, qui décident de tout en France, ne décideraient-elles pas aussi des honneurs de la littérature?... M. Dorât, qui a cru avoir à s'en plaindre, s'est permis de s'en venger dans une pièce intitulée les Prôneurs. Cet ouvrage n'aurait pas fait moins de bruit que la comédie des Philosophes, mais il est resté jusqu'à présent dans le portefeuille de l'auleur'. Plusieurs personnes cependant en ont entendu la )€"ture,et j ont trouvé plus d'invention et plus de gaieté que M. Dorât n'en a mis dans ses autres comédies. C'est un jeune homme :|ue l'on veut initier dans les mystères de la philosophie moderne, et que Ton instruit en conséquence des moyens (jui peuvent assurer le plus promptement une grande célébrité. M. d'Alembert et mademoiselle de Lespinasse y
1 . Il n'y resta pas toujours. Les Prôneurs ou le Tartufe liltéraire, comédie en trois acles et en vers, parut en 1777, et Merlin litl Esprit, comédie eo
XXXVl NOTICE
jouent les premiers rôles. Un de leurs plus zélés admirateurs est un vieux courtisan qui a l'oreille fort dure, devant qui on lit le plan d'une tragédie nouvelle, et qui» voyant tout le monde s'extasier, crie encore plus fort que les autres ; La voilà, la bonne comédie*.
Nous connaissons les amis qui occupaient l'esprit de mademoiselle de Lespinasse: passons à ceux qui remplirent son cœur. Si nous en croyons Grimm, toujours un peu médisant, ce serait presque une galerie. Parlant de la dernière passion qui consuma et qui peut-être abrégea sa vie, il ajoute : « C'était, dit-on, la cinquième ou la sixième qu'elle avait eue dans sa vie; et voyez s'il y i plus de sûreté avec la philosophie et les philosophes
cinq actes et en vers, en 1780, Griram nous apprend {Corresp. litt., t. IX, p. 316) qu'on avait appliqué à mademoiselle de Lespinasse le» vers suivant» de la première de ces deux pièces :
cillidÈs.
Voyez beaucoup Églé.
Car il faut que de vous chez elle oo ail parlé. Si TOUS voulez souper ea bonne compagnie Et jouir des bouDeurs attachés su génie.