‹ LettresChapitre 45 sur 151 · VEspion anglais, 1779, t. U, p · texte numérisé non relu

VEspion anglais, 1779, t. U, p

LVIU NOTICE

mentie par là gravure qui orne l'édition complète de ses œuvres militaires. Voilà pour la figure. Quant au reste, on peut s'en faire une idée assez juste d'après ce portrait que madame de Staël a tracé de M. de Guibert.

« M. de Guibert était violent de caractère, et impétueux d'esprit; mais les émotions auxquelles il se laissait entraîner n'avaient rien de durable, et ses actions ou ses décisions n'en dépendaient jamais. II avait de la mobilité dans sa sensibilité, mais de la constance dans sa bonté; il possédait éminemment cette dernière qualité; aucun ressentiment, aucun ressouvenir même ne restait dans son âme, sa douceur et surtout sa supériorité en étaient la cause. Il ne remarquait pas, il n'observait pas les torts dont se composent la plupart des inimitiés... Cette disposition à la bienveillance lui inspira trop d'assurance. Il se crut certain de n'être point haï, parce qu'il ne haïssait point, il pensa qu'il lui suffisait de se connaître. 11 avait aussi, pourquoi le dissimuler? un extrême amour-propre, dont les formes ostensibles déplaisaient à ses amis, presque autant qu'à ses détracteurs... mais il n'avait conservé de ce défaut que les inconvénients qui nuisaient à lui-même, et point aux autres. Nul dédain, nulle amertume, nulle envie n'accompagnait son amour-propre... Une tête haute, un ton tranchant, révoltaient la médiocrité.

« Sa conversation était la plus vive, la plus animée, la plus féconde que j'aie jamais connue. Il n'avait pas cette finesse d'observation ou de plaisanterie qui tient au calme de l'esprit, et pour laquelle il faut attendre, plutôt que devancer les idées; mais il avait des pensées nouvelles sur chaque objet, un intérêt habituel pour tous... Le mouvement de son esprit ne s'arrêtait point, il le communiquait infailliblement, et si l'on ne revenait pas en le citant comme le plus aimable, on parlait toujours de la soirée qu'on avait passée avec lui comme de la plus agréable de toutes. Qui me rendra ces longues conversations oîi je le voyais développer tant d'imagination et d'idée! Ce n'était pas en versant des pleurs avec vous qu'il savait vous consoler; mais personne n'adoucissait mieux la peine en en parlant, ne faisait mieux supporter les réflexions, en vous ies présentant sous toutes leurs faces. Ce n'était pas un ami

de chaque instant ni de chaque jour; il était distrait des autres par sa pensée et peut-être par lui-même ; mais, sans parler de ces grands services... pour lesquels on a toujoupr» retrouvé M. de Guibert, lorsqu'il revenait à vous, en une heure on renouait avec lui le fil de tous ses sentiments et de toutes ses pensées; son âme entière vous appartenait en vous parlant.

« Je crois bien que l'amour, que l'amitié, senties illusions plutôt que l'occupation habituelle des hommes doués d'un génie supérieur; mais M. de Guibert avait tant de bonté dans le cœur, tant de goût pour toute espèce de distinction, tant de besoin, sur la fin de sa vie, de s'appuyer sur ceux qui l'aimaient que ses amis pouvaient se flatter qu'il attachait du prix à leurs sentiments. Heureux fils, heureux frère, heureux époux, heureux père, il sut respecter ces saintes relations*.»

Nous n'entrerons pas dans les détails de l'histoire de cette dernière passion de mademoiselle de Lespinasse. Nous en avons indiqué le double et tragique caractère, et elle est tout entière dans la suite de ses lettres à M. de Guibert. Trois événements toutefois se détachent et forment en quelque sorte autant d'actes de ce drame : le

1. Œuvres de madame de Slaèl, t. VII, p. 293. — Madame Necker a dit également : c M. de Guibert fut toujours sous le charme; son génie avoit de l'enthousiasme ; il falloit en avoir pour le peindre : ses panégyristes semblent vouloir disculper le siècle qui l'a méconnu, et ils font trop connoître qu'ils sont eui-mêmes de ce siècle; enfin, ils ont peint M. de Guibert comme un être abstrait, et il falloit au contraire le montrer réuni à tous les objets par le sentiment, par la pensée, par le mouvement, ainsi qu'il le fut toujours pendant sa vie. (Madame Necker, Nouv. mélanges, I, 6t. Voir aussi p. 73 et 271.) — La contre-partie de ces deux portraits se trouverait dans La Harpe, fort peu tendre pour Guibert. • Sa qualité dominante, a-t-il dit, était une effervescence d'amour-propre qu'il prenait pour l'élan du génie. » [Corresp, ait., VI, es.) Et encore : <i c'était un homme qui avait beaucoup d'esprit et de prétention d'esprit, une tête exaltée, un goût fort peu exercé et une ambition irès-active ?n tout genre. » Insistant sur ce dernier point, il dit ailleurs : a Je ne connais personne qui ait une aussi forte dose d'ambition. Il ne prétend à rien moins qu'à remplacer Tarenne, Corneille et Bossuet. u {Ibid., t. I, p. 144 et 145.) — • M. de Guibert, disait Voltaire, veut aller à la gloire par tous les chemins. ■ Lui-même, dans son discours de réception à l'Académie en 1783, a parlé, et parlé avec trop d'emphase de sa passion pour la gloire : ■ Noble et lubliriie passion, y disait-il, soutfre donc encore une fois que je me vante d'être rempli de toi. •

NOTICE

voyage en Allemagne de M. de Guibeit, qui, parles douleurs de l'absence, fit connaître à mademoiselle deLespinasse toute l'étendue de la passion dont elle était atteinte, '-'t détermina probablement le suprême abandon gui suivit; son mariage en juin 1775 avec mademoiselle de Gourcelles, qui porta à l'amante délaissée le « coup dont elle mourut^; » et cet éloge du maréchal de Catinat, pour lequel elle se rattacha en quelque sorte un instant à la vie, se reprit à l'amour, par les efforts qu'elle fit pour lui assurer les suffrages de l'Académie, et dont elle a dit : «MonDieu! j'étais guérie sans ce maudit éloge de Catinat: j'en serais restée à cet infâme billet du château de Cour- •celles — le billet du premier jour d'union des nouveaux l'poux — dont le souvenir me fait encore frémir de colère. Je n'aurais plus rien lu de vous, et du moins, dans ce silence profond, j'aurais eu la force de guérir ou de mourir^. »

Mais c'était là le dernier effort d'une vie prête à s'éleindre, d'un amour épuisé par la lutte du remords et de la jalousie : car la jalousie s'était glissée dans son âme, et lui faisait sentir ses morsures. D'une santé qui avait toujours été délicate, et que tant •d'ébranlements avaient fini par détruire; elle s'affaiblissait visiblement depuis deux ans, c'est-à-dire depuis ce mois de mai 1774, oîi avait commencé pour elle le (•ombat entre la passion et le remords. L'affaissement de l'âme et du corps, en laissant sur elle moins de prise à l'imagination et à la passion, la rendait plus douce, plus tendre pour d'Alembert, et à toutes ses angoisses venait se joindre le regret et presque la honte de lui avoir préféré M. de Guibert, Elle se reprochait nonseulement ses froideurs, mais aussi certaines paroles

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