‹ LettresChapitre 54 sur 151 · MADAME LA MABQDISE DU DEFFAND A MADAME LA DDCHESSB DE LDYNES · texte numérisé non relu

MADAME LA MABQDISE DU DEFFAND A MADAME LA DDCHESSB DE LDYNES

30 mars ITSt.

Ce n'est point. Madame, comme à la personne du monde que je respecte le plus, ni à celle de qui je me fais un devoir de dépendre, mais comme à la plus tendre et à la plus sincère amie que j'aie, que je me détermine à tous parler aujourd'hui avec la plus extrême couGance. Je commence par t«us promettre une vérité exacte, et une entière soumission.

Je suis aveugle, Madame, et on me loue de mon courage, mais que gagnerois-je à me désespérer? Cependant je sens tout le malheur de ma situation et il est bien naturel que je cherche des moyens de l'adoucir. Rien ne seroit plus propre que d'avoir auprès de moi quelqu'un qui pût me tenir compagnie et me sauver de l'ennui de la solitude : je l'ai toujours crainte, •ctuellement elle m'est insupportable.

Le hasard m'a fait rencontrer une personne dont l'esprit, le caractère, la fortune me conviennent extrêmement. C'est une fille de vingt-deux ans, qui n'a point de parens qui l'avouent on du moins qui veuillent et qui doivent l'avouer; cela vous apprend assez son état; c'est à Chamrond que je l'ai trouvée, elle n'en partit que trois semaines ou un mois avant moi ; il y a voit quatre ans qu'elle y étoit, elle s'y étoit établie après la mort de Madame d'Albon, mère de ma belle-sœur, qui l'avoit élevée, et qui, malgré sa jeunesse, lui avoit donné des marques de la plus grande amitié. En mourant, elle lu, laissa, par son testament, cent écus de rente viagère et lui confia la clef d'un bureau où elle avoit une somme d'argent asser considérable, lui ordonnant de la garder pour elle. Cette fille, qui avoit passé sa jeunesse avec M. d'Albon, frère de Madame de Vichy, n'hésita pas un seul instant : elle mena M. d'Albon au dit bureau, lui en donna là clef et lui remit tout l'argent qui y étoit. Je ne sais si Madame de Vichy eut connoissance de cette circonstance, je sais seulement que voyant l'affliction de cette fille, mon frère et elle lui proposèrent de la suivre à Chamrond, ce qu'elle accepta avec beaucoup de joie. Ceci, je crois, se passa en 1747 ou 48. M. et Madame de Vichy vinrent à Paris en 1749, et qijoique cette fille n'eut alors que dix-sept ou dix-huit ans, ils la laissèrent à Chamrond et lui confièrent leur fille et leur petit garçon. Quand j'arrivai à Chamrond ils m'en firent des éloges infinis, ils me vantèrent son esprit, son caractère, ils me dirent toutes les obligations qu'ils lui avoient, le soin qu'elle se donnoit pour l'éducation de leur fille. Je trouvai qu'elle méritoit en effet tout le bien qu'ils me disoient d'elle, je m'aperçus seulement qu'elle étoit fort triste et qu'elle avoit souvent lei larmes aux yeux. Enfin, mon frère m'apprit qu'elle vouloit les quitter et se retirer dans un couvent. II me dit qu'il ne s'en soucieroit guère, sans l'extrême affliction où en étoit Madame de Vichy. Je leur ofi'ris mes services pour l'en dissuader, ils acceptèrent; je la pressat-alors fort vivement d'abandonner son projet, mais je la trouvai inébranlable. Elit me dit qu'il ne lui étoit plus possible de rester avec Monsieur et Madame de Vichy, qu'elle en éprouvoit depuis longtemps les traitemens les plus dur» et les plus humiliane, que sa patience étoit à bout ; qu'il y avoit plus d'un an

qu'elle avoit déclaré à Madame de Vichy qu'elle Touloit se retirer, mais qu'elle avoit consenti à différer encore de quelques mois, pour lui donner une marque de déférence, mais qu'elle ne pouvoit plus soutenir les scènes que l'on lui faisoit tous les jours; qu'elle avoit écrit à M. d'Albon, sur l'amitié duquel elle comptoit beaucoup, pour le prier de lui arrêter un logement dans un couvent et pour l'envoyer chercher. Je lui représentai les regrets de mes parens, qui dévoient lui prouver l'amitié qu'ils avoient pour elle, l'ennui qu'elle auroit dans un couvent, et la misère qu'elle y éprouveroit, n'ayant que les cent écus de pension que lui avoit laissés Madame d'Albon par son testament. Elle merépondit à cela qu'il n'y avoit rien au monde qu'elle ne préférât à rester à Chamrond; qu'elle espéroit beaucoup de l'amitié de M. d'Albon qui l'avoit toujours traitée comme sa propre sœur, qu'elle ne doutoit point qu'il ne reconnût ce qu'elle avait fait pour lui en lui remettant l'argent de Madame d'Albon, et qu'indubitablement il lui feroit quelque rente viagère, qui, jointe à ses cent écus, la mettroit à portée de vivre dans un couvent ; qu'enSn sa résolution étoit inébranlable. Je rendis compte à Monsieur et à Madame de Vichy du peu de succès de ma négociation; je ne pensois point à elle dans ces temps-là, et ce ne fut que peu de jours avant son départ, que m'ayant marqué beaucoup de chagrin de me quitter, et beaucoup de répugnance d'aller dans une ville où de certaines choses fort désagréables pour elle étoient de notoriété publique, il me vint dans l'esprit qu'elle pourroit bien se mettre dans un couvent à Paris. Je n'étois pas alors fort éloignée d'y penser pour moi, et c'étoit une compafjnie toute trouvée en cas que je prisse ce parti ; je lui en dis un mot, il me parut que ce seroit pour elle le comble de bonheur. Voilà où nous en étions ensemble à la fin d'octobre, qui fut le temps où M. d'Albon l'envoya chercher; je fus témoin des pleurs de mon frère et de ma belle-sœur, et des supplications qu'ils lui firent de ne les point abandonner, ou du moins de leur promettre de venir passer tous les étés avec eux : les enfans, toute la maison étoient en larmes. J'ai l'honneur de vous dire ces circonstances, parce qu'elles prouvent qu'elle étoit aimée, estimée, et qu'elle ne se séparoit point d'eux désagréablement. Elle me demanda en grâce de lui donner de mes nouvelles et de trouver bon qu'elle m'écrivit; j'y consentis avec plaisir. A peine fut-elle arrivée dans son couvent à Lyon, qu'elle écrivit à Madame de Vichy, qui lui fit réponse. Pour moi, depuis ce temps j'ai été en commerce de lettres avec elle. Je partis de Chamrond à la fin de novembre et je ne fus à Lyon qu'au mois d'avril. J'y restai dix jours, pendant lesquels je la vis tous les jours; elle arrivoit chez moi à onze heures du matin et ne me quittoit qu'à six heures du soir qui étoit l'heure où il falloit rentrer dans son couvent. M. le cardinal de Tencin la rencontra chez moi dans la visite qu'il me rendit, il me demanda qui elle étoit, je ne fis pas difficulté de lui en faire la confidence, il n'y avoit dans la ville personne de qui il n'eût pu l'apprendre. Je le priai de lui accorder sa protection pour lui faire obtenir dans son couvent une chambre particulière, ce qu'il eut la bonté de m'accorder en écrivant une lettre à l'abbesse, qu'il envoya par M. l'abbé ie Puisignieux, son neveu. Les remercîmens que je fis au cardinal occasionnèrent entre lui et moi une conversation sur cette fille. Il me dit le premier ^ue je devrois me l'attacher, et que dans le malheur dont j'élois menacé, elle me seroit utile et nécessaire; que mes parens et M. d'Albon deToient le désirer

LXXn NOTICE

eux-mêmes, parce que c'étoit le plus sâr moyen de s'assurer d'elle. Roni pesâmes tous les incooTéDiens qu'il pourroit y avoir, et nous n'en vîmes aucun qu'il ne fut aisé de prévenir <t de détruire. Si M. d'Albon avoit été à Lyon je lui aurois parlé sur-le-champ ; mais n'y étant pas, je m'adressai à nne femme de la ville qui avoit toute sa confiance. Je lui dis le dessein oiî j'étois de m'attacher Mademoiselle de Lespinasse (car c'est son nom), que je la traiterois comme ma propre fille, qu'elle seroit plus dépaysée à Paris qu'à Lyon, que je la feroîs passer pour une demoiselle de province. Cette femme ne parut point goûter ma proposition, et je jugead qu'elle n'étoit nullement propre à ma négociation. Je partis de Lyon pen de jours après, et je dis à Mademoiselle de Lespinasse, en la quittant, qu'il falloit qu'elle écrivit à M. d'Albon que je lui offrais de la prendre auprès de moi, et de lui assurer en ce cas quatre cent livres de rente viagère. De retour à Mâcon, je pris la résolution d'écrire à mon frère pour lui communiquer mon projet, plus par politesse que par devoir. Cette fille ne dépend point de lui ni de sa femme, ils n'ont acquit aucun droit sur elle par leurs bienfaits; j'avais été témoin de la façon dont elle les avoit quittés, ainsi rien ne devoit m'engager à cette démarche qu'une délicatesse de bons procédés. Ma lettre étoit prête à partir quand j'en reçus une de mon frère qui m'empêcha de lui envoyer la mienne. J'ai gardé sa lettre et j'aurai l'honneur de vous la faire voir, ainsi que ma réponse si tous le jugez à propos. Il me mandoit qu'on lui écrivoit de Lyon le dessein que j'avois de prendre Mademoiselle de Lespinasse, et qu'il s'y opposoit formellement. Quoique les raisons n'eussent aucune apparence de justice etquejen'y entrevisse que du mécontentement de ce que celte fille les avoit quittés et le désir de s'en venger, celui de conserver la paix et l'espérance de le persuader par l'amitié ou par la raison m'ont fait différer l'exécution de mon projet. M. d'Albon, de son côté, a refusé son consentement à Mademoiselle de Lespinasse, mais comme elle n'est pas plus dépendante de lui que de Madame de Vichy, cela ne l'arrêteroit pas, si je consentois à la recevoir. C'est ce que je ne veux point faire, madame, sans être sûre que vous ne me désapprouverez pas. Je ne vous demande point de m'autoriser, mais seulement de vouloir être neutre dans cette occasion, et de considérer quel est l'excès de mon malheur d'avoir perdu la vue, et combien il est cruel qu'on s'oppose au seul moyen que j'ai d'adoucir mon état. L'existence de cette fille n'est d'aucun danger pour eux; j'ai fait sur cela les informations ( les plus exactes, et s'il y avoit quelques inconvéniens à craindre d'elle, son séjour auprès de moi est précisément ce qui devroit le plus les rassurer, et rien ne devroit plus les alarmer que son séjour à Lyon, Peut-être pensez-vous. Madame, que je ferois mieux de prendre quelque autre personne et d'éviter par là toutes sortes de disseutions, mais ce n'est point un domestique que je prends, c est une compagne que je cherche, et vous savez qu'il n'est pas facile en ce genre de troaver ce qui convient. J'avoue qu'il sera fâcheux pour moi de déplaire à me» parens, mais après leur avoir donné autant de marques d'amitié, s'ils manquent de complaisance et d'égard dans une occasion qui m'est aussi essentielle, et oii ils ne mettent que de l'humeur, je crois pouvoir m'en tenir quitte envers eux à mon tour. Toute la province rendra témoignage do mes attentions pour eux, que je me louois de tout, que je me conformois i tous leurs usages, qie loin de causer de l'embarras dans la maison, mes domestique* ,

SUR MADEMOISELLE DE LESPINASSE. LIXVIl

leur étoient plus utiles que les leurs. Enfin, Madame, ce qui doit tous prouver combien ils éloient contens de moi et combien ils comptoient sur mon amitié, c'est la bonne grâce et le plaisir avec lesquels ils ont reçu les petits présens que j'étois à portée de leur faire. Si aujourd'hui le mécontentement de me voir prendre cette allé leur faisoit oublier mes bons procédés, et s'ils s'écbappoient, Madame, à vous en écrire, je vous prierois alors da chercher à démêler la vérité, en prenant des informations des gens de la province. Il ne lortira jamais de ma bouche, fut-ce même pour avoir raison, aucune parole qui puisse leur être contraire ; je ne veux point avoir à me faire le reproche que levoyage que j'ai fait chez eux puisse jamais leur nuire; il est vrai que je leur déplairai 3n prenant cette fille, mais je ne fais que choquer une fantaisie pour va procurer un bonheur essentiel, et en vérité il n'y a pas de proportion.

Yoilà, Madame, le fond de mon âme. Toas m'aimez, je suis malheureuse, et vous êtes aussi compatissante que vous êtes juste. Je n'ajouterai rien à cet énorme volume, sinon mille pardons de l'ennui qu'il tous a causé. Je remets à un autre jour les assurances de mon tendre et respectueux attachemenK

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