‹ LettresChapitre 55 sur 151 · MADAME LA DUCHESSE DE LDTNES A MADAME DO DEFFAMD · texte numérisé non relu

MADAME LA DUCHESSE DE LDTNES A MADAME DO DEFFAMD

Versailles, 7 avril 1754.

Je sens, madame, avec la plus sensible reconnoissance, les nouvelles preuTes de votre confiance et de votre amitié dans la consultation que vous voulez bien me faire, et dont il n'y a que votre cœur qui en ait besoin. 'J'ai raisonné de vos projets avec le président et M. da Maçon, étant tous trois dans les mêmes sentimens pour vous, et le même désir de votre bonheur, et de tout ce qui eut soulager votre état. Ainsi, personne ne peut mieux que vous décider de quelle utilité et de quelle ressource tous sera cette compagnie. Je sais en général qu'il y a beaucoup d'inconvéniens à s'attacher une complaisante : les commencemens en sont d'ordinaire merTeilleux, mais souTent l'ennui et le dégoût viennent ; d'abord on le dissimule, et puis il se fait sentir avec amertume. J'en ai vu un exemple bien sensible entre mesdames de Tourbes et de Vildre, qui étoient même d'une espèce bien plus considérable. Enfin vous y ferez vos réflexions. Si l'établissement de mademoiselle de Lespinasse étoit dans un couvent d'où vous l'enverriez chercher souvent, et même passer quelques fois plusieurs jours avec vous, cela seroit différent, parceque sans embarras vous sériel la maîtresse d'augmenter ou de diminuer votre liaison autant et si peu qu'il vous plairoit. A l'égard de la répugnance que monsieur votre frère et madame votre belle-sœur paroissent avoir à votre projet sur cela, comme vous ne m'en mandez pas les raisons, je n'en imagine qu'une de bonne, c'est la crainte que dans Paris elle ne trouve des conseils et des ressources pour se donner un état, et il ne faut pas se flatter que tout ce que vous pourriez dire, ni votre colère, ni votre indignation, pât l'arrêter un moment. Ce seroit un si grand avantage pour elle que rien ne la pourroit engager à le sacrifier, et vous seriez bien fâchée d'y avtlr contribué en la faisant valoir et lui ayant donné des

LXXVra NOTICE

amis qui pourroîent la protéger dans celte entreprise, dont vous savez qu'il y s plusieurs exemples. D'un autre côté, si vous croyez qu'en vous l'attachant ce soit une barrière insurmontable à cette idée, c'est peut-être un service que vous rendrez à votre famille, cela peut être utile. C'est à vous à bien peser toutes ces raisons. M. et madame de Vichy ne m'ont rien mandé sur cela, quoique j'aie eu de leurs nouvelles ces jours-ci ; ainsi j'en conclus que cela ne leur tient pas trop à cœur. Voilà, ma chère nièce, des réflexions que j'ai cru devoir TOUS exposer pour répondre à votre confiance, ne souhaitant d'ailleurs que tout ce qui peut adoucir votre état et vous rendre heureuse; c'est l'objet des vœux d'un cœur qui vous est très-tendrement attaché.

UADAIIE DU DEFFAND A MADAME LA DDCHESSE DE LDTNES.

Il n'y a point de malheur, madame, dont vos bentés et votre amitié ne puissent me consoler; je l'éprouve dans l'Instant, par le plaisir infini que m'a fait votre lettre. Si je n'avois pas la crainte de rendre celle-ci trop longue, je me laisserois aller aux épanchemens de mon cœur et de ma reconnoissance, mais vous n'en sauriez douter, et je dois vous épargner l'ennui d'un second volume.

Toutes vos réflexions sont judicieuses et raisonnables. J'en conçois toute l'importance, aussi suis-je bien déterminée à prévenir, autant qu'il sera possible^ tous les genres d'inconvéniens que j'ai à craindre. D'abord je dirai que cette fille est une demoiselle de ma province que je n'ai chez moi qu'en attendant qu'elle ait trouvé un logement dans un couvent, et pour y mettre plus de vérité, je vais tout à l'heure m'assurer de la première chambre vacante dams l'intérieur de Saint-Joseph. Je la lui ferai occuper dans de certaines occasions, lorsque j'irai à la campagne. Ainsi, madame, si nous ne nous convenions pas, notre séparation ne fera point un événement ; je ne pourrois prendre le parti de la mettre tout à fait dans un couvent sans une augmentation de dépense qui me seroit un peu à charge, et que je suis forcée d'éviter. L'article le plus important est l'état de cette fille ; il est inquiétant, je l'avoue, mais c'est encore une raison de plus pour me déterminer à l'avoir auprès de moi, plutôt qu'à la mettre dans un couvent, parce que dans le couvent, je ne pourrois pas savoir ce qu'elle feroit comme je le saurai quand elle sera auprès de moi, où, sous prétexte de bienséance et de considération pour elle, je ne la laisserai jamais sortir qu'avec des personnes de confiance, ou bien accompagnée de quelqu'un de mes gens. Je ne suis pas assez sotte pour me flatter qu'aucune raison d'amitié, de reconnoissance ou de crainte pût l'empêcher de réclamer son état si elle y trouvoit de la possibilité, mais comme il n'y en a aucune, et qu'elle a beaucoup d'esprit, j'ai tout lien de croire qu'elle ne fera aucune tentative; le désespoir seul pourroit l'y porter; au lieu que menant une vie douce et heureuse, elle s'en contentera. Enfin, si je me trompois dans ces conjectures, je serai du moins à portée de savoir ses démarches, et d'en instruire ceux qui y ■ont intéressés. Je suis persuadée que c'est leur avantage que cette fille s«it

Auprès de moi ; c'est l'avis de tous les gens sensés à qui j'en ai parlé, de M. le cardinal de Tencin, de M. de Maçon, du président, etc. ; les oppositions de mon frère et de ma belle-sœur ne peuvent être fondées que sur le ressentiment qu'ils ont de ce que cette fille a voulu les quitter, et ils me sauront gré par la suite de ce qui leur déploit dans le moment présent. Je reçus ces jours passés une lettre de M. le cardinal de Tencin, qui m'offroit de faire partir cette fille après Pâques, et de la confier au procureur et à la procureuse générale de Lyon qui venoient à Paris par la diligence. Je viens de lui écrire tout à l'heure que j'acceptois ses offres, j'attendois pour cela votre réponse.

Je finis, madame, en vous répétant que je suis comblée de vos bontés, que je TOUS en demande la continuation, et que de toutes les marques que tous voudrez bien m'en donner, celle à laquelle je serai le plus sensible seront vos conseils, dont vous jugerez que je suis digne par la promptitude avec laquelle je m'y soumettrai.

Je TOUS suis, madame, biea respectaenscmeot et invaiiablement attachée.

Lundi, 8 avril 1TS4.

Je reçois dans le moment, ma reine, la réponse de Madame de Luynes, elle est absolument telle que je la pouvois désirer, remplie de reconnoissance de ma confiance, de réflexions sur les inconvéniens où je m'expose, et d'intérêt et d'amitié qui lui font désirer toutes les choses qui me conviennent. J'espère, ma reine, que je n'aurai jamais à me repentir de ce que je fais pour vous, et que vous ne prendriez point le parti de venir auprès de moi si vous ne vous étiez pas bien consultée vous-même, et si vous n'étiez pas bien décidée à ne faire jamais aucune tentative. "Vous ne savez que trop bien combien elles seroient inutiles, mais aujourd'hui, étant auprès de moi elles deviendroient bien funestes pour vous ; le chagrin qu'elles me causeroient vous attireroit de puissans ennemis et vous vous trouveriez dans un abandon où il n'y auroit plus de ressource. Cela dit, il ne me reste plus qu'à vous parler de la joie que j'aurai de vous voir et de vivre avec vous. Je vais écrire tout à l'heure à M. le Cardinal pour le prier de vous faire partir tout le plus tôt qu'il lui sera possible. Faites en sorte qu'on ne sache votre départ que le jour même que vous partirez ; mandez-moi le jour où il sera arrêté, et quand vous serez en route, faites partir une lettre de Châloos qui puisse m'apprendre que vous êtes en chemin, pour que je puisse savoir le jour de votre arrivée, et que je me fasse le mérite auprès des Vaubans de leur en faire confidence.

Adieu, ma reine, faites vos paquets, et venez faire le bonheur et la coniolalion de ma <ie ; il ne tiendra pas à moi que cela ne soit réciproque.

DE

W' DE LESPINASSE

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