‹ LettresChapitre 56 sur 151 · A M. DE GUIBERT · texte numérisé non relu

A M. DE GUIBERT

Paris, samedi au soir, 15 mai 1773.

Vous partez mardi; et comme j'ignore l'impression que fera sur moi votre départ, comme je ne sais point si j'aurac la liberté ou la volonté de vous écrire, je veux au moiii* vous parler encore une fois, et m'assurer de vos nouvelles de Strasbourg. Vous me direz si vous y êtes arrivé en bonne santé, si le mouvement du voyage n'aura pas déjà calmé votre âme : ce n'est pas elle qui est malade; elle ne souffre que des maux qu'elle cause, et la dissipation, le changement d'objets suffiront de reste pour la détourner de ce mouvement de sensibilité > qui peut vous être douloureux, parce que vous êtes bon et honnête. Oui, vous êtes bien aimable ; je viens de relire votre lettre de ce matin : elle a la douceur

1 . Ce n'est pas tout à fait ce sentiment qui apparaît dans la première page du Journal d'un voyage en Allemagne, publié après la mort du conit*: de Guibert. Voici en quels termes il rend compte de sa disposition d'esprit i l'heure de la séparation :

0 Le 20 mai 1773. — Parti de Paris, entraîné par ma curiosité, par le besoin impérieux de •voir, de connaîlre ; mais en même temps, plus agité par mes regrets, désolé de me séparer de tous les objets de mon affection, triste d'entreprendre tout seul un long voyage, après avoir eu l'espérance de le faire avec un de mes amis. Pourquoi ne restuis-je donc pas? C'est parce que Je caractère commande, qu'il commande même au sentiment. Couché a Meaux. » (Journal d'un voyage en Allemagne, fait en 1773. Paris, 1803; 2 vol. in-8.) — Cet ami qui devait accompagner Guibert était le chevalier d'Aguesscau.

2 LETTllES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

de Gessner ' jointe à l'énergie de Jean-Jacques. Eh, mon Dieu ! pourquoi réunir tout ce qui peut plaire et toucher, et surtout pourquoi m'oiTrir un bien dont je ne suis pas digne, que je n'ai point mérité? Eh! non, non, je ne veux point de votre amitié ; elle me consoleroit, elle m'exaspéreroil, et j'ai besoin de me reposer, de vous oublier pendant quelque temps; je veux être de bonne foi avec vous, avec moi; et en vérité, dans le trouble où je suis, je crains de m'abuser; peut-être mes remords soni-ils au-dessus de mon tort ; peut-être l'alarme que je sens est ce qui ofTenseroille plus ce que j'aime*. Je viens de recevoir dans l'instant une lettre si pleine de confiance en mon sentiment ; il me parle de moi, de ce que je pense, de mon âme, avec ce degré de connoissance et de certitude qu'on a lorsqu'on exprime ce que l'on sent vivement et fortement. Ah, mon Dieu ! par quel charme ou par quelle fatalité étes-vous venu me distraire ? Que ne suis-je morte dans le mois de septembre ' I je serois morte alors sans regret, et sans avoir de reproche à me faire. Hélas ! je le sens, je mourrois encore aujourd'hui pour lui; il n'y a point d'intérêt dont je ne lui fisse le sacrifice; mais il y a deux mois* que je n'avois point de sacrifice à lui faire; je n'aimoispas davantage, mais j'aimois mieux. Oh I il me pardonnera 1 j'avois tant souffert ! mon corps, mon âme étoient si épuisés par la durée dé la douleur ! Les nouvelles que j'en recevois me jetoient quelquefois d;ins l'égarement ; c'est alors que je vous ai vUj c'est alors que vous avez ranimé mon âme; vous y aveï fait pénétrer le plaisir ; je ne sais lequel m'étoit le plus doux, ou de vous le devoir, ou de le sentir. Mais dites-moi, est-ce là le ton de l'amitié ? est-ce celui de la confiance? qu'est-ce qui m'entraîne? faites-moi connoître à moi-même ; aidez-moi à me remettre en mesure, mon

1. Salomon Gessner, dont les pastorales étaient alors très en vogue, et dont «n ami de mademoiselle de Lespinasse, l'illustre et grave Turgot, avait traduit, en collaboration avec Huber son maître d'allemand, le poëme de la 31ort d'Abel, en 1761 (Paris, in-12), et le premier livre des Idylles, en 176? (Lyon, Bruydet, ia-8). De cet engouement pour la sensibilité maniérée de Gessner naquit toute une littérature : ïEslelle, de Florian (1788), et 'e Joseph, de Bitaubé (1786), etc.

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