Tragédie en rimes croisées de M. de Guibert
« En 1769 (il n'avait alors que vingt-cinq ans), il composa, dit madame de Guibert, la tragédie du Connétable de Bourbon. Elle fut représentée deux fois au théâtre de Versailles : en 1775, à l'occasion des lètes pour le mariage de Madame Clotildc, fille de France, et en 1776, lors du mariage (?) de S. A. R. Mgr le comte d'Artois. L'honorable succès qu'elle obtint la fit applaudir coniie toutes les règles d'usage à la cour. » Préface des Œuvres dramatiques de Guibert; Paris, 1822, in-S.
3. Allusion à des couplets alors fort à la mode, plus ou moins improvisés par chacun, et dont le refrain était ; Voilà la différence... Voici la ressemblance.
Dimanche, 20 juin 1773.
Mais, mon Dieu l êtes-vous mort, ou auriez-vous déjà oublié que votre souvenir est vif et douloureux dans l'âme de ceux que vous avez quittés? pas un mot de vous, depuis le 2ïmai! il est bien difficile de croire que ce ne soit pas un peu voire faute. Si cela est, vous ne méritez ni le regret que mon cœur sent, ni le reproche qu'il vous fait. J'ai su que M. d'Aguesseau * n'avoit pas eu de vos nouvelles. Je m'intéresse à vous d'une manière si vraie et si sensible, que j'aurois été ravie si j'avois pu apprendre que vous lui eussiez, donné la préférence sur moi ; il la mérite sans doute à tous égards; mais ce n'est pas la justice qui règle le sentiment; croyez-vous que, si cette vertu me gouvernoit, jft dusse être inquiète de votre silence, et avoir besoin de& témoignages de votre amitié? Hélas! non, je ne sauroi» même m'expliquer pourquoi je m'occupe de vous dans cemomenl-ci. J'ai appris hier une nouvelle qui a abîmé mon 5me de douleur ; j'ai passé la nuit dans les larmes, et quand ma tête et toute ma machine ont été épuisées, quand j'ai pu avoir un mouvement qui ne fût pas une douleur, j'ai pensé à vous, et il me sembloit que, si vous aviez été ici,, je vous aurois mandé ce que je souffrois, et peut-être que vous n'auriez pas refusé de venir ; dites-moi si je me trompe? quand mon ûme souffre, ai-je tort de chercher de la consolation dans la vôtre? Au milieu de lant de mouvemens, de tant d'intérêts si différens de celui qui touche et attendrit, entendez-vous encore une langue qui est si étrangère à la plupart des gens entraînés par la dissipation, ou enivrés par la vanité? elle n'est guère mieux connue de ceux qui, comme vous, sont occupés du désir de savoir, et de l'amour de la gloire. Vous êtes si persuadé que la sensibilité est le partage de la médiocrité, que je meurs de crainte que votre âme ne se ferme tout à fait à ce mouvement bien plus déchirant qu'il n'est consolant. Il y a quinze jours que je ne vous ai écrit, et je croyois hier que je ne vous écrirois
1. Chevalier, puis marquis d'Aguesseau, alors lieutenant-colonel du rég' de la Couronne, maréchal de camp en 17S0, fils de M. d'Aguesseau de la Lux, gouverneur de Beaumont en Argonne. 11 appartenait à la branche desd'Agues- 6eau-d"Iguancourt, distincte de celle deFresnes,dont était le célèbre chancelier.
que lorsque j'aurois reçu de vos nouvelles. La souffrance a amolli mon âme et je lui cède. J'ai pris ù cinq heures du matin deux grains d'opium ; j'en ai obtenu du calme qui vaut mieux que le sommeil; ma douleur est moins déchirante : je me sens accablée avec moins de ressort. On vient à bout de modérer la violence de l'Ame ; je puis vous parler, je puis me plaindre : hier je n'avois point d'expression. Je n'aurois pas pu prononcer que je craignois pour la vie de ce que j'aime ; il m'auroit été plus facile de mourir que de proférer des mots qui glacent mon cœur. Vous avez aimé : concevez donc ce que sont de pareilles alarmes; et jusqu'à mercredi je serai dans une incertitude qui fait horreur, et qui cependant me commande de vivre jusque-là! Oui, il n'est pas possible de mourir quand on est aimé, et cependant il est affreux de vivre ; la mort est le besoin le plus pressant de mon àme, et je me sens garrottée à la vie. Plaignez-moi; pardonnez-moi d'abuser de la bonté que vous m'avez montrée. Est-ce dans vous ou dans moi que je trouve la confiance qui m'entraîne? On dit que vous n'aurez pas trouvé le Roi à Berlin * ; aurez-vous été le rejoindre à Stettin, où il devoit être jusqu'au 20? mais je suis inquiète : il me semble qu'on pourroit avoir de vos nouvelles de Berlin. Que vous seriez coupable si vous aviez la moindre négligence *! et vous savez bien que vous m'avez donné votre parole d'honneur de me faire écrire, si vous étiez malade. N'allez pas vous servir de ce prétexte, qui contente les amitiés ordinaires, qu'on ne veut pas inquiéter : cela est détestable; je ne veux pas être ménagée; je veux
1. Guibert écrivait le 4 juin, en revenant d'assister à la parade de la garnison de Dresde : • Vu, cnez le feld-raaréchal, uu ofBcier saxon qui revenait de Prusse et qui avait été aux revues de Potsdam et de Berlin. — Appris par lui qu'elles étoient finies ; que le roi de Prusse étoit parti tout de suite pour Brandebourg, où il ne devoit rester que deux jours ; que de là il se rendroit à Marienwerder, où il devait être le 6 ou le 7 ; qu'au moyen de cela, toute revue ou manœuvre de troupes étoit fiuie pour le printemps. — Regrets que j'ai eus d'avoir tant relardé mon voyage. » [Journal, 1, 134.)
î. 11 n'était pas du moins coupable d'oubli. A cette raènie date du 20 juin, à la veille de quitter Berlin, et surmené de courses, de visites, d'entrevues, il écrivait : a 11 y a aujourd'hui un mois que j'ai quitté Paris ; et que d'objets ont déjà passé devant mes yeun! Un mois n'est rien pour l'homme qui sommeille : il est encore moins pour celui qui s'amuse ; mais qu'il est long pour celui qui est séparé de tous les objets de sou affection, pour celui qui, jeté dans une terre étrangère, voit tous les jours de nouveaux visages et n'échappe à l'ennui que pir l'exercice continuel de sa pensée. > [Journal, I, 236.)
souffrir par mes amis, pour mes amis; et Je cfiL'ris mille fois plus les maux qui me viennent par eux, que tout le bonheur qui est sur la terre, et qui ne tient pas à eux. Bonjour ; j'ai encore l'opium dans la fôte : il rend ma vue incertaine: peut-(î(reme rend-il encore plus bêle que de coutume; mais qu'importe? ce n'es! pas mon esprit, ce sont mes maux qui vous ont intéressé.
Lundi au soir, 21 juin 1773.
Je vous ai écrit hier, et je vous écris ce soir. Si j'atlendois trois jours, c'est-à-dire, jusqu'à mercredi, peut-élre ne répondrois-je jamais à votre lettre du lO ', que M. le chevalier d'Aguesseau m'a apportée aujourd'hui. D'abord (car il y a encore peut-être un avenir pour moi), il faut que je vous dise de m'adresser directement vos lettres; me les faire passer par l'entremise de M. d'Aguesseau, c'est mettre un hasard de plus contre moi : le chevalier d'Aguesseau peut aller à lu campagne, voyager, etc.; enfin, c'est bien assez d'être à mille lieues, n'y ajoutez rien. Oh! je m'en vais vous paroître folle : je vais vous parier avec la franchise et l'abandon qu'on auroit, si l'on croyoit mourir le lendemain; écoutez-moi donc avec cette indulgence et cet intérêt qu'on a pour les mourans. Votre lettre m'a fait du bien : je l'altendois toujours; mais j'avois cessé de la désirer, parce que mon unie ne pouvoit plus avoir un mouvement qui ressemble au plaisir. Eh bien! vous le dirai-je? vous avez fait diversion pendant quelques moinens à l'effroi qui absorbe toute mon existence. Ah! mon Dieu! je crains pour ea vie, la mieune y est attachée, et j'ai besoin de vous par-
1. Cette lettre avait diî être écrite au débotté. Guibert étaut arrivé à Bertio le 10 juin, à midi. Après être resté quatre jours à Dresde, il s'était dirigé sur Berlin, par Torgau. où la vue des lieux célèbres par la bataille du 3 nov. 1 760, d'abord perdue, puis regagnée par le roi de Prusse, lui fait dire : « Le hasard, à la guerre, sert ainsi quelquefois mieux que la prudence ; mais les occasions heureuses du hasard sont saisies par le talent et perdues par 1 ignorance ; » par Luken,Barlilh,.Mittenwalde, où il s'aperçoit à son dam que la poste, très-chère et mal servie, est affermée au roi lui-même, • monopolei-r de ''ml. » (Jou-iiW, 1, 158-162.)
1er, Concevez-vous ce qui peut m'animer et ce qui m'entraîne vers vous? cependant je ne suis pas contente de votre amitié : je trouve qu'il y a de la froideur et de la légèreté à ne me pas dire pourquoi vous ne m'avez pas écrit de Dresde, comme vous me l'aviez promis; et puis, vous me faites sentir d'une manière trop prononcée que le regrel de n'avoir pas trouvé à Berlin ce que vous espériez a détruit l'espèce de douceur et de plaisir que vous auriez pu éprouver par le témoignage et l'expression de mon amitié; et puis', vous le dirai-je? je suis blessée de ce que vous me remerciez de l'intérêt que je prends à vous. Pensezvous que ce soit y répondre? vous me trouvez bien injuste, bien difficile; non, ce n'est rien de tout cela : je suis bien vraie, bien malade et bien malheureuse, oh! oui, bien malheureuse. Si je ne vous disois pas ce que je sens, ce que je pense, je ne vous parlerois pas. Croyez-vous que, dans le trouble où je suis, on ait le pouvoir de se contraindre? par exemple, dois-je être tocchée de cette manière de me dire sur le premier intérêt de ma vie : Répondez-moi sur tout cela, ce que vous pourrez, ce que vous voudrez? Oh ! oui, ce que je voudrai, vous me laissez en effet une grande liberté, mais vous voyez à quoi je l'emploie : ce n'est pas à vous critiquer, mais à vous prouver ce que vous savez encore mieux que moi : C'est qu'on a le ton et l'expression de ce que l'on sent, et si je ne suis pas contente, ce n'est pas votre faute, et je le sais bien. Aussi je ne prétends à rien, sinon à cette espèce de consolation qu'on s'accorde si rarement, de prononcer toute sa pensée. On est toujours retenu par la crainte du lendemain ; je me sens libre comme s'il ne devoit plus y en avoir pour moi; et si, par hasard, je devois vivre encore, je crois pressentir que je me pardonnerois de vous avoir dit la vérité, au risque môme de vous avoir déplu; n'est-il pas vrai? il faut que notre amitié soit grande, forte et entière; que notre liaison soit tendre, solide et intime, ou il faut qu'elle ne soit rien du tout. Ainsi, je ne puis donc jamais nie repentir de vous laisser voir toute mon âme. Si ce n'est pas cela que vous vouliez, s'il y a de la méprise, eh bien ! soyons de bonne foi : ne soyons ni honteux ni embarrassés : revenons d'où nous sommes partis, nous croirons avoir rêvé. r<ous ajouterons