La Harpe, Correip. lilt., 1804, t. 1, p
4. Voici ce purtrait : • Madtraoiselle, je m'ea vais vous dire comme je vous trouve : ceux qui croiront que vous n'êtes que pariste, ne vous counaitront guère : vous êtes cosmopolite; vous vous assortissez à toutes les situatioas. Le monde vous plaît ; vous aimez la solitude ; les agiémens vous amuseut, mais ils ne vous séduisent point. Votre cœur ne se donne pas à bon marché. Il vous faut des passions fortes et c'est tout au mieux; car elles ne revienneut pas souvent; la nature en vous mettant dans un état ordinaire, vous a donué de quoi le relever. Votre âme est noble et élevée ; et vous ne resterez jamais dans la foule. 11 en est de même de votre personne; elle est disiinguée et vous attirez l'attention sans être belle. 11 y a en vous quelque chose de piquant ; on mettruit de l'obstination à vous tourner la télé; mais on en seroit souvent pour ses frais. 11 faut vous allendre,car on ne vous feroit pas venir; votre coquetterie est impérieuse ; vous êtes sur la rêvasserie comme notre maîtresse, vous n'y entende''
XU NOTICE
lui manquer encore, elle les acquit bien vite au contact de cette société la plus polie qui ait jamais été. « Voyez quelle éducation j'ai reçue! a-t-elle dit elle-même : madame du Deffand (car pour l'esprit elle doit être citée), le président Hénault, l'abbé Bon, l'archevêque de Toulouse, l'archevêque d'Aix, M. Turgot, M. d'Alembert, l'abbé de Boismont, voilà les hommes qui m'ont appris à parler, à penser, et qui ont daigné me compter pour quelque chose ^ »
Cette vie commune devait durer dix ans, de 1754 à 1764. Commencée sous d'aussi heureux auspices, comment devint-elle à charge à celle qui l'avait proposée comme à celle qui l'avait acceptée, comment finit-elle par les amener à une rupture éclatante, qui eut toute l'importance d'un événement, et partagea presque en deux camps la société de cette époque? Il y eut évidemment des torts réciproques : madame du Deffand, abusant de la supériorité que son rang, son rôle de protectrice, lui donnaient sur mademoiselle de Lespinasse; celle-ci laissant peu à peu la froideur, l'indifférence, remplacer l'intérêt et le zèle. Mais la véritable cause déterminante de cette rupture fut la rivalité, la jalousie peut-être, qui naquit entre ces deux femmes. Avant d'appeler mademoiselle de Lespinasse auprès d'elle, madame du Deffand lui avait écrit : « Il y a un article sur lequel il
pas plus qu'à la musique ; et c'est en quoi vous êtes différente I Mais tous avez deux choses qui ne ■vont guère ensemble : vous êtes douce et forte ; voire gaieté vous embellit et relâche vos nerfs, qui sont trop tendus. Votre avis est a vous, et vous laissez aux autres le leur; vous voyez tout à vue d'oiseau; vous êtes extrêmement polie; vous avez deviné lenioude; ou auroit beau vous Iraosplanter, vous prendriez racine partout ; vous regarderiez à Madrid à travers une jalousie; vous mettriez votre fichu de travers à Londres; à Constan— linople vous diriez au grand seigneur que vous n'avez pas les pieds poudreux : pour l'Italie, je ne vous conseillerais pas d'y aller, a moins que ce ne fût pour attraper quelque père de l'Église. En tout vous n'êtes pas une personne comme une autre; et pour finir, comme Arlequin par un coup de sangle : vous me plaisez beaucoup. « [ilémoires du président Hénault, 1855, p. 114.} 1. Lettre 52. Voir p. 109.
faut que je m'explique avec vous, c'est que le moindre artifice, et même le plus petit art que vous mettriez dans votre conduite avec moi me serait insupportable. Je suis naturellement défiante, et tous ceux en qui je crois de la finesse me deviennent suspects au point de ne pouvoir plus prendre aucune confiance en eux. J'ai deux amis intimes, qui sont Forment et d'Alembert; je les aime passionnément, moins par leur agrément et par leur amitié pour moi, que par leur extrême vérité*. »
Cet art, cet artifice, mademoiselle de Lespinasse s'en rendit coupable le jour oti, allant sur les brisées de sa protectrice, disons le mot vrai, de sa maîtresse, elle réunit dans sa petite chambre de derrière, à la dérobée et comme en cachette, les plus illustres amis de la marquise : Turgot, Marmontel, d'Alembert, d'Alembert lui-même, le favori de madame du Deffand; où elle se mit ainsi à tenir salon pendant que celle-ci, fatiguée de ses veilles prolongées, dormait encore. Quand madame du Deffand découvrit ce mystère, sa colère éclata en sanglants reproches.
« Ce n'était rien moins, dit Marmontel, qu'une trahison, elle en fit les hauts cris, accusant cette pauvre fille de lui soustraire ses amis, et déclarant qu'elle ne voulait plus nourrir ce serpent dans son sein «. » Cette scène fut-elle suivie, comme le prétend La Harpe, d'une tentative de suicide de la part de mademoiselle de Lespinasse, et de paroles de repentir et presque d'excuse* de madame du Deffand? Si l'une n'est nullement incompatible avec la nature exaltée de mademoiselle de Lespinasse, les autres sont tout à fait contredites par la lettre
i. Voir p. LXXII. — De plus amples détails sur cette partie de la -vie de inailemoiselle de LespiDasse, qui prête à la controverse et aux conjectures, auraient dépassé les limites de celle notice. Nous les avons réservés pour ua travail séparé, qui paraîtra prochainement dans la Revue de France,